Son premier court métrage intitulé « Mboa e Jaï ne », plusieurs fois primé, était une métaphore de l’équilibre et de la solidarité dans la société Sawa, illustrée par une pirogue, le mboa, et ses pagayeurs. La Corde d’Unissons, le nouveau film du Camerounais Maxime Jong, en cours de réalisation, met en scène un joueur de mvet, sourd et muet, dont l’une des cordes de son instrument est cassée. Dans la foulée, les vibrations de la musique, de l’univers et de la vie sont rompues. Commence alors un long voyage pour quérir la corde qui permettra de resynchroniser les vibrations, retrouver l’harmonie et le souffle de vie. Un film sur les frontières que les hommes érigent et sur les liens invisibles qui, malgré tout, les relient.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Pourriez-vous vous présenter ?
Maxime Jong : Je suis Maxime Jong. Sur mon temps libre, je suis un producteur-réalisateur autodidacte. J’utilise le médium du court métrage pour faire revivre un patrimoine culturel et certains des messages qu’il véhicule, en les contextualisant pour notre époque, et leur donner une portée qui va, je l’espère, toucher les sensibilités de nos contemporains.
Qu‘est-ce qui vous a amené à écrire et à réaliser des courts métrages alors que vous êtes spécialisé dans les questions de transition écologique et énergétique ?
Dans les débats sur les transitions, il est fréquent de voir opposer tradition et modernité. Pour moi, la tradition n’est pas un conservatisme. C’est plutôt un message profond, qui transcende les époques et qui est raconté, selon les époques, via différents outils et références. Je pose la profondeur du message sur un objet. Dans mon premier court métrage, intitulé Mboa e Jaï ne, l’objet était la pirogue, le mboa, qui représente la communauté et l’ensemble du vivant. Cet objet servait à faire transparaître la profondeur du message ancestral, qui est l’importance des valeurs de l’équilibre, de l’harmonie et de l’entraide au sein de la communauté.
De quoi parle votre projet actuel qui s’appelle « la corde d’Unissons » ?
C’est l’histoire d’un joueur de Mvet sourd et muet. Le Mvet est une sorte de guitare traditionnelle en Afrique centrale. Ce joueur utilise le Mvet pour ressentir les vibrations de l’instrument et de l’univers autour de lui. Son instrument équivaut à la canne d’un aveugle. Ce joueur est mis au ban de la société. Dans beaucoup de communautés, être sourd et muet étant considéré comme une malédiction, on l’assimile donc à un fou ou à un sorcier. On le laisse faire ce qu’il veut mais on ne traîne pas trop avec lui, de peur d’être contaminé par son sort. Ce joueur joue tous les matins, mais un jour, alors qu’il joue, une corde de son instrument se casse.
Le Mvet et surtout sa corde cassée sont les objets que j’utilise pour véhiculer des messages dans ce court métrage. Pour pouvoir rejouer de son instrument, le vieux doit se rendre dans le village voisin, le seul à disposer du type de corde dont il a besoin. Mais les deux villages sont ennemis depuis des années, on ne sait plus trop pourquoi.
Pour aller dans ce village, le joueur de Mvet va entreprendre un long voyage. Il doit franchir une frontière, symbolisée par une corde, tendue au milieu de la forêt, sur la route, très surveillée par le comité de vigilance de son village. On le laisse néanmoins traverser sous prétexte que c’est un fou et que sa traversée n’aurait pas de conséquence puisqu’il est perçu par les siens comme un sorcier. Mais sur la route et à l’entrée du village voisin, des personnages s’opposent à son arrivée. Dans le tumulte, une petite fille, bousculée, tombe dans le coma. On fait alors appel au guérisseur du village pour tenter de la réanimer.
Que va faire le guérisseur ?
Constatant que la respiration et les battements de coeur de la fillette sont désynchronisés, le guérisseur propose de recourir à un instrument de musique qui permettra de connecter les vibrations, et, ainsi, de resynchroniser le cœur, le souffle mais aussi l’âme de l’enfant.
Comment le Mvet peut-il agir sur la santé de l’enfant ?
Le Mvet est un instrument à cordes qui comprend des calebasses pour faire la résonance. J’ai choisi de mettre trois calebasses, pour avoir la résonance du cœur, du souffle et de l’esprit. C’est une métaphore. Les vibrations doivent être sur la même fréquence, qui est aussi celle de la nature et de l’univers, pour obtenir l’harmonie et ainsi retrouver le souffle de vie. Il faut les resynchroniser. Or la petite fille dans le coma est en train de perdre la vitalité, le souffle de vie car les différentes vibrations qui composent la vie sont en train de se désynchroniser, mettant ainsi en jeu la vie de l’enfant. Le seul moyen dont dispose la famille pour retrouver leur enfant, c’est d’aller chercher celui qui est considéré comme l’ennemi maudit et de fournir une corde à son mystérieux instrument.
Il y a une forme de circularité dans l’histoire où tout se joue autour des cordes car au moment où le joueur de Mvet casse la corde de son instrument de musique, la corde de l’arc du père de la fillette, qui est en train de chasser dans la forêt, se casse elle aussi. Cette corde d’arc va servir à remplacer celle du Mvet et sauvera peut-être l’enfant.
Quels liens y-a-t-il entre ces cordes ?
Il y a trois cordes : celle de l‘instrument, celle qui fait frontière entre les communautés et la corde de l’arc. Cette dernière, qui s’était cassée dans la forêt, va être retrouvée, puis remise au joueur de Mvet qu’on aura été cherché. Il est important de mentionner que dans les deux villages, à l’exception des enfants de moins de 7 ans, plus personne n’entendait la musique, depuis très longtemps. Cette situation était due à la corde frontière et au fait qu’ils avaient brisé les liens invisibles, entravant ainsi les vibrations naturelles produisant l’harmonie.
Quel est le message principal de votre court métrage ?
Il y a plusieurs niveaux de message. Les barrières créées entre les communautés et entre les hommes et la nature, deviennent des entraves à l’harmonie du monde. Elles nous coupent des vibrations qui recréent du lien et une même harmonie entre les communautés. Dans le film, l’objet de la corde est de créer des liens et mettre au diapason les vibrations. Par ailleurs, la corde qui divise peut nous relier. Il faut donc préférer la corde qui relie plutôt que celle qui divise. Le titre du film est la corde de l’unissons, du verbe unir.
Le sous-titre du court métrage est « un film qui relie les humanités » ? quelles sont ces humanités ?
Dans le court métrage, il y a deux communautés qui habitent sur un même territoire, chacune rejetant l’autre. Il y a aussi le vieux joueur de Mvet, sourd et muet, qui est ostracisé et n’est pas reconnu comme un humain, son handicap étant considéré comme une malédiction. Il s’agit donc de se reconnecter à l’autre, malgré son handicap et de démontrer que son handicap a permis de rassembler les deux communautés. Les humanités sont à la fois les personnes ostracisées et les communautés rejetées pour motif de différence.
Le sourd-muet appréhende le monde via les vibrations de la forêt et de la terre. Dans le centre du Cameroun, le rythme musical principal est le bikutsi qui tire son origine du fait que les femmes, qui n’avaient pas le droit de s’exprimer en public, frappaient le sol avec leurs pieds. Le martèlement de la terre en rythme crée des vibrations et une forme de musicalité.
Lire aussi : « Village comment es-tu assis », une métaphore de l’équilibre et de la solidarité dans la société Sawa. https://www.makanisi.org/village-comment-es-tu-assis-une-metaphore-de-lequilibre-et-de-la-solidarite-dans-la-societe-sawa/
Quel est le lien entre vos deux courts métrages, le mboa et le Mvet ?
Le rapport entre les deux histoires est l’harmonie et l’interdépendance. Dans les deux histoires, le double thème central est l’humain et sa communauté et l’humain et l’ensemble du vivant. Une déconnexion individuelle ou une déconnexion collective entraîne le chaos et la désharmonie. L’individu et le collectif doivent travailler ensemble. On ne peut pas les dissocier. Dans le premier court métrage, un pagayeur mal assis peut déséquilibrer la pirogue. L’ensemble – pirogue et pagayeurs – doit se rééquilibrer. Dans le Mvet, le joueur, seul, n’atteindra pas sa quête, si le père de l’enfant ne lui donne pas la corde de son arc. La collaboration des deux communautés permettra d’harmoniser l’ensemble.
Quel but recherchez-vous à travers vos films ?
Je cherche le message et la sagesse profondes issus de nos traditions, sans pour autant en rechercher l’exactitude. Ce que l’on peut me reprocher. Mais c’est volontaire. Pour moi, tradition n’est pas synonyme de conservatisme. Ce qui m’importe, c’est l’esprit et non la lettre que véhiculent les traditions. La tradition est une trame qui transcende les époques si on s’intéresse à la profondeur du message et non uniquement aux artefacts.
Ces traditions sont peu connues, voire méconnues. Que faire pour les faire connaître ?
Pour ma part, j’utilise le médium de l’art pour faire en sorte que les gens s’intéressent aux traditions passées, tout en les mettant en garde contre les manipulations dont elles peuvent faire l’objet et contre leur idéalisation qui occulte une bonne partie de ce qu’elles ont été et sont. Comme on dit ici, quand il y a l’homme, il y a de « l’hommerie ».
J’utilise ce médium pour que les gens s’intéressent aux traditions, pour qu’ils s’en approprient les messages et y trouvent un sens pour leur communauté et l’ensemble du vivant. Un même message peut avoir différentes interprétations. Pour moi, la première étape est de dire que cela existe et qu’il faudrait s’y intéresser.
À quelle étape êtes-vous actuellement dans la réalisation de votre cours métrage ?
Tous les textes sont écrits et nous avons commencé par la production musicale, la musique étant l’élément principal du film. Nous sommes actuellement dans la phase de financement. Nous avons lancé une campagne de socio-financement avec deux objectifs : un objectif financier de 4000 dollars et un soutien communautaire car, quand un film est porté par un grand nombre, il a plus de chance de succès et cela motive l’équipe.
Pour produire le premier film, financé à 100% sur fonds propres, il a fallu convaincre beaucoup de monde et, pendant le tournage, il y a eu des moments de doute. Pour ce 2ème film, j’ai repris la même équipe, qui, grâce aux dons, a le sentiment que son travail est reconnu. Les 4000 dollars sont atteints. On cible maintenant 2000 dollars supplémentaires.
Qui compose la musique du film ?

Martin Chedjou, qui a travaillé avec moi sur mon premier film, a fait appel à un artiste local, 2B Francky, dont l’histoire résonne avec le film sur différents plans. Initialement, cet artiste jouait plutôt des instruments modernes. Il a appris à jouer du Mvet auprès d’un joueur aveugle qu’il a rencontré après une mésaventure qui aurait pu mettre fin à sa carrière. Le destin a voulu que 2B Francky vive une forme de compagnonnage avec ce maître, avant que ce dernier ne l’autorise à fabriquer son propre instrument et qu’il apprenne à en jouer. Pour être cohérent dans ma propre démarche artistique, je ne pouvais pas mieux tomber.
Pour ce qui est du processus de création, je n’ai fait que partager des sonorités et produire une note d’orientation dans laquelle se mêlaient des sonorités venant de plusieurs endroits (Cameroun, îles du Pacifique) pour donner une forme d’universalité.
Toutefois, l’instrument a une forte présence qui donne une direction artistique et apporte une couleur naturelle à la production musicale. En le faisant parler, 2B Francky est obligé d’aller dans les sonorités plus traditionnelles du terroir. Autour de l’instrument, on a rajouté des éléments venant du Cameroun et d’autres communautés. Ce qui risque de déplaire aux partisans de la division.














