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mardi 4 août 2020
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RDC. 30 juin 1960. Lumumba, la survivance d’un mythe

De toutes les figures qui ont marqué la vie politique nationale, une seule fait la quasi unanimité : Patrice-Emery Lumumba. Son mythe a survécu à l’épreuve du temps. Mais que reste-t-il de cet homme assassiné à l’âge de 35 ans, qui était en avance sur ses contemporains ? Qui est le dépositaire de sa pensée politique ?

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, une chose est sûre : son aura dépasse largement les frontières nationales et la simple évocation de son nom renvoie à des souvenirs de résistance à l’ordre colonial et à la réappropriation, par les ex-colonisés, de leur destinée. Il est le seul homme politique congolais dont la pensée traverse et fédère toutes les générations.

Empreinte indélébile

S’il y a un dirigeant qui a laissé une empreinte indélébile sur la tumultueuse scène politique congolaise, c’est bien lui. De nombreux acteurs politiques actuels se revendiquent de Patrice Lumumba qui avait la particularité d’avoir une vision nationale et panafricaine, alors que d’autres dirigeants s’arcboutaient sur des logiques provinciales, voire ethniques.

Panafricaniste, patriote, visionnaire, Patrice Lumumba était viscéralement attaché au Congo pour lequel il s’était battu jusqu’au bout.

Panafricaniste, patriote, visionnaire, Patrice Lumumba était viscéralement attaché au Congo pour lequel il s’était battu jusqu’au bout. Ce tribun captivait les foules. Ses mots justes et simples, détachés syllabe après syllabe, faisaient mouche lorsqu’il les prononçait, avec un fort accent du terroir tetela. Ces mots résonnaient comme des rafales de kalachnikovs tirées par des mains expertes. Son franc-parler ne s’encombrait pas de formules diplomatiques convenues, à une époque où un terme mal interprété pouvait susciter le courroux de l’administration coloniale et valoir à son auteur de gros ennuis.

Deux hommes, deux tempéraments opposés

Pourtant, Patrice Lumumba, qui est entré dans l’Histoire par la grande porte, fut un Premier ministre éphémère. Il est resté en fonction un peu plus de deux mois, entre l’indépendance, le 30 juin 1960, et son limogeage, par le président Joseph Kasa-Vubu, le 5 septembre 1960.

Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba n’étaient pas les meilleurs amis du monde. Les deux hommes, qui entretenaient des relations glaciales par moments, avaient des tempéraments diamétralement opposés. Le président manifestait de la retenue quand il s’exprimait en public ; à l’inverse, l’impulsif Premier ministre fustigeait « l’impérialisme ». Cette attitude lui avait valu l’étiquette peu enviable de « communiste », alors qu’il ne s’était jamais présenté en tant que tel.

Le Congo de Lumumba

Dans le monde, la République démocratique du Congo, est parfois désignée par « le Congo de Lumumba », pour la différencier de la République du Congo dont la capitale, Brazzaville, se trouve sur la rive droite du Congo, le deuxième fleuve le plus puissant au monde par son débit, après l’Amazone.

Patrice Lumumba est une icône planétaire. Paradoxalement, cet homme ne bénéficie pas d’une sépulture digne de sa stature. Comme si les dirigeants qui se sont succédé aux manettes n’ont pas jugé utile d’organiser des funérailles nationales pour ce personnage hors du commun.

Patrice Lumumba est une icône planétaire. Paradoxalement, cet homme ne bénéficie pas d’une sépulture digne de sa stature.

Assassinat non élucidé

Des zones d’ombre subsistent encore autour de son assassinat, le 17 janvier 1961, sur un site longtemps laissé à l’abandon, entre Lubumbashi (ex-Elisabethville) et Likasi (ex-Jadotville). Avec ses deux compagnons d’infortune, Maurice Mpolo et Joseph Okito, il a été criblé de balles par un peloton d’exécution composé de Belges et de Congolais. 

Elisabethville, la deuxième ville du pays (sud-est), était alors sous le contrôle des forces du président autoproclamé du Katanga indépendant, Moïse Tshombe, ennemi juré de Patrice Lumumba qui l’avait exclu du premier gouvernement du Congo indépendant. 

Les dirigeants sécessionnistes, de mèche avec Léopoldville (actuellement Kinshasa), avaient accepté que l’avion qui transportait l’ancien Premier ministre atterrisse dans leur fief

La mise à mort de cet homme qui gênait en Occident avait été décidée par le président américain Dwight Eisenhower. Pour mettre en branle ce plan, il avait toutefois fallu des chaînes de complicités avec des ramifications en Belgique et en République démocratique du Congo. Dans un rapport daté de 2002, le Parlement belge s’était penché sur ce crime qui, pour nombre d’analystes, fut un tournant dans le cheminement de la République démocratique du Congo. A l’époque, le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, avait, au nom de la Belgique, présenté ses «excuses» et ses «profonds et sincères regrets» à la RDC pour le rôle de son pays dans l’élimination physique de Lumumba.

« J’ai découpé et dissous dans de l’acide le corps de Lumumba »

« J’ai découpé et dissous dans de l’acide le corps de Lumumba. En pleine nuit africaine, nous avons commencé par nous saouler pour avoir du courage. On a écarté les corps. Le plus dur fut de les découper en morceaux, à la tronçonneuse, avant d’y verser de l’acide. Il n’en restait presque plus rien, seules quelques dents. Et l’odeur ! Je me suis lavé trois fois et je me sentais toujours sale comme un barbare», déclarait, en 2000, avec aplomb, Gérard Soete, ancien commissaire de police belge chargé de mettre en place la « police nationale katangaise ».

Ce Brugeois n’avait pas hésité à brandir cyniquement une dent de Lumumba qu’il avait conservée pendant toutes ces années comme un trophée.

Le secret le mieux gardé de la République

Nombre de lumumbistes, notamment Antoine Gizenga (ex-vice-premier ministre), Pierre Mulele (ex-ministre de l’Education) et Laurent-Désiré Kabila, avaient constitué des mouvements rebelles en réaction à l’assassinat de l’ancien Premier ministre. Toutes ces rébellions avaient plongé le pays dans un cycle de guerres interminables ponctuées de pourparlers infructueux et de sanglants règlements de comptes qui avaient, au bout du compte, entravé le décollage du pays. 

Côté congolais, des efforts n’ont pas été fournis pour faire toute la lumière sur l’affaire Lumumba restée pendant des années le secret le mieux gardé de la République.

Côté congolais, des efforts n’ont pas été fournis pour faire toute la lumière sur l’affaire Lumumba restée pendant des années le secret le mieux gardé de la République. La plupart des témoins de l’époque n’étant plus de ce monde, la reconstitution des pièces du puzzle est devenue, au fil du temps, une tâche de plus en plus difficile. Le mutisme observé par la grande majorité des acteurs politiques congolais sur ce dossier, comme s’ils s’étaient passé le mot, avait toutefois failli être rompu lors de la conférence nationale souveraine qui s’était tenue à Kinshasa entre 1990 et 1992. Godefroid Munongo, ancien proche collaborateur du chef sécessionniste katangais Moïse Tshombe, avait promis de faire des révélations sur cet assassinat qui avait donné lieu à des manifestations monstres à travers le monde. Curieusement, Godefroid Munongo, qui était forcément au courant du film des événements tels qu’ils s’étaient déroulés à Elisabethville (Lubumbashi), est mort d’une crise cardiaque peu avant d’avoir levé un coin du voile sur ce crime.

Qu’en reste-t-il ?

Que reste-t-il du lumumbisme originel ? Le lumumbisme est devenu un concept attrape-tout. Ses contours sont flous.

Que reste-t-il du lumumbisme originel ? Le lumumbisme est devenu un concept attrape-tout. Ses contours sont flous. Ceux qui s’en réclament à cor et à cri auraient du mal à en donner un contenu. Les lumumbistes autoproclamés, qui encombrent la scène politique, ont idéologiquement peu de choses en commun avec le premier Premier ministre de la République démocratique du Congo.

Le jour de l’indépendance, Patrice Lumumba avait déclaré, avec un calme olympien, dans son discours puissamment anticolonialiste, que « … Nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur (…). Et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière. ».

Soixante ans plus tard, les objectifs n’ont pas été atteints. Loin de là. Au vu de la dégradation de la situation sur plusieurs fronts dans son Congo chéri, ce chantre du patriotisme pourrait se retourner dans sa tombe.

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