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lundi 13 juillet 2020
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Coronavirus : la catastrophe est-elle inéluctable en Afrique ?

La pandémie de covid-19 qui touche tous les continents gagne du terrain en Afrique. Des  prédictions apocalyptiques se multiplient. Pour autant, le pire est-il inéluctable sur ce continent, notamment pour des pays comme les deux Congo qui disposent de faibles systèmes de santé ? Le docteur Etienne Mokondjimobé, biochimiste,  pharmacien biologiste, enseignant chercheur à l’université Marien Ngouabi, professeur à Lomo University of Research à Kinshasa et coordonnateur des activités scientifiques pharmaceutiques des deux Congo, se veut prudent et lucide.

Propos recueillis pour Makanisi par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : à force de prendre des antipaludéens, les populations africaines auraient-elles  développé une sorte d’immunité contre le coronavirus ?   

Etienne Mokondjimobé : La personne qui entre en contact avec ce nouveau virus développe une immunité. Les questions scientifiques essentielles que posent les chercheurs en immunologie sont liées à la qualité de cette immunité et à sa durabilité. C’est une piste de recherche très intéressante qui mérite d’être étudiée de près. L’immunité spécifique, si on peut dire, des populations africaines soumises à la pression de la malaria et à d’autres infections traitées par des antipaludéens et des anti-infectieux préparerait-elle leur système immunitaire à faire face au coronavirus ? Cela serait une simple hypothèse non encore validée scientifiquement. C’est une piste de recherche.

Les questions scientifiques essentielles que posent les chercheurs en immunologie sont liées à la qualité de cette immunité et à sa durabilité.

Les populations qui ont reçu le BCG, le vaccin contre la tuberculose, résisteraient-elles mieux au coronavirus ?

E.M. : Nos travaux de recherche incluent cette thématique de la tuberculose. Il s’agit maintenant d’étudier les réactions des personnes infectées par le coronavirus vaccinées contre la tuberculose. Le BCG est un outil de la médecine préventive. Il aurait une action préventive sur des maladies respiratoires virales et pourrait bloquer le développement des formes graves du Covid-19 par ses pouvoirs anti-inflammatoires. C’est le torrent cytokinique (inflammation massive) qui déclenche chez certains patients la défaillance des poumons et d’autres  organes.

Les prédictions apocalyptiques sur l’Afrique risquent-elles de se réaliser ?

E.M. : Nous sommes à un stade primaire de la connaissance physiopathologique du Covid-19 où il ne faut rien négliger. Les personnes appartenant au groupe sanguin O + seraient mieux immunisées contre le coronavirus que les autres groupes avec un risque d’infection  moindre. Une étude chinoise semble créditer cette thèse.

Le rôle du scientifique est d’observer et d’étudier la dynamique de cette pandémie et d’en tirer les conclusions crédibles qui servent l’intérêt de la communauté humaine. Il s’agit de comprendre comment elle s’installe au sein des populations. Y aura-t-il des flambées, des pics ? Nous sommes en face d’un nouveau phénomène. Les constatations scientifiques qui se font ici et là doivent être validées. Les hommes ne se ressemblent pas. Ils n’ont pas les mêmes équipements génétiques. Ce facteur peut faire que certaines populations résistent mieux que d’autres. C’est ce qu’on appelle la susceptibilité en génétique.

Le rôle du scientifique est d’observer et d’étudier la dynamique de cette pandémie et d’en tirer les conclusions crédibles qui servent l’intérêt de la communauté humaine.

Face au covid-19, les chercheurs des deux Congo se concertent-ils pour tenter de juguler la menace qu’il représente ?

E.M. : À l’université de Lubumbashi, des chercheurs de la RDC ont mis au point un cocktail médicamenteux pour lutter contre le covid-19 avant même qu’il ne défraie l’actualité en Afrique. On parle peu de ces recherches conduites par le professeur Michel Ekwalanga, qui est immunologue et virologue. Les chercheurs africains communiquent-ils mal ? Les boycotte-t-on ? Ils ont pourtant tenu une conférence à Lubumbashi. Les travaux de cette équipe se recoupent avec ce que fait le professeur Didier Raoult à Marseille. A noter quand même que les chercheurs de Lubumbashi ont mis dans leur recette un modulateur de l’inflammation qui est une composante importante de cette pathologie. Des concertations ont lieu entre les deux Congo, surtout dans le domaine pharmaceutique. Nous échangeons et discutons sur une plate-forme scientifique pour arriver à une certaine harmonisation de nos pratiques dans les recherches biomédicales, biopharmaceutiques et fondamentales.

On parle peu de ces recherches conduites par le professeur Michel Ekwalanga, qui est immunologue et virologue. Les chercheurs africains communiquent-ils mal ? Les boycotte-t-on ? Ils ont pourtant tenu une conférence à Lubumbashi.

Les personnels soignants sont-ils bien protégés dans les deux Congo ?   

E.M. : Il est question d’appliquer les règles qui ont donné des effets positifs ailleurs. Nous avons certainement des handicaps. Les structures sanitaires de nos pays auront du mal à tenir face à cette pandémie. Cependant, tout doit être mis en œuvre pour que les personnels soignants soient protégés. Peut-on travailler en réanimation si on ne peut pas prendre soi-même des précautions basiques de sécurité avant d’intuber le patient ? Des efforts sont quand même faits par les États pour que les personnels soignants aient accès aux masques et à tout ce qui est indispensable pour faire face à la situation, même si tout n’est pas parfait.

Les structures sanitaires de nos pays auront du mal à tenir face à cette pandémie. Cependant, tout doit être mis en œuvre pour que les personnels soignants soient protégés.

Quelle est la procédure à suivre pour la mise sur le marché d’un vaccin ?

E.M. : La procédure est longue et complexe. Lorsqu’on est infecté par une bactérie ou un virus, l’organisme réagit forcément, en produisant des anticorps. Ainsi, pour construire une piste crédible pour un potentiel candidat–vaccin, il faut au préalable produire des connaissances sur le Covid-19 et le virus associé. C’est dans cette optique que la Chine  a  partagé la première séquence génomique achevée du nouveau coronavirus le 11 janvier, fournissant des informations de base pour les recherches sur le virus, le ciblage moléculaire des médicaments et le développement de vaccins. Pour être validé, un vaccin peut passer par des essais sur des souris, puis les primates avant d’arriver à la phase des tests cliniques sur l’homme. C’est un parcours de recherche aux enjeux éthiques élevés pour les animaux des laboratoires et les humains.

pour construire une piste crédible pour un potentiel candidat–vaccin, il faut au préalable produire des connaissances sur le Covid-19 et le virus associé.

Mais le coronavirus venu de Wuhan est nouveau, donc il a des caractéristiques que l’on ne connaît pas nécessairement…

E.M. : C’est la première fois que l’homme rencontre ce virus. Il existe plusieurs familles de coronavirus, mais celui-là est nouveau. Les recherches doivent être menées pour connaître la structure intime de ce virus, ses modes de fonctionnement et ses mécanismes de contagiosité. La mise en commun des connaissances scientifiques issues de la communauté mondiale des chercheurs est le gage du succès des différentes stratégies thérapeutiques qui passeront par des tests in vitro et in vivo des produits sélectionnés. L’étape in vitro est nécessaire pour vérifier notamment l’innocuité du produit sélectionné.

La recherche biomédicale obéit à une certaine éthique…

E.M. : Avant même d’entreprendre ses travaux, le chercheur doit soumettre un protocole de recherche à un comité d’éthique. Chaque pays dispose de comités d’éthique. Un Indien, un Français, un Américain ou un Anglais qui souhaiterait faire de la recherche en Afrique doit soumettre son projet non seulement dans son propre pays, mais aussi aux autorités d’éthique des pays africains concernés. Il s’agit du respect de la dignité de la personne humaine. Cette disposition n’est pas négociable.

Un Indien, un Français, un Américain ou un Anglais qui souhaiterait faire de la recherche en Afrique doit soumettre son projet non seulement dans son propre pays, mais aussi aux autorités d’éthique des pays africains concernés.

Qu’en est-il des comités d’éthique dans les deux Congo ?

E.M. : Chaque pays dispose de plusieurs comités d’éthique. Tout comité d’éthique est pluridisciplinaire. Des religieux peuvent siéger dans les comités d’éthique qui sont très diversifiés. Si le pays n’a pas toutes les compétences dans le domaine concerné, il peut faire appel à d’autres experts en bioéthique pour qu’ils analysent le projet de recherche dans leurs domaines de compétences.

Chaque pays dispose de plusieurs comités d’éthique. Tout comité d’éthique est pluridisciplinaire.

L’homologation d’un vaccin est très encadrée…

E.M. : Comme tout produit pharmaceutique, le vaccin est un produit très encadré. Après avoir subi toutes les phases cliniques qui en définitive permettent de valider l’efficacité clinique dans la prévention de la maladie, l’homologation est délivrée par les autorités de réglementation afin qu’elles approuvent la commercialisation du produit.  

A quoi serait imputable la montée du mouvement anti-vaccin dans plusieurs pays africains ?

E.M. : Ce n’est pas un mouvement anti-vaccin, mais un mouvement contre l’utilisation d’Africains comme des cobayes des expérimentations biocliniques. L’histoire des  essais cliniques sans éthique a commencé chez les peuples dominés et  des minorités. Cette situation s’est tout de même atténuée au fil des années parce que tout le monde est au courant des abus du passé. L’encadrement des entreprises pharmaceutiques qui n’intègrent pas nécessairement les principes éthiques fondamentaux prévus pour protéger les participants dans les essais cliniques doit s’intensifier. Des essais cliniques menés dans le passé en Afrique, sans tenir compte de la dignité de l’individu, ont entraîné des morts. Aux États-Unis, on avait testé un certain nombre de produits de santé sur des prisonniers, des Noirs particulièrement, sans tenir compte de leur dignité. Même en Europe, il y a eu des expérimentations qui ne tenaient pas compte de la dignité de l’homme. Le code de Nuremberg a été écrit en réaction aux atrocités nazies.

L’encadrement des entreprises pharmaceutiques qui n’intègrent pas nécessairement les principes éthiques fondamentaux prévus pour protéger les participants dans les essais cliniques doit s’intensifier.

En cas d’effets secondaires, quelles sont vis-à-vis  des volontaires qui acceptent d’être inoculés  les obligations des firmes ou laboratoires qui testent leurs vaccins ?

E.M. : Tout dossier de recherche soumis à un comité d’éthique pour approbation prévoit un consentement éclairé. En d’autres termes, on ne peut pas tester un produit sur quelqu’un à son insu et sans son aval. Il y a quelques années, des firmes occidentales voulaient faire des expérimentations dans les deux Congo ; mais elles n’ont pas pu mener leur projet jusqu’à son terme, parce qu’elles n’avaient pas respecté ce critère. Des firmes ont fait dans le passé des essais cliniques sauvages en Afrique, sans mettre au courant les personnes concernées. A l’époque, les comités d’éthique n’existaient pas sur le continent. Leur mise en place est relativement récente.

Tout dossier de recherche soumis à un comité d’éthique pour approbation prévoit un consentement éclairé. En d’autres termes, on ne peut pas tester un produit sur quelqu’un à son insu et sans son aval.

Qu’en est-il de l’immunité collective qui consisterait à laisser le virus se propager au sein de la population pour que celle-ci développe une certaine immunité au bout d’un moment ?

E.M. : Elle est aussi appelée immunité grégaire. C’est une dynamique de la propagation d’une maladie contagieuse qui peut être stoppée dans une population lorsqu’une certaine proportion des individus est immunisée. Ce seuil varie d’une maladie à l’autre et dépend, entre autres, de son degré de contagiosité. Dans le cas du covid-19, cette thèse de l’immunité collective ne repose pas sur une vérité scientifique établie.

Cuba envoie ses médecins en Italie, en France et dans d’autres pays. Cuba a plus de médecins pour 1000 habitants que la France, l’Italie, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis…  Des pays d’Afrique centrale ne pourraient-ils pas s’inspirer du modèle médical cubain ?

E.M. : Cuba a basé sa politique sanitaire sur la prévention. C’est l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, en termes de prévention. Il faut que nous regardions Cuba avec beaucoup de lucidité pour en tirer les leçons qui s’imposent. Cuba forme des personnels soignants qui ont de grandes compétences. L’image qu’on a de cette île des Caraïbes est influencée par beaucoup de choses liées à la guerre froide. Le message de La Havane est un peu brouillé pour des raisons que l’on peut aisément deviner. Toutefois, le système de santé cubain protège bien l’individu. L’après-covid-19 ne peut pas ressembler à la situation actuelle. Cette pathologie, qui a commencé en Chine, n’épargne pas l’Afrique. Nous devons y réfléchir profondément pour construire un système de santé qui soit compatible avec les exigences de notre temps.

Cuba a basé sa politique sanitaire sur la prévention. C’est l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, en termes de prévention.

Plus globalement, quelles sont, à ce stade, les leçons à tirer de cette crise sanitaire mondiale pour améliorer les systèmes de santé des pays d’Afrique centrale qui ont quand même un certain nombre de points communs ?

Il n’y a pas de démagogie à faire. Il faut repenser tous ces systèmes de santé. Si ce travail n’est pas fait maintenant, nous sommes perdus.

E.M. : Il n’y a pas de démagogie à faire. Il faut repenser tous ces systèmes de santé. Si ce travail n’est pas fait maintenant, nous sommes perdus. Nos hôpitaux doivent répondre à certains standards. Un hôpital n’est pas fondamentalement un lieu de mort. Un hôpital est un lieu de vie. C’est un endroit qui réintègre le patient dans sa vie quotidienne.

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