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mardi 4 août 2020
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RDC. Léonnie Kandolo, une grande dame

« Je n’élève pas des filles à marier, j’élève des filles qui doivent apprendre à se battre dans la vie », déclarait Damien Kandolo, père de six filles et d’un garçon et premier PDG congolais de la Générale congolaise des Minerais (Gecomin) qui deviendra la Gécamines. Femme indépendante, femme chef d’entreprise, femme activiste, femme d’influence, épouse et mère de famille, Léonnie n’a jamais fait mentir les propos de son père. « J’ai toujours misé sur les compétences et le travail, le seul moyen d’être respectée et reconnue », insiste-t-elle. 

Enfance en Belgique

Née à Kinshasa, Léonnie Kandolo a passé une grande partie de son enfance, de son adolescence et ses années d’étudiante à Bruxelles (Belgique), où elle est arrivée à l’âge de 3 ans. « On ne rentrait au pays que pour les grandes vacances. On séjournait à Lubumbashi et à Kinshasa ».

De cette époque, elle garde de bons souvenirs. Elevée par une dame belge, Léonnie a été imprégnée de la vision de la vie de cette dernière. « J’ai eu une enfance heureuse. Nous étudiions dans une école religieuse mais on rentrait tous les jours à la maison ». Alors qu’elle a tout juste douze ans, un grave accident de voiture bouleverse sa vie. « La dame a été grièvement blessée et son mari est décédé. On a été placés en internat mais on est restés très proches d’elle », se souvient, émue, Léonnie. 

Née à Kinshasa, Léonnie Kandolo a passé une grande partie de son enfance, de son adolescence et ses années d’étudiante à Bruxelles (Belgique).

Après une année au Zaïre (qui redeviendra RD Congo en 1997) pour apprendre le lingala, Léonnie retourne à Bruxelles où une gouvernante française s’occupe des enfants Kandolo. En 1982, elle obtient une licence en gestion, option Marketing, à l’Institut des Hautes Etudes Economiques et Sociales  de Bruxelles. Ce diplôme signe la fin de son séjour belge.

Chef d’entreprise

Sa licence en poche, elle rentre au Zaïre, où elle débute sa carrière professionnelle en entreprise. D’abord à Kinshasa, à la Société zaïroise de commercialisation des minerais (Sozacom), où elle restera trois ans. En 1985, elle s’établit à Lubumbashi pour diriger l’Imprimerie-papeterie zaïroise (Impaza), une entreprise familiale. «  Mes enfants sont nés là-bas et mon mari y est décédé »,  souligne-t-elle.

A Lubumbashi, le chef-lieu de la riche province minière du Katanga, elle évolue toujours dans le milieu de l’entreprise, mais les défis et les enjeux y sont très différents. Première différence, son statut. « A Kinshasa, j’étais cadre salariée alors qu’à Lubumbashi, j’étais à la tête d’une entreprise qui employait de nombreuses personnes et opérait dans un secteur d’activité que je ne connaissais pas ».

En outre, son statut lui impose de se plier aux règles politiques de l’époque. Ainsi, comme tout responsable, elle est « président sectionnaire » du Mouvement populaire de la Révolution (MPR), le parti au pouvoir fondé en 1967, notamment par Joseph-Désiré Mobutu. Dans la foulée, elle est tenue de fréquenter les autorités politiques et les opérateurs économiques locaux. « Je n’étais pas préparée à ces responsabilités. Il a fallu apprendre », souligne-t-elle.

« A Kinshasa, j’étais cadre salariée alors qu’à Lubumbashi, j’étais à la tête d’une entreprise qui employait de nombreuses personnes et opérait dans un secteur d’activité que je ne connaissais pas ».

S’imposer en tant que femme

L’autre défi est de s’imposer comme femme dans un milieu professionnel peu féminin et de travailler avec des collaborateurs masculins plus âgés. Dans cet environnement très particulier, Léonnie Kandolo a su mettre à profit les valeurs héritées de sa famille, telles que l’honnêteté, le sens des responsabilités, le goût du travail, les principes d’égalité et d’autonomie. « J’ai appris qu’une femme devait toujours mettre en avant son travail et sa compétence et dresser des barrières pour être prise au sérieux ». Son professionnalisme et son sérieux lui valent d’être élue vice-présidente de l’Association nationale des entreprises du Zaïre (Aneza), l’ancêtre de l’actuelle Fédération des entreprises du Congo (Fec), de la province du Katanga. 

L’autre défi est de s’imposer comme femme dans un milieu professionnel peu féminin et de travailler avec des collaborateurs masculins plus âgés.

Non aux discriminations

Réunion avec des membres d’organisations des droits humains. @DR

Au début des années 2000, Léonnie Kandolo rejoint le milieu associatif. Pour avoir été membre du Rotary, le monde caritatif ne lui est pas inconnu. Mais elle va franchir un nouveau pas en devenant une militante active. Le déclic ?  La visite d’un hôpital où « j’ai vu une très jeune fille enceinte atteinte du VIH. Cela m’a bouleversée. Le médecin m’a dit qu’il y avait de nombreux cas comme elle. J’ai proposé à des amis avocats, dont Jean-Claude Katende, qui venait de terminer ses études, de travailler sur le sida chez les jeunes ». De là naît « Protection Enfants-Sida », qui lutte contre tous types de discriminations à l’égard des jeunes infectés par le VIH,  dont elle assure la présidence.  

De là naît « Protection Enfants-Sida », qui lutte contre tous types de discriminations à l’égard des jeunes infectés par le VIH, dont elle assure la présidence.

L’association adhère à la plateforme sous-régionale Aids and Rights Alliance for Southern Africa (Arasa), située à Johannesburg (Afrique du Sud), qui encourageait les liens entre VIH-Sida et droits de l’Homme. Parmi les actions menées en RD Congo, où Léonnie, alors établie en Afrique du Sud, se rend chaque mois, figurent la parution d’une Lettre mensuelle avec l’appui de l’Unicef, l’organisation de campagnes d’information dans des écoles et une tournée dans les provinces congolaises pour inciter les organisations des droits de l’Homme et celles de lutte contre le VIH-Sida à édifier des passerelles entre elles. « On a été à la base de la loi de protection des personnes vivant avec le VIH-Sida. En 2009, nous avons été primés par l’Arasa », signale Léonnie.

Les droits des femmes

Bien évidemment, la question des droits des femmes ne pouvait la laisser indifférente. Léonnie devient membre de Women’s International League for Peace and Freedom (WILPF) et du Cadre Permanent de Concertation des Femmes Congolaises (CAFCO), créé en 2005, dans la foulée de la participation des femmes congolaises au Dialogue inter-congolais de Sun City qui s’est tenu en Afrique du Sud en 2003. Ses thèmes de prédilection ? Femmes et Sida, femmes et élection, femme et politique, égalité hommes/femmes, violences sexuelles, genre et conflit, etc. 

Ses thèmes de prédilection ? Femmes et Sida, femmes et élection, femme et politique, égalité hommes/femmes, violences sexuelles, genre et conflit, etc.

Pour mener à bien ses combats, Léonnie Kandolo n’hésite pas à se former aux thématiques et aux techniques qu’elle ne maîtrise pas. Cette volonté d’apprendre ne l’a jamais quittée. « On n’est jamais assez formé. Pour acquérir de l’expertise et des compétences, j’ai donc suivi de multiples formations et fait de nombreux voyages », insiste-t-elle.

En 2008, quand est vendue l’imprimerie familiale, renommée Impaco (Imprimerie-Papeterie du Congo) après l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir en 1997, Léonnie s’installe à Kinshasa. Tout en poursuivant ses activités militantes, elle devient gestionnaire de différents projets, rapporteur de commissions, consultante pour des organisations internationales et régionales, rédactrice de plaidoyers, etc. Elle anime des émissions audiovisuelles et intervient fréquemment dans des colloques. Le tout sans jamais s’écarter de son fil conducteur : la lutte pour les droits humains, l’égalité, la démocratie et la pleine citoyenneté.  

Léonnie Kandolo reçoit le prix d’excellence Mwasi ya Bwanya pour son action dans les droits humains. 2019

Gouvernance et ressources naturelles

Des droits des femmes et des enfants et de la lutte contre tous types de discriminations, elle passe aux questions de gouvernance et de ressources naturelles, un sujet sur lequel elle s’était indirectement penchée. « Nous avions publié un document sur les droits des femmes dans les mines artisanales ». Mais les problématiques sur lesquelles elle va intervenir seront différentes. « Au cours de mes expériences associatives, je m’étais rendue compte que, sans moyens financiers, on ne peut pas donner d’orientations valables  et agir efficacement », indique-t-elle. D’où la nécessité d’instaurer au niveau de l’Etat une bonne gouvernance pour utiliser à bon escient les ressources publiques. Et dans un pays où les mines fournissent l’essentiel des recettes de l’Etat et des devises, le contrôle des acteurs opérant dans cette filière est essentiel. Léonnie rejoint ainsi la campagne « Publiez ce que vous payez » de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE).

Des droits des femmes et des enfants et de la lutte contre tous types de discriminations, elle passe aux questions de gouvernance et de ressources naturelles

Implication dans les processus électoraux

La bonne gouvernance dépend du choix des dirigeants. D’où l’indispensable implication des citoyens dans les processus électoraux à tous les niveaux. En 2006, Léonnie avait été candidate au Katanga pour la députation nationale. « J’ai fait un bon score grâce à ma notoriété, mais je n’ai pas été élue ».

A l’approche des élections de 2011, repérée pour sa pratique du monde associatif et son combat pour les droits des femmes, elle intègre la mission nationale d’observation du processus électoral, mise en place avec l’appui de l’Electoral Institute of Southern Africa (EISA). Créée en 1995, cette organisation non-gouvernementale sud-africaine s’est investie dans le renforcement des processus électoraux, la bonne gouvernance, les droits de la personne et les valeurs démocratiques en Afrique. « L’Institut nous a formés. La mission nationale comptait quatre groupes : celui des femmes dont je faisais partie, ceux des jeunes, des confessions religieuses et des militants des droits de l’Homme. Nous étions 10 000 observateurs », indique-t-elle.

Le Comité laïc de coordination

En août 2017, elle est parmi les rédacteurs et signataires du « Manifeste du citoyen congolais Esili » (c’est fini en lingala), signé à Paris, qui exige le départ du pouvoir, avant le 31 décembre, du Président Joseph Kabila dont le dernier mandat s’était achevé fin 2016.

Léonnie Kandolo enchaîne ensuite avec le Comité laïc de coordination (CLC) dont elle sera entre autres le porte-parole. « J’ai été approchée par le professeur Thierry Nlandu qui m’a proposé de m’associer au projet de mise en place du comité, une idée du cardinal Laurent Monsengwo. Je n’étais pas une catholique pratiquante. Mais ma connaissance des mouvements citoyens et de la société civile les intéressait. On a démarré avec l’abbé Donatien Nshole. D’autres personnes dont l’historien Isidore Ndaywel nous ont rejoints ».

« J’ai été approchée par le professeur Thierry Nlandu qui m’a proposé de m’associer au projet de mise en place du comité, une idée du cardinal Laurent Monsengwo

Conférences-débats dans les paroisses et les diocèses, rencontres avec les politiques, tout est mis en œuvre pour expliquer aux Congolais la nécessité de contraindre le régime d’appliquer les accords de la Saint-Sylvestre qu’il a signés avec l’opposition en décembre 2016 sous l’égide de la Conférence Episcopale Nationale du Congo, et d’organiser des marches pacifiques. Le 28 décembre 2017, les membres du CLC entrent en clandestinité suite à un mandat d’arrêt lancé contre eux. Néanmoins, le 31 décembre, la première marche a lieu. Elle sera violemment réprimée par les forces de l’ordre. Après la 3ème manifestation, tout s’arrête. « Si on avait continué, le pouvoir aurait cédé. Mais en fin de compte, les élections ont eu lieu et même s’il y a eu des tricheries, l’ancien pouvoir honni par la population n’a pas pu faire passer son candidat ».

« Si on avait continué, le pouvoir aurait cédé. Mais en fin de compte, les élections ont eu lieu et même s’il y a eu des tricheries, l’ancien pouvoir honni par la population n’a pas pu faire passer son candidat »

Pour Léonnie, tout ne fut pas rose. « Vivre enfermée pendant 13 mois, ne pas voir sa famille, c’est très dur. On a tenté de saccager ma maison, mon fils a perdu son travail. Je n’avais plus de revenus. On culpabilise d’avoir fait vivre des choses difficiles à des gens qui n’ont rien demandé. On est condamné, mais on ne sait pas quand on va sortir ».

Elle avoue avoir été un peu déçue par les organisations de la société civile, notamment féminines, qui ont manqué de solidarité et n’ont jamais fait de déclarations, excepté à titre personnel. Et déplore le peu de reconnaissance du travail abattu du CLC. « J’ai acquis une envergure africaine et internationale certes, mais les missions de consultation sont plus rares en raison de l’étiquette de politique que l’on m’a collée. Néanmoins, je ne regrette rien. Je suis très fière du travail accompli avec Thierry ». Elle quitte le CLC en février 2019.

Avec Gilbert Kiakwama kia Kiziki (au milieu) lors de l’atelier d’évaluation du processus électoral de 2018 organisé à Kinshasa en 2019 par la fondation Konrad Adenauer. @DR

Lutte contre l’impunité et Etat de droit

L’expérience du CLC aura permis à Léonnie de mieux connaître la société congolaise. « Notre peuple est capable de beaucoup de choses s’il y a un leadership fort et s’il est encadré. Il y a eu une prise de conscience. La société civile est lucide. Elle dénonce la confiscation du pouvoir à tous les niveaux par les partis politiques qui ont gagné et leur division. Est-elle écoutée ? Les politiques doivent faire attention ».

« Notre peuple est capable de beaucoup de choses s’il y a un leadership fort et s’il est encadré. Il y a eu une prise de conscience… »

Toutefois, l’attrait d’un grand nombre de Congolais pour le « religieux » et les églises de réveil l’interroge. « On fait sans arrêt référence au religieux, à la Bible. Tout le monde prie. Le religieux a envahi l’espace public, véhiculant, au passage, des interprétations erronées sur les femmes ». Malgré les batailles pour l’égalité entre hommes et femmes, le code de la famille reconnaît toujours le mari comme chef de famille.

Que faire pour que le pays aille de l’avant ? « Le plus grand combat est la lutte contre l’impunité, le vol et la corruption. Tant que l’on n’a pas jugé et sanctionné les voleurs, on n’avancera pas. C’est le rôle de la justice. C’est elle qui élève un Etat. On ne peut pas reconstruire le pays en un ou deux ans. Mais il faut prendre les décisions qui s’imposent et mettre en place rapidement l’Etat de droit », martèle-t-elle.

« On ne peut pas reconstruire le pays en un ou deux ans. Mais il faut prendre les décisions qui s’imposent et mettre en place rapidement l’Etat de droit »

Lecture et voyages

A la voir si active, on pourrait croire qu’elle ne prend jamais de repos. Que nenni ! Léonnie adore lire, notamment les biographies et les romans historiques. « Dans la lecture, on s’évade et on apprend. Mon père disait qu’une journée où l’on a rien appris est une journée perdue ». A la télévision, sa préférence va vers les débats politiques, les infos, les documentaires. Elle regarde différentes chaînes pour avoir une vision plurielle de l’actualité. Côté cinéma, elle a un faible pour les films historiques et les drames. Une de ses séries cultes ? Game of thrones !

Elle avoue ne pas être « très musique » et préférer les chansons à texte. « Je suis de la vieille école. J’aime des chanteurs comme Cabrel, Jacques Brel, Georges Moustaki et Daniel Guichard. Et les chansonniers comme Raymond Devos ». Pour elle, la musique congolaise et le zouk sont faits pour danser. Mais les chansons de Franco, qui décrivaient avec finesse la société congolaise, ont sa faveur. « Si Franco vivait aujourd’hui, ce serait grave ! », dit-elle en éclatant de rire.

les chansons de Franco, qui décrivaient avec finesse la société congolaise, ont sa faveur. « Si Franco vivait aujourd’hui, ce serait grave ! », dit-elle en éclatant de rire.

Voyages, cuisine et coiffes

Voyager est une passion pour cette polyglotte qui parle français, anglais, lingala, kikongo et swahili. « J’ai été partout sauf en Australie. On apprend beaucoup en voyageant. J’ai vécu en Europe mais je ne pourrais plus y vivre aujourd’hui. La vie y est trop stressante ».

La militante pour les droits des femmes aurait-elle renoncé aux fourneaux ? Absolument pas. « J’adore cuisiner. Je regarde les émissions culinaires et feuillette les livres de cuisine à la recherche de recettes insolites ».

Dédaignerait-elle l’élégance ? En aucun cas. Robes pagnes ou drapés, aux tons soyeux, foulards noués artistiquement autour de la tête à la manière des coiffes que portaient les femmes nobles de l’Europe médiévale, teint naturel, bijoux discrets, la grande dame avance, majestueuse, partout où elle se rend.

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