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dimanche 25 février 2024
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Londres peine à envoyer des demandeurs d’asile au Rwanda

Un nouveau revers pour le gouvernement britannique : la Cour suprême du Royaume-Uni juge illégal l’envoi, au Rwanda, des demandeurs d’asile au Royaume, en vertu d’un accord conclu entre Londres et Kigali à l’époque du premier ministre Boris Johnson. Cet accord continue à susciter des réactions négatives en République démocratique du Congo (RDC), pays avec lequel le Rwanda entretient des relations difficiles. Malgré ce camouflet, le premier ministre britannique Rishi Sunak ne s’avoue pas vaincu et se dit prêt à explorer d’autres pistes juridiques pour mettre en œuvre ce projet qui est un volet de la lutte contre l’immigration irrégulière.

Le plan élaboré par l’ancien premier ministre Boris Johnson pour lutter contre l’immigration irrégulière sera-t-il exécuté un jour ? Le doute semble s’épaissir après la décision de la Cour suprême, qui a jugé, sans équivoque, que tout envoi, au Rwanda, de demandeurs d’asile au Royaume-Uni serait illégal. La plus haute juridiction du Royaume-Uni assoit sa décision sur plusieurs éléments, parmi lesquels le fait que le Rwanda n’est pas un pays « sûr ». Le Rwanda, pourtant connu pour ses violations des droits de l’homme, a contesté cet argument. 

Rishi Sunak n’entend pas baisser les bras dans sa lutte contre l’immigration irrégulière. Mais que lui reste-t-il comme recours éventuel ?  

Rishi Sunak en difficulté

En difficulté, le premier ministre Rishi Sunak, qui a pris les rênes du pays en octobre 2022 après la démission de Liz Truss qui l’a précédé, a procédé à un remaniement de son équipe gouvernementale. La principale victime de cette opération est Suella Braverman, la ministre de l’Intérieur, qui a multiplié les propos maladroits sur l’immigration. Celle qui incarnait la ligne dure du gouvernement a, par exemple, déclaré que tout devait être fait pour arrêter « l’ouragan migratoire ». Quel message a voulu envoyer le premier ministre en la limogeant ? Rishi Sunak n’entend pas baisser les bras dans sa lutte contre l’immigration irrégulière. Mais que lui reste-t-il comme recours éventuel ?  

Le premier ministre britannique promet de se battre jusqu’au bout, sur le terrain juridique, pour obtenir gain de cause.

Même si sa marge de manœuvre se rétrécit au fil des mois, le premier ministre britannique promet de se battre jusqu’au bout, sur le terrain juridique, pour obtenir gain de cause. Dans cette optique, ses conseillers juridiques réfléchissent à la signature d’un « traité contraignant » avec le Rwanda. Cette perspective suffit-elle à vaincre le scepticisme de certains députés du parti conservateur au pouvoir ?

Une première tentative de transfert, au Rwanda, de 6 demandeurs d’asile (sur les 150 qui ont été identifiés, dans un premier temps) a échoué, en juin 2022. L’avion à bord duquel ils se trouvaient n’a pas décollé, après un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui n’est pas un organe de l’Union européenne. Le Royaume-Uni, qui ne fait plus partie de l’Union européenne depuis le Brexit, reste encore lié à la CEDH, laquelle siège à Strasbourg. C’est ainsi que de plus en plus de voix s’élèvent pour demander au Royaume-Uni de s’affranchir des décisions de cette Cour.

Le Rwanda, pays à forte densité de population, est dirigé d’une main de fer par le président Paul Kagame, connu pour être peu respectueux des droits de l’homme.

Attaques de toutes parts

L’accord entre Londres et Kigali a été vivement critiqué par des sociétés civiles, des dirigeants politiques et des responsables de l’Organisation des Nations Unies. Et pour cause ! Le Rwanda, pays à forte densité de population, est dirigé d’une main de fer par le président Paul Kagame, connu pour être peu respectueux des droits de l’homme. L’ancien chef rebelle, qui s’est emparé du pouvoir lors du génocide de 1994, qui a coûté la vie à quelque 800 mille personnes, a mis en place un système autoritaire.

Le geste de Kigali n’est pas dépourvu d’arrière-pensées économiques. Le Rwanda a monnayé son « hospitalité » : il a reçu de son partenaire un chèque de près de 160 millions d’euros. Ces fonds sont destinés, entre autres, à des projets de développement. Le Royaume-Uni a, en outre, financé un programme de mise à niveau d’hôtels. Il s’agit d’établissements qui seront convertis en centres d’accueil de nouveaux arrivants.

L’Union européenne et la Turquie se sont accordées sur un dispositif qui prévoit notamment qu’Ankara retienne des réfugiés potentiels qui seraient tentés d’aller à la recherche de perspectives meilleures en Europe.

Des accords similaires

Cependant, à y regarder de plus près, Londres et Kigali n’ont rien inventé, car ce n’est pas la première fois qu’un pays décide de sous-traiter la gestion du dossier explosif des réfugiés.    Israël avait signé un accord similaire en 2015 avec l’Ouganda et le Rwanda, qui avait aussi, en son temps, suscité quelques réactions hostiles. Sans plus. Sa mise en œuvre n’a toutefois pas été finalisée. Le programme, aujourd’hui abandonné, n’a pas été un franc succès. Certains demandeurs d’asile, contraints de s’installer au Rwanda, se sont même arrangés pour quitter ce pays et s’établir en Europe.

Dans ce domaine, le Danemark et l’Australie ont aussi choisi de s’en remettre à des pays tiers, sans s’attirer les foudres de défenseurs des droits de l’homme.De même, la première ministre italienne, Giorgia Meloni, est parvenue tout récemment à un accord avec l’Albanie, aux termes duquel des centres de gestion de dossiers de migrants illégaux seront ouverts sur le sol albanais. Le but de cette opération est d’externaliser le traitement des demandes d’asile dans ce pays des Balkans.  

La Turquie « retient » sur son sol quelque 3 millions de personnes disséminées dans des camps de réfugiés.

L’Union européenne a, pour sa part, trouvé un terrain d’entente avec la Turquie. Les deux parties se sont accordées sur un dispositif qui prévoit notamment qu’Ankara retienne des réfugiés potentiels – pour la plupart en provenance de Syrie – qui seraient tentés d’aller à la recherche des perspectives meilleures en Europe. C’est ainsi que la Turquie « retient » sur son sol quelque 3 millions de personnes disséminées dans des camps de réfugiés. En échange, les organisations qui leur viennent en aide reçoivent des financements conséquents pour mener à bien leurs activités. L’attitude de l’Union européenne et de la Turquie ne suscite pas de réactions outrées. Pourtant, l’UE s’est débarrassée d’un dossier « explosif » en s’appuyant sur un pays tiers.     

Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis se sont tournés vers le Mexique pour tenter de bloquer l’afflux de réfugiés de pays d’Amérique du Sud attirés par l’eldorado américain.

Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis se sont tournés vers le Mexique pour tenter de bloquer l’afflux de réfugiés de pays d’Amérique du Sud attirés par l’eldorado américain. L’ex-président américain a même financé l’extension du mur existant entre le Mexique et les États-Unis, pour empêcher les clandestins de traverser la frontière.               

On peut certes trouver des nuances, si on entre dans le détail de ces différents accords. Mais la philosophie générale est la même : il s’agit, pour nombre de pays, de se délester du « fardeau » de l’immigration. Dans nombre de sociétés, la question de l’immigration génère fantasmes et réactions excessives. Les partis politiques, qui soufflent habilement sur les braises de la xénophobie, s’engouffrent dans la brèche pour tenter de s’attirer les faveurs des électeurs.

Le Rwanda a soutenu – et continue à soutenir – financièrement et militairement des mouvements rebelles qui déstabilisent l’est de la RDC.

Craintes en RDC ?

Le président rwandais, Paul Kagame, qui jouit d’une image reluisante en Europe et dans certains pays africains, après avoir réécrit et tronqué l’histoire du génocide, reste impopulaire en RDC. Aux yeux de nombreux Congolais, Paul Kagame représente une menace. Sous sa présidence, le Rwanda a soutenu – et continue à soutenir – financièrement et militairement des mouvements rebelles qui déstabilisent l’est de la RDC. L’armée rwandaise a opéré diverses incursions en territoire congolais.

Des affrontements ont même eu lieu, en 1999 et en 2000, dans la ville congolaise de Kisangani (nord-est), entre l’armée rwandaise et l’armée ougandaise. Ces combats, destinés à faire main basse sur les richesses minières des zones environnantes, ont fait plusieurs centaines de morts dans les rangs des civils congolais.

Depuis novembre 2021, le M23, mouvement rebelle soutenu par Kigali, en dépit des dénégations du président rwandais, a repris les armes. Si les revendications de ce mouvement sont floues, Kinshasa refuse de négocier pour mettre un terme à cette guerre. Malgré le déploiement, en novembre 2022, dans l’est de la RDC, d’une force régionale composée d’éléments issus de pays de la Communauté des États d’Afrique de l’Est (EAC), les combats se poursuivent par intermittence depuis plusieurs mois.

De nombreux Congolais se sont insurgés contre l’entente entre Londres et Kigali.

Sur la base de ces multiples événements qui ont endeuillé des familles congolaises, de nombreux Congolais se sont insurgés contre l’entente entre Londres et Kigali. Certains y voient un agenda caché du pays des mille collines qui, à terme, nuirait aux intérêts de la RDC, si ces réfugiés se retrouvaient, d’une manière ou d’une autre, sur le sol congolais. D’autres, sans doute minoritaires, considèrent que ces réactions sont excessives et que la RDC n’aurait aucune raison de s’inquiéter de cette situation qui ne la concerne pas directement.

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