Minéraux, gemmes, métaux précieux…  Ces merveilles de la nature que la RDC néglige

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Un échantillon de minéraux de la RDC. De gauche à droite (haut/bas) : Malachite/Quartz Bleu ; Shattuckite polie/Dioptase/ Géode duveteuse de Shattuckite ; Tourmaline/Cristal de Carrollite ©VB, ©WilenskyExquisiteMinerals

La République démocratique du Congo (RDC) est connue pour ses abondantes ressources minérales. Ce qui lui a valu le surnom de « scandale géologique ». Son sol et son sous-sol sont globalement d’une richesse inouïe en minéraux, en gemmes, en pierres de diverses sortes et en métaux précieux… Tout y est. Mais tout n’est pas extrait dans les mêmes régions. Et tout ne se vaut pas sur le plan de la valeur marchande. Le plus grand pays d’Afrique subsaharienne n’a pas encore livré tous ses secrets. La mise à jour régulière de la carte minéralogique de la RDC s’impose. De même, la construction d’un véritable musée de minéralogie serait une piste à exploiter pour conserver et mieux faire connaître ces atouts, en partie négligés, de la RDC. Le secteur du tourisme pourrait en tirer profit.

Entretien avec Valère Berlage, pharmacien biologiste et spécialiste de la minéralogie congolaise depuis plus de 30 ans.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi :  Quelle différence faites-vous entre minerais et minéraux ?

Valère Berlage tenant une géode de Shattukite de la RDC. ©VB

Valère Berlage : Pour donner une perspective au sujet abordé, je présenterai une classification en cinq points : minerais, pierres décoratives, pierres de collection, pierres précieuses ou fines et métaux précieux. Un minerai est un mélange de roches naturelles et de plusieurs minéraux. Il n’a ni forme ni composition définie. Il est extrait d’une mine ou d’un dépôt alluvionnaire, pour en récupérer des ressources métalliques (métaux ferreux, non ferreux et précieux) ou non métalliques, comme le diamant et certaines pierres rares, et d’autres composés naturels du sous-sol. En RDC, on parle surtout de minerais de cuivre, de cobalt, d’étain, de zinc, de germanium, de coltan, d’or… et d’un cortège d’éléments rares. Un minéral, pur ou cristal, a une composition chimique et une structure bien définie. 

Les pierres de collection sont extraites pour leur intérêt esthétique et /ou scientifique. Ce sont généralement des minéraux purs aux cristallisations naturelles. Elles incluent les gemmes bien cristallisées

Pierres, pierres décoratives, de collection… Qu’est-ce qui les distingue ?

Une pierre est un matériau dur qui vient du sous-sol. Les pierres de construction sont souvent des roches, contenant peu de métaux. Ce sont des mélanges peu définis, à la différence des minéraux.

Les pierres décoratives et de collection se trouvent dans les zones bien minéralisées et/ou bien riches. Les pierres décoratives sont extraites pour la beauté de leur couleur. Elles sont souvent travaillées et polies, comme la malachite, certaines améthystes et des minerais colorés. Elles ont peu de valeur marchande et sont destinées à un très large public.

Les pierres de collection, comme la calcite cobaltifère ou calcite rose, que l’on trouve en RDC, sont extraites pour leur intérêt esthétique et /ou scientifique. Ce sont généralement des minéraux purs aux cristallisations naturelles, des traces d’éléments peuvent suffire à donner la couleur. Elles incluent les gemmes bien cristallisées. Les minéraux les plus recherchés ont en général les beaux cristaux naturels. 

Les échantillons de collection, tels que les cristaux naturels, ont une valeur supérieure à leur poids en métal. Leur perfection et leur beauté comptent davantage que leur poids ou leur dimension. Elles se négocient parfois à plusieurs milliers de dollars.  L’extraction, sans coup et sans dommage, des pierres de collection demande de l’expérience et du savoir-faire. Pour être exceptionnelles, les plus belles pierres de collection, qui sont des miracles de la nature, doivent survivre aux tirs de mine, à l’extraction et au transport.

Les pierres précieuses sont des minéraux gemmes, utilisables en joaillerie. Parmi elles figurent le diamant, la tourmaline et la topaze. 

Quelles différences entre pierres précieuses et métaux précieux ?

Les pierres précieuses sont des minéraux gemmes, utilisables en joaillerie. Parmi elles figurent le diamant, la tourmaline et la topaze.  Les métaux précieux comme l’or, le platine et l’argent se trouvent sous forme directement métallique, ou, rarement pour l’or et le platine, sous forme de minéraux composés, et plus souvent sous forme composée pour l’argent (minéraux argentifères). En RDC, l’or et l’argent sont fréquemment associés aux minéraux cuprifères et uranifères dans l’ex Grand Katanga, alors que, dans l’est du pays, l’or se trouve, le plus souvent, sous forme alluvionnaire.

Où trouve-t-on ces ressources minérales en RDC ?

La majorité des minéraux se trouve dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba. C’est dans cette région que les mines et les gisements sont les plus nombreux et les plus variés.  La province du Tanganyika renferme des topazes. L’est de la RDC est aussi une région riche en minéraux et en métaux précieux. On a découvert des tourmalines très pures, qui sont des minéraux de collection, dans le Nord-Kivu, à Rubaya. Il y a des indices d’autres minéraux dans l’est de la RDC, mais qui ne sont pas encore exploitées. Le Kasai est connu pour ses diamants. Les provinces de l’Ituri et des Kivus renferment de l’or.  Il y a probablement des métaux et des minéraux dans ces provinces et dans d’autres régions, qui restent à découvrir.

L’est de la RDC est aussi une région riche en minéraux et en métaux précieux. On a découvert des tourmalines très pures, qui sont des minéraux de collection, dans le Nord-Kivu, à Rubaya

Quelles sont les principales sources d’extraction des pierres de collection ?

La première source est formée des creuseurs artisanaux, qui opèrent dans des mines artisanales. L’accès à certaines d’entre elles devient de plus en plus difficile. Je les appelle les creuseurs-collectionneurs car ils sont spécialisés dans les minéraux de collection. Ils ont des dizaines d’années d’expériences et ils gagnent bien leur vie. Ce sont eux qui rapportent la majorité des plus belles pierres de collection.

La deuxième source est composée des creuseurs artisanaux qui travaillent dans les grandes mines industrielles, dont l’accès est très difficile, voire interdite. Les creuseurs entrent dans ces mines souvent de manière illégale ou en payant les surveillants. À Lubumbashi, le manque d’accès aux mines pose problème aux artisans qui ont besoin de malachite à usage lapidaire pour faire des objets d’art.

La troisième source, que l’on pourrait qualifier de « sale », concerne les tourmalines de Rubaya, découvertes, au Nord-Kivu, dans le plus grand gisement de coltan qui se trouve près de Goma. Les mines sont situées dans des zones contrôlées par des milices où l’on recourt au travail des enfants. Les règles élémentaires y sont totalement négligées.

La quatrième source, minoritaire, porte sur un nombre réduit d’échantillons de minéraux qui sortent via les employés des sociétés minières ou des Chinois.

La dernière source est extérieure à la RDC. Elle se situe en Europe et aux États-Unis. Elle provient des anciennes collections de pierres et de minéraux recyclées et dispersées, qui sont arrivées massivement dans ces pays il y a 50 ans, quand la sortie de ces pierres était plus facile. De nombreuses universités, surtout en Belgique, ont commencé à constituer des collections dans les années 1920, grâce à des recherches très actives menées par de nombreux professeurs, qui ont permis de découvrir de nouveaux minéraux.

Qui transforme quoi et où  ?

En RDC, notamment au Katanga et au Lualaba, beaucoup de minerais, dont le cuivre et le cobalt, sont transformés sur place, en fonction de la disponibilité en énergie. L’activité est dominée par des sociétés chinoises détentrices de permis d’exploitation de mines de cobalt et de cuivre. Ces mines contiennent aussi des métaux très rares qui sortent, légalement ou illégalement, sous forme de concentrés qui sont transformés en Chine.  

Le diamant et les métaux précieux font l’objet d’une exploitation industrielle, mais aussi artisanale. Le diamant congolais a un usage principalement industriel. Dans la province de l’Ituri, l’or est exploité par la société Kibali Goldmines. Il est transformé industriellement en lingots grossiers pour être expédiés vers des places internationales.

Dans le Nord-Kivu, en revanche, la majorité de l’or extraite et fondue sur place, est exportée illégalement via le Rwanda et l’Ouganda, par voie terrestre ou par avion non commercial. Une grande partie de cet or se retrouve vraisemblablement à Dubaï. De même, le coltan sort sous forme de concentré brut.

La transformation des minéraux lapidaires et des pierres décoratives, comme la malachite, qui représente un vaste marché,  est réalisée, localement, par les artisans qui en font des objets d’art décoratifs et des sculptures.

La transformation locale des minéraux est très limitée. Les minéraux les plus recherchés sont les pierres de collection non travaillées, entièrement naturelles. Ces pierres font l’objet d’un premier nettoyage, pour enlever ce qui est inutile, dans des laboratoires en Europe et aux États-Unis. Les gemmes, très abimées mais encore transparentes, sont taillées en Asie (Inde, Thaïlande et Chine).

Les usages des minéraux sont la bijouterie, la joaillerie, la décoration, la collection et la conservation. Les diamants ont trois destinations : la joaillerie, l’industrie pour notamment la fabrication d’abrasifs, et la collection, au même titre que les objets d’art.

Aucune collection majeure généraliste dans le monde, qu’elle soit privée ou muséale, ne peut se passer des pierres de la RDC, dont certaines espèces sont parfois les meilleures au monde.

Quelles sont les destinations ?

Les plus belles pierres de collection sont destinées principalement aux États-Unis et à l’Europe, pour des collectionneurs privés et des musées. La majorité des gemmes à tailler et des pierres de couleur prend la direction de l’Asie, qui compte de nombreux et grands ateliers de taille. Une partie des diamants joaillers va à Anvers (Belgique). Les Chinois apprécient les grosses pièces à polir et les pierres décoratives. Ils sont également occupés à apprendre la minéralogie de collection raffinée. Tout porte à croire qu’ils vont devenir actifs dans ce secteur dans les années à venir. Les plus grands volumes de pierres décoratives et de malachites lapidaires quittent le Congo, par voie terrestre, pour l’Afrique du Sud et la Tanzanie.

Aucune collection majeure généraliste dans le monde, qu’elle soit privée ou muséale, ne peut se passer des pierres de la RDC, dont certaines espèces sont parmi les meilleures au monde.

Comment ces minéraux quittent-ils la RDC ?

Des minéraux quittent le RDC via des Congolais qui les exportent eux-mêmes par la poste ou parce qu’ils participent à des expositions en Europe. Ils passent parfois par des intermédiaires qui sont des Libanais ou des Sud-Africains qui les exportent en Europe ou aux États-Unis.

Les plus beaux minéraux de collection sont exportés par des commissionnaires-intermédiaires qui suivent les découvertes localement pour les plus grands marchands internationaux. Ces derniers ont besoin de correspondants sur place. Une petite partie des minéraux quitte la RDC via des collectionneurs et des touristes de passage.

Y a-t-il une filière d’exportation organisée en RDC ?

Non, il n’y a pas de réelle filière de contrôle organisée sur le plan juridique. Pour les pierres, les règles ne sont pas claires. Il faut se procurer des documents auprès du Ministère de la Culture et des Arts qui font un descriptif du produit et de la quantité exportée, mais qui sont plutôt destinés aux services de douane à l’étranger. Les voyageurs individuels devant subir des contrôles pour des raisons de sécurité aérienne, les exportations de minéraux radioactifs uranifères sont interdites. Mais, à part ces cas-là et l’interdiction pour un voyageur d’exporter d’importantes quantités d’or ou de diamant, il n’y a pas de contrôle par l’État central congolais à la sortie de la RDC. Sur le plan juridique, il n’y a rien.

Quels sont les organismes qui régulent le secteur artisanal ?

Il y a des organismes qui commencent à réguler l’activité des creuseurs artisanaux. L’Entreprise générale du cobalt (EGC) a été récemment créée pour tenter d’encadrer l’extraction artisanale du cobalt. Mais globalement le secteur artisanal est encore peu régulé. Les creuseurs parviennent à aller dans les endroits inexploités ou fermés, pour essayer de rapporter du minerai et de gagner leur vie. Ceux qui vendent des sacs de minerais aux Chinois font un métier dur et dangereux pour, au final, ne pas gagner grand-chose.

Certaines de ces merveilles de la nature peuvent créer une émotion équivalente à celle que peut susciter une œuvre d’art.

À quoi servent les musées de minéralogie ?

Les musées ont pour but de conserver un patrimoine, dont le patrimoine minéralogique. L’intérêt des musées qui ont des départements de sciences naturelles pour les pierres et les minéraux, est à la fois scientifique, de conservation, de recherche et d’exposition. Certaines de ces merveilles de la nature peuvent créer une émotion équivalente à celle que peut susciter une œuvre d’art. L’intérêt des musées est aussi de garder les premiers échantillons historiques, provenant des recherches de grands scientifiques, qui restent des références. Dans les musées de sciences naturelles, il y a généralement un département de minéralogie.

La RDC dispose-t-elle d’un musée minéralogique à la dimension du pays ?

En RDC, il existe un vieux musée à Likasi, situé dans l’enceinte du Groupe Centre de la Gécamines, mais qui n’est pas mis à jour. À Lubumbashi, le musée national d’art compte quelques minéraux de qualité médiocre. À ma connaissance, il n’y a pas de nouveau musée de minéralogie mis en route actuellement, alors que la RDC pourrait bâtir un musée de niveau mondial.

Un beau musée minéralogique en RDC attirerait non seulement les collectionneurs mais aussi le grand public qui découvrirait un patrimoine minéralogique et un pan de l’histoire du pays

Un beau musée minéralogique en RDC attirerait non seulement les collectionneurs mais aussi le grand public qui, lui, découvrirait à la fois un patrimoine minéralogique et un pan de l’histoire du pays, avec notamment celle des « mangeurs de cuivre ». Au XVIème siècle, la présence de croix de cuivre katangaises dans les ports d’Angola témoigne de l’extraction du cuivre, bien avant l’époque coloniale.

Un nombre limité d’officiels congolais ont conscience de l’importance de conserver ce patrimoine minéralogique, mais aucun moyen n’est débloqué dans ce but. Ce qui est dommage, car quelques millions de dollars par an suffiraient pour créer, sur place, des filières de savoir-faire de haut niveau, comptant les meilleurs spécialistes.

Depuis des années, tous les plus beaux échantillons quittent le pays. Par ailleurs, certains gisements riches en beaux minéraux s’épuisent. Même si de nombreuses découvertes de nouveaux minéraux seront faites dans le futur, le pays étant tellement grand, la perte n’en reste pas moins importante.

Les minéraux de collection risquent de subir le même sort que les arts premiers. Le regret sera alors trop tardif, une fois que l’essentiel sera dispersé à l’étranger.

Quelles conséquences ?

Les minéraux de collection risquent de subir le même sort que les arts premiers. Le regret sera alors trop tardif, une fois que l’essentiel sera dispersé à l’étranger. Sur ce plan, il n’y a pas encore de réaction localement, alors qu’on peut faire quelque chose de magnifique, en s’appuyant sur des collaborations internationales, d’autant que la RDC est un pays très populaire pour ses minéraux. Le broyage, et donc la destruction de nouvelles espèces inconnues, limitées à quelques poches, est un autre risque.

Outre la conservation des minéraux et leur exposition en tant qu’objets d’art dans des musées,  le patrimoine minier pourrait être exploité sur le plan touristique.

Le patrimoine minéral et minier peut aussi favoriser un nouveau tourisme…

Outre la conservation des minéraux et leur exposition en tant qu’objets d’art dans des musées,  le patrimoine minier pourrait être exploité sur le plan touristique. Ainsi, la RDC pourrait organiser des excursions dans les mines mythiques et historiques du pays, connues dans le monde entier. On peut citer la mine de Shinkolobwe, située à l’est de Likasi dans le Haut-Katanga,  rendue célèbre pour avoir fourni du radium à usage médical et plus de la moitié de l’uranium de la bombe atomique larguée à Hiroshima, au Japon, en août 1945. Cette mine est aussi unique du point de vue minéralogique. Mashamba West, à Kolwezi, fait partie également partie des gisements célèbres du pays pour avoir livré, dans les années 1980, les plus beaux échantillons de plusieurs minéraux. Mashamba West, exploitée aujourd’hui par la société chinoise Sicomines, et les mines voisines en renferment de très bons échantillons. Sans oublier la mine de cuivre de Musonoï à Kolwezi, et celle de l’Étoile, la première grande mine exploitée au Congo belge, qui a fourni de grandes quantités de malachite lapidaire pendant longtemps.