« Pour que tu te souviennes – Confessions d’Outre-tombe : du Kongo au Vatican » est le premier tome d’une trilogie que la journaliste et productrice congolaise Mona Mpembele consacre au royaume Kongo, dont le territoire couvrait autrefois des régions appartenant aujourd’hui à l’Angola, à la République démocratique du Congo, à la République du Congo et au Gabon. Ce premier volume retrace le destin du tout premier ambassadeur de ce puissant royaume auprès du Vatican, Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda, qui entreprit un long voyage jusqu’à son lieu d’accréditation. Le représentant kongo mourut malheureusement peu après son arrivée au Vatican, où subsistent encore aujourd’hui des traces de son passage.
S’appuyant sur des archives authentifiées de l’époque, Mona Mpembele a choisi de raconter cette histoire sous la forme d’un roman graphique illustré à l’aide d’images générées par l’intelligence artificielle. Ce récit revêt également une dimension personnelle pour l’autrice. Cette histoire est un peu la sienne, car elle est issue d’une famille qui plonge ses racines dans l’épopée du royaume Kongo. Pour mener à bien ce projet littéraire, Mona Mpembele s’est entourée d’historiens spécialistes du Kongo, dont le rayonnement en Afrique et au-delà remonte à la période précoloniale.
Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.
Makanisi : Comment a germé l’idée d’écrire ce livre ?
Mona Mpembele : J’ai grandi dans une atmosphère familiale imprégnée de l’histoire du Kongo précolonial. Petite, ma mère nous expliquait qu’on avait un lien avec le Kongo précolonial, notamment avec le Mani Kongo, par sa famille. En effet, à la mort de son petit-frère, le Mani Kongo avait adopté et élevé deux enfants : sa nièce et son neveu. La fille adoptée par le Mani Kongo est mon arrière-grand-mère maternelle.
Durant mon enfance, des histoires liées aux croyances étaient également relatées à la maison. Ma mère racontait qu’elle avait un arrière-grand-oncle qui ne se mouillait pas quand il pleuvait, qu’on le portait sur un tipoye à Mbanza-Kongo. J’ai grandi dans ce narratif. Je réfléchissais à la manière d’expliquer le Kongo. En 2018, je suis partie au Vatican, à Rome. Je voulais professionnaliser et partager ce qui était jusque-là un narratif personnel, familial. J’étais dans la production, la réalisation de films. Je venais de finaliser Palimpseste du Musée d’Afrique.
Le déclic est donc intervenu en 2018…
L’idée de raconter le Kongo en prenant appui sur le périple de l’ambassadeur date de 2018 quand je me suis rendue à la Basilique Sainte-Marie-Majeure, à Rome, où j’ai vu le buste de l’ambassadeur Dom Antonio Manuel Nsaku ne Vunda et l’espace qui lui est consacré. Au départ, je voulais réaliser un film documentaire sur lui. Il faut des moyens conséquents pour produire un film documentaire. J’ai démarché des sociétés de production qui pouvaient m’accompagner. Mon public cible n’était pas la communauté congolaise, la communauté africaine. Je voulais viser un public plus large. Pour y arriver, je devais me tourner vers une société de production européenne. On m’a signifié que le sujet était très intéressant, sans plus. Le Kongo disposait d’une ambassade prestigieuse en Italie ; l’ambassadeur y est mort et enterré. On ne sait s’il était marié, mais on sait qu’il venait du Kongo. De façon générale, il n’y a pas grand-chose sur lui. On m’a fait comprendre qu’il y avait peu d’informations sur lui et que le sujet était quelque peu creux.
Je me suis tournée vers des historiens du Brésil, mais aussi vers l’université pontificale du Vatican, qui compte une section spécialisée dans le royaume-empire Kongo
Comment s’est effectué le travail de recherche ?
Il n’y avait que quelques lignes sur l’ambassadeur, on disait qu’il avait près de 33 ans, qu’il était bien bâti. Il y avait une description physique, mais peu d’informations. Les éléments disponibles procédaient de la fiction, des rumeurs, des mythes… C’est ainsi que je me suis résolue à faire de la recherche scientifique. J’avais préalablement assumé un mandat d’administrateur à l’Africa Museum. J’ai participé, dans ce cadre, au processus de décolonisation de l’Africa Museum. Je venais de réaliser un film sur cette question.
Nous étions embarqués dans un mouvement en faveur de la restitution des artéfacts. Je prônais la restitution historique parce que je trouvais qu’on abordait un peu trop le Kongo à partir de la conférence de Berlin qui s’est tenue entre 1884 et 1885. Or le Kongo n’a pas commencé avec Berlin. À l’Africa Museum, il existe une inscription « La Belgique apporte la civilisation au Congo », mais qui a été voilée. Je trouve cette inscription totalement incongrue. Un ambassadeur du Kongo auprès du Vatican est mort il y a plus de 400 ans ; la Belgique fêtera ses 200 ans d’existence en 2031. Comment un pays qui n’a même pas 200 ans aurait-il pu apporter la civilisation au Kongo ? Je me suis mise à contacter des historiens spécialistes de la période précoloniale au Kongo. La majorité d’entre eux n’est pas belge. Au Brésil, les chercheurs sont beaucoup mieux informés sur le Kongo précolonial qu’en Belgique. Je me suis ainsi tournée vers des historiens du Brésil, mais aussi vers l’université pontificale du Vatican, qui compte une section spécialisée dans le royaume-empire Kongo. J’ai découvert que ce n’est pas aussi facile qu’on le pense, car l’histoire du Kongo précolonial s’étale du XVe au XIXe siècle. C’est assez complexe. Il y a des siècles d’histoire et plusieurs dynasties. J’ai échangé avec des spécialistes établis au Brésil via des conférences zoom. J’ai consulté des documents authentifiés.
J’ai plutôt cherché à réaliser une adaptation libre, mais fidèle à l’histoire. Le titre de la trilogie est ‘‘Pour que tu te souviennes’’
Où et comment avez-vous effectué ces consultations ?
Les consultations ont été menées auprès d’historiens ayant accès aux archives de la bibliothèque du Vatican. J’ai échangé avec un grand spécialiste qui enseigne à l’université pontificale du Vatican. Il a répondu à la lettre que je lui avais écrite, alors que je ne m’y attendais pas. Il a partagé de la documentation, notamment la lettre de l’ambassadeur, qui remonte à 1606, et celle du roi Alvaro II, qui date de 1604. L’authenticité de ces documents est établie. Les chercheurs y ont accès, à la différence du grand public. Ces lettres, reconnues et authentifiées, portent le sceau des archives du Vatican. Je suis partie à Lisbonne où j’ai aussi consulté des archives.
Pourquoi avez-vous choisi le genre roman graphique ?
Le roman graphique offre une représentation visuelle de ce qui était occulté. Il y a par exemple un document en Belgique qui atteste que le roi Léopold II a demandé qu’on brûle les archives lorsqu’il a cédé l’État indépendant du Congo (EIC) à la Belgique en 1908. Une partie des archives a été brûlée. Le roi avait voulu faire disparaître des documents accablants pour lui et faire émerger le narratif de la mission civilisatrice de la Belgique. J’ai choisi le roman graphique pour ne pas restituer textuellement les différentes étapes du périple de l’ambassadeur. J’ai plutôt cherché à réaliser une adaptation libre, mais fidèle à l’histoire. Le titre de la trilogie est « Pour que tu te souviennes ». Pour que quelqu’un se souvienne, il ne faut pas s’éloigner des faits historiques. J’ai voulu combler un vide. Antonio Manuel est effectivement parti au Brésil, comme l’atteste la documentation à laquelle j’ai eu accès grâce à José Rivair Macedo qui a, d’ailleurs, préfacé le livre.
Il y avait déjà des ambassades du Kongo en Europe, par exemple en Espagne. Diego Gomez était ambassadeur en 1520, après sa nomination par le roi Afonso 1er. Le Kongo avait déjà un réseau diplomatique, sous Nzinga a Nkuwu
Qui était l’ambassadeur Antonio Manuel Nsaku ne Vunda dont le périple du Kongo au Vatican constitue le fil rouge du livre ?
Il était un marquis, un noble de la famille royale, un cousin ou un neveu du roi. C’était un proche parent du roi. Dom Antonio Manuel Nsaku ne Vunda a été nommé ambassadeur en raison de son statut et de la confiance que le Mani Kongo plaçait en lui. C’était un haut dignitaire du Kongo chargé d’une mission délicate : il devait s’occuper de la première ambassade du Kongo à Rome. Il y avait déjà des ambassades du Kongo en Europe, par exemple en Espagne. Diego Gomez, pour ne citer que son cas, était ambassadeur en 1520, après sa nomination par le roi Alfonso 1er. Le Kongo avait déjà un réseau diplomatique, sous Nzinga a Nkuwu, le tout premier roi du Kongo. Antonio Manuel Nsaku ne Vunda est le premier ambassadeur Kongo accrédité auprès du Vatican.
Lire aussi : Mona Mpembele, un regard sur l’Afrique et l’Europe qui fait bouger les lignes. https://www.makanisi.org/mona-mpembele-un-regard-sur-lafrique-et-leurope-qui-fait-bouger-les-lignes/
Que s’est-il passé durant le périple d’Antonio Manuel qui est arrivé à Rome en très mauvaise forme ?
Le voyage fut pénible pour lui. Ce fut difficile, à son âge, d’affronter ce qu’il a affronté. Le Kongo est à l’époque l’une des destinations idéales pour les missionnaires. Ils s’y rendent fréquemment. Garcia II, qui est venu après Alvaro VI, versait les salaires des missionnaires tous les trois mois. Les missionnaires étaient payés par le Mani Kongo. J’ai consulté la documentation. Les personnages principaux de mon livre ont vraiment existé. Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda était riche. Il avait une chaînette en or. Après sa mort, on a ouvert sa chambre et découvert qu’il collectionnait des assiettes en porcelaine bleues et blanches. J’ai modestement tenté de restituer visuellement certains aspects du Kongo précolonial. Les photos d’illustration ont été générées par l’intelligence artificielle. Le visage d’Antonio Manuel Nsaku Ne Vunda a été généré en 2020, en fonction des documents auxquels nous avons eu accès et qui nous ont donné sa description physique : un trentenaire, solidement bâti, grand de taille, etc.
Antonio Manuel est parti avec une délégation d’une trentaine de personnes. Dona Joana faisait également partie de la délégation
Pourquoi avez-vous pris le parti d’écrire parfois à la première personne, en vous glissant dans la peau du personnage ?
Je voulais faire en sorte qu’il raconte son histoire lui-même. Ces derniers temps, j’observe qu’il y a un engouement pour le Kongo précolonial, certainement grâce à la place de plus en plus importante que prend le mouvement de décolonisation dans certains pays européens. Ce ne sont pas forcément des professionnels qui écrivent sur Dom Antonio Manuel Nsaku ne Vunda. Un roman fiction d’un écrivain du Congo-Brazzaville, que je n’ai pas lu, raconte qu’Antonio Manuel a voyagé à bord d’un négrier, qu’il était dans une petite cale. Le public ne fait pas de différence entre la fiction et l’histoire. Or les ambassades du royaume Kongo en Europe n’étaient pas une exception à cette époque. La nouveauté fut l’ouverture d’une représentation diplomatique à Rome. Les ambassadeurs du Kongo arrivaient en grande pompe. Ils n’étaient pas de pauvres malheureux voyageant entassés dans la cale d’un navire. Ils avaient droit à une mission diplomatique, comme tous les ambassadeurs. Antonio Manuel est parti avec une délégation d’une trentaine de personnes. Dona Joana faisait également partie de la délégation. C’est un fait historique. Je suis la première personne à parler de cette dame. Les Portugais n’ont pas déroulé le tapis rouge à Antonio Manuel, parce que le Portugal était mécontent de savoir qu’il était accrédité au Vatican. Portugais et Espagnols étaient hostiles à l’idée de le voir au Vatican. C’est ainsi qu’il aurait été empoisonné.
La dynastie des Agua Rosada, dont était issue la grand-mère de ma mère, a pris le relais après le chaos causé par la bataille d’Ambuila pour réunifier le Kongo
D’où est venue la particule d’Agua Rosada que vous avez ajoutée à votre nom pour signer cet ouvrage ?
C’était la dernière dynastie régnante qui s’est installée après la bataille d’Ambuila en 1665, qui a été un vrai carnage. Une bonne partie de la noblesse du Kongo a été décimée lors de cette bataille. Tout a été ravagé. C’est après les atrocités d’Ambuila que la porte a été largement ouverte à l’esclavage dans la région. La dynastie des Agua Rosada, dont était issue la grand-mère de ma mère, a pris le relais après le chaos causé par la bataille d’Ambuila, pour réunifier le Kongo. Les Agua Rosada ont régné jusqu’à l’abolition de la monarchie.
Que reste-t-il du royaume Kongo aujourd’hui ?
Le royaume Kongo est classé au patrimoine de l’humanité. Il y a encore des sites historiques, un musée. À Mbanza-Kongo, la capitale du royaume, on trouve le cimetière des rois. Pas de tous les rois, mais des derniers.

- « Pour que tu te souviennes »
- Tome 1 : Confessions d’Outre-Tombe
- De Mbanza Kongo à Rome
- Autrice : Mona M. D’Agua Rosada
- Nombre de pages : 136
- Éditeur : Paari
- Date de publication : 18 mars 2026
- 50 euros














