Souvenirs d’un diplomate angolais : de l’ère coloniale à nos jours

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À gauche : 1ère de couverture du livre, à droite : Bernardo Dombele Mbala. Montage photos Makanisi

« Libérer l’Angola pour changer l’Afrique… Fragments de mémoires » : tel est le titre du livre signé Bernado Dombele Mbala. Dans cet ouvrage, paru chez L’Harmattan, en France, en 2024, l’ambassadeur angolais Bernado Dombele Mbala invite le lecteur à un voyage à travers le temps. Sa prime enfance, en Angola, sa venue au Congo belge, l’assassinat de Patrice Lumumba, la lutte de libération en Angola, ses combats de syndicaliste, sa vie de diplomate, ses rencontres à divers niveaux dans plusieurs pays, sa vision de l’avenir de l’Afrique, etc. L’ouvrage couvre plusieurs  décennies et recèle quelques anecdotes.

Tout commence en 1935, en Angola, où l’auteur voit le jour. Le pays étouffe alors sous le joug de la colonisation portugaise qui impose le travail forcé à des populations traitées comme des êtres humains de seconde zone. Les parents de Bernado Dombele Mbala décident de quitter l’Angola pour gagner, plus au nord, le Congo belge. L’enfant n’a que trois ans lorsqu’il découvre ce territoire qui, bien que différent de son pays natal, porte lui aussi les stigmates de la domination coloniale. Portugais ou Belges, les deux administrations partagent certaines pratiques : l’exploitation systématique des populations autochtones et le manque de considération pour elles.

Une enfance à Léopoldville

Bernado Dombele Mbala se souvient du Léopoldville de son enfance qui n’était pas encore, à ses yeux, une véritable ville. Rien à voir avec l’actuelle mégapole tentaculaire qu’est aujourd’hui Kinshasa qui n’arrête pas de s’étendre. Après un voyage inoubliable de Thysville (Mbanza-Ngungu) à Léopoldville (Kinshasa), l’enfant découvre peu à peu le nouvel environnement qui le façonnera.

« En 1940, nous quittons Thysville pour Léopoldville. Cette capitale belge où nous arrivions à l’époque en 1940, n’était pas encore, en fait, une ville. Elle est plutôt une grande cité divisée en deux parties. Un genre d’apartheid un peu humanisé de l’habitat. La première, c’est la “ville”, qui est la partie réservée à la population blanche et comprenait le centre des affaires. Elle partait du Pool (nord) et s’arrêtait au marché central ; à l’Est, elle partait de la gare ferroviaire centrale et finissait à l’Ouest par l’actuelle avenue des Huileries. Quant à la seconde, la “cité indigène”, qui abritait la population noire, c’est une cité dortoir. Elle commençait à la rue Rwakadingi, à la limite de la zone du marché central qui, dans la réalité, marquait la frontière entre les deux communautés raciales. La “cité indigène” se terminait à la rue Dima, au Sud. La partie Ouest allait de l’avenue des Huileries et l’Est marquait la limite par l’actuelle avenue du Kasaï », raconte Dombele.

Kinois d’adoption

Celui qui se définit comme un Kinois d’adoption a intégré très tôt les codes, le langage et les habitudes de cette capitale devenue depuis un « monstre urbain ». Il puise dans ses vieux souvenirs pour replonger le lecteur dans le contexte de l’époque. On dirait, par moments, qu’il avait tenu un carnet dans lequel il notait tout – ou presque – par le menu.

« J’appartiens à la génération de tous ces petits élèves des écoles catholiques réquisitionnés chaque après-midi de mercredi et de vendredi pour transporter, sur la tête, les pierres grossièrement taillées qui ont servi à la construction du deuxième stade Prince Baudouin, beaucoup plus grand. C’était une initiative du prêtre catholique belge Raphaël de la Kethulle. Nous avons participé à cette corvée deux ans et demi durant, à partir de l’année 1946. (…) C’est sur ce chantier du Stade Prince Baudouin que s’est construit ce qu’on appelle l’esprit “kinois”. Je suis Kinois d’adoption, et c’est dans ce cercle que j’ai bâti l’édifice des relations qui me serviront si bien dans ma carrière de syndicaliste et de diplomate dans l’Angola d’aujourd’hui. À la différence de l’Angola portugais qui n’envoie à l’école que les enfants “assimilados” (évolués), le gouvernement colonial belge, lui au moins, obligeait les parents à envoyer les enfants à l’école dès l’âge de 6 ans. ».

Adolescent, il rejoint le club de basket-ball local Dynamos, l’un des meilleurs de la capitale coloniale à l’époque. Il y rencontre Antoine Tony Mandungu, futur ministre des Affaires étrangères du Zaïre sous Mobutu.

Bribes de souvenirs : Omar Bongo Ondimba

Au fil des pages, le diplomate angolais déroule des bribes de souvenirs, notamment ses interactions avec des dirigeants africains de plusieurs générations. Son admiration pour Omar Bongo Ondimba transparaît nettement. Le premier contact entre les deux hommes se fait dans une atmosphère fraternelle, malgré les gestes amicaux posés par le président gabonais à l’endroit de Jonas Savimbi, le chef de l’Unita, alors en lutte armée pour le pouvoir.

Lors d’un dîner, Omar Bongo glisse quelques mots en lingala – une langue qu’il parlait couramment après avoir vécu à Brazzaville. Très vite, un climat de confiance s’installe entre les deux hommes. Omar Bongo apprécie l’entregent et le sens diplomatique de Bernado Dombele Mbala, qui œuvre en faveur du renforcement des liens entre le Gabon et l’Angola, pays où le président gabonais s’était rendu le 11 novembre 1975 lors de la proclamation de l’indépendance.

Si l’auteur garde une bonne opinion du président gabonais, il ne cache pas ses réserves envers Mobutu Sese Seko : l’homme, ses méthodes et sa vision. Mobutu soutenait ouvertement Jonas Savimbi et fit tout pour que ce dernier, que l’auteur avait connu au début des années 1960 à Léopoldville, mette durablement à mal le pouvoir angolais.

Belles réussites, moments difficiles

La longue carrière de Bernado Dombele Mbala a été marquée par de belles réussites, mais aussi par des moments difficiles. Burkina Faso, Mali, Gambie, Guinée… Il a présenté ses lettres de créance à de nombreux chefs d’État africains.Mais certains épisodes furent délicats, notamment en Côte d’Ivoire en décembre 2004 et au Sénégal.

En Côte d’Ivoire, écrit-il : « Les autorités ivoiriennes auraient formulé de graves accusations à mon encontre : 1) d’avoir abrité des agents diplomatiques gabonais à ma résidence ; 2) d’avoir collaboré avec les rebelles et l’opposition politique au pouvoir. En somme, comme on dit en verbiage diplomatique, j’étais accusé ‘‘d’immixtion grave dans les affaires intérieures’’ du pays d’accréditation. ».

Avec le recul, il commente : « Au jour d’aujourd’hui, je me sens suffisamment libre pour pouvoir commenter l’issue de cet incident lamentable qui aura tout de même été une anicroche que je n’avais jamais souhaité que connaisse ma carrière de diplomate. En fait, c’est ce genre de problème qui donne de nous, Africains, une image de médiocrité. » 

Au Sénégal aussi, les relations faillirent se tendre entre Dakar et Luanda, après l’expulsion d’étrangers d’Angola, notamment de Sénégalais impliqués dans l’exploitation artisanale du diamant. La mesure ne visait pas uniquement des Sénégalais, mais aussi des Libanais, Maliens, Congolais, Ivoiriens, Gambiens, Guinéens, Burkinabés, etc. Cet incident s’est produit sous la présidence d’Abdoulaye Wade.

Chantre de l’unité africaine

Après avoir parcouru le continent du nord au sud et d’est en ouest, Bernado Dombele Mbala reste convaincu de la nécessité d’une vraie unité africaine. Il estime que les Africains peuvent avancer vers « l’objectif de la ‘‘Grande Afrique Unie’’, ou ‘‘États-Unis d’Afrique’’ par étapes. En prenant en exemple l’Union Européenne actuelle, qui avait commencé le 18 avril 1951 par le traité instituant la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier). La ‘‘Grande Afrique’’ est un discours politique qui canalise les passions actuelles de l’immense majorité de la jeunesse africaine. Écoutons-la. »

En refermant ce livre riche en informations, le lecteur reste néanmoins sur sa faim. « Libérer l’Angola pour changer l’Afrique » ne semble pas être la ligne directrice qui se dégage de l’ouvrage, lequel contient aussi des passages sur le fonctionnement perfectible de l’Union africaine, la guerre entre l’Ukraine et la Russie, le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo, etc.

Le regret vient surtout de la place accordée dans ce livre à l’Angola, un pays marqué par plus d’un quart de siècle de guerre après l’indépendance. On aurait souhaité le voir plus présent dans cet ouvrage instructif, qui éclaire pourtant avec finesse certains pans du parcours de l’Afrique contemporaine.

  • Titre : Libérer l’Angola pour changer l’Afrique, Fragments de mémoire
  • Auteurs : Bernardo Dombele Mbala; Joâo Joaquim Ndombasi Mavatiku
  • Préface : Abdoulaye Bathily
  • Éditions L’Harmattan
  • Date de publication : 20/06/2024
  • Collection : Points de vue  
  • 240 p.
  • Prix : 25 euros