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mercredi 30 septembre 2020
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Kinshasa : 10 000 tonnes de déchets/jour à traiter d’urgence

« Kinshasa, urbanisation et enjeux écologiques durables », tel est le titre de l’ouvrage de Holy Holenu Mangenda, paru en janvier 2020 chez l’Harmattan. Pour cet universitaire congolais, la gestion des déchets urbains est l’un des enjeux écologiques majeurs de la ville-province de Kinshasa. La capitale de la RD Congo, qui produit près de 10 000 tonnes de déchets par jour, ne dispose que d’un seul centre d’enfouissement, plus ou moins à l’abandon. Avec les conséquences sanitaires et environnementales catastrophiques que l’on peut imaginer. Selon Honelu Mangenda, il y a urgence à mettre en place une gestion efficace qui viserait non seulement à collecter ces déchets mais également à les valoriser et à les recycler.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu pour Makanisi

Makanisi : Votre livre porte sur la gestion des décharges d’ordures à Kinshasa.  Quels types d’ordures la capitale produit-elle chaque jour ?   

Holy Holenu Mangenda : Kinshasa produit autour de 10 000 tonnes de déchets par jour, qui sont en majorité constitués d’ordures ménagères. Ce sont des restes alimentaires, c’est-à-dire des matières putrescibles, qui représentent plus de 50 % de la production des déchets, des plastiques de toutes sortes (20%), des papiers cartons, des sachets, des métaux, des verres, des textiles ainsi que des déchets biomédicaux et industriels dont il est difficile d’estimer les volumes, car les enquêtes dans les usines sont compliquées à mener.

Lesquels de ces déchets ont un impact particulièrement négatif sur la santé ?

H.H.M. : Une étude réalisée dans les centres de santé de la capitale a mis en évidence que les principales maladies sont  celles « des mains sales » et le paludisme (malaria) qui est l’une des principales causes de mortalité dans la ville de Kinshasa. Ces maladies sont dues en grande partie à l’insalubrité, consécutive à l’omniprésence des ordures dans la ville.  Ainsi, l’anophèle femelle, le moustique qui transmet le paludisme, trouve dans ce milieu malsain une niche où elle peut se développer.

Décharge sauvage à Kinshasa. @MDMM 2019

Où sont entreposés les déchets ménagers, comment et où sont-ils acheminées ?

H.H.M. : Kinshasa ne dispose que d’un seul centre d’enfouissement des déchets ménagers situé dans la commune de N’sele, au delà de l’aéroport de Ndjili. Dénommé Centre d’Enfouissement Technique de Mpasa, il est à l’abandon, bien qu’il y ait assez d’espace pour l’exploiter. Les gens viennent y déposer des déchets mais sans contrôle ni organisation. Le centre avait été créé dans le cadre du Projet d’Appui à la Réhabilitation et l’Assainissement Urbain de la ville de Kinshasa. Ce projet pilote financé par l’Union européenne se déroulait dans 9 communes sur les 24 que compte la capitale. Achevé en août 2015, il a été transféré à au gouvernorat de Kinshasa. Depuis lors, la ville est livrée à elle-même. Il n’y a pas une réelle politique de gestion des déchets mise en place par l’Hôtel de ville.  

Comment font les Kinois pour évacuer leurs déchets ?

Kinshasa- Janvier 2020 – rue jonchée de déchets jetés par terre @MDMM

H.H.M. : Ils se débrouillent comme ils peuvent. Ils les jettent dans les caniveaux, les ravins, sur les places publiques abandonnées, dans les marécages ou les cours d’eau etc. Des ONG tentent des opérations de collecte ici et là. Néanmoins, dans une capitale comme Kinshasa qui s’étend sur environ 10 000 Km2 et abriterait quelque 15 millions d’habitants, ce n’est pas une ONG qui peut s’occuper de la gestion des déchets. Il revient au gouvernement provincial de le faire. Il faut définir une politique et la mettre en oeuvre. Quand le projet de l’Union européenne fonctionnait, une soixantaine de stations de transfert avaient été installées dans les 9 communes concernées et des camions bennes passaient cinq à six fois pour vider ces stations. Aujourd’hui, elles sont devenues des décharges sauvages. Aucun camion ne ramasse les ordures qui y sont déposées. La ville de Kinshasa est devenue une vaste poubelle.

Qui a la responsabilité de la gestion des ordures à Kinshasa ?

H.H.M. : C’est le gouvernement provincial, c’est-à-dire l’Hôtel de ville. Il y a quelques actions ponctuelles mais le taux de collecte est actuellement très faible. Il y a un manque de volonté politique et de moyens financiers importants. Pour exemple, un camion-benne de collecte des ordures coûte environ 100 000 dollars. Il en faudrait plusieurs pour toute la ville.

Outre les problèmes sanitaires, quelles sont les conséquences de cette absence de gestion des déchets sur l’environnement ? Les déchets ménagers sont-ils plus polluants que les gaz d’échappement des véhicules ?

H.H.M. : Outre les maladies qu’ils occasionnent, les déchets urbains, laissés à l’abandon, polluent les cours d’eau et l’atmosphère en dégageant des odeurs nauséabondes et des fumées nocives à la santé. Cette pollution environnementale est renforcée par les émissions de CO2 du parc automobile. Elle est d’autant plus importante que la moitié de ce parc est formée de voitures de deuxième main qui sont très polluantes. Selon une étude, les légumes du site maraîcher de Bandalungwa situé près d’une grande artère, portaient des traces de plomb provenant des tuyaux d’échappement des voitures. Kinshasa est très polluée.

Parc automobile de Kinshasa composé en majorité de véhicules de seconde main. @MDMM-Janvier 2020

Parmi les actions que vous proposez pour gérer efficacement les déchets, quelle serait la première à mettre en œuvre ?

H.H.M. : Chez nous, la plupart des gens jettent leurs déchets par terre. La première chose serait d’éduquer et d’informer la population sur les effets néfastes des déchets. Cette sensibilisation doit se faire à la radio et à la télévision et dans les quatre langues nationales. Une fois cette campagne engagée, une politique de gestion basée sur le tri des déchets pourrait être lancée. Cela passe par l’installation sur les grandes artères, de dépôts-poubelles, l’un pour ce qui est biodégradable et l’autre pour les déchets non biodégradables, dans lesquels la population déposerait les ordures, qui seraient récupérées par des camions-bennes et emportées vers les centres d’enfouissement.

Combien de centres d’enfouissement faudrait-il mettre en place ?

H.H.M. : Il faudrait diviser la ville en trois zones fédérales comprenant chacune un centre d’enfouissement technique. La première décharge contrôlée, de 50 000 m², serait celle de Mpasa, à N’sele qui recevrait les déchets provenant des communes de la zone Est. Etablie dans la commune de Mont-Ngafula, entre les quartiers Cogelos et Tchad, la deuxième décharge contrôlée, de 30 000 m², recevrait les déchets provenant des communes de la zone Centre. Installée à Lutendele, dans la commune de Ngaliema, la troisième, de 60 000 m², réceptionnerait les déchets des communes de la zone Ouest.

Quels traitement et recyclage proposez-vous ?

H.H.M. : Tous les déchets n’ont pas qu’un impact négatif à condition de les valoriser et de les recycler. On parle aujourd’hui d’économie circulaire. Les restes alimentaires peuvent être transformés en compost pour les maraîchers ou en charbon pour cuire les aliments. On peut utiliser le gaz méthane qu’ils dégagent pour produire de l’électricité. Le plastique peut être recyclé. Ce qui ne peut être valorisé et recyclé devra être enfoui ou subir un traitement particulier.

Vous proposez une politique de reboisement urbain. Pourquoi ?

H.H.M. : à Kinshasa, il n’y a pratiquement plus d’espaces verts. Ceux-ci servaient autrefois à produire de l’oxygène et à purifier l’air de la ville. Mais on a coupé beaucoup d’arbres et on a supprimé de nombreuses zones vertes. Aujourd’hui, il est urgent de reboiser. J’ai proposé de reboiser les espaces très fréquentés comme les grandes avenues le long desquelles on peut planter des arbres. Il faudrait également encourager la population à planter un arbre dans chaque parcelle.

C’est surtout la commune de la Gombe qui dispose d’espaces verts. @MDMM janvier 2020

Reboiser avec quels types d’arbres ?

H.H.M. : On peut reboiser avec des arbres à croissance rapide, comme l’eucalyptus, et des manguiers, qui donnent de l’ombre et des fruits.

En matière de pollution, toutes les communes sont-elles logées à la même enseigne ?

H.H.M. : A son arrivée, le nouveau gouverneur a  décidé d’octroyer quelque 12 000 dollars à chaque commune dans le cadre de la mise en œuvre de l’opération « Kinshasa Bopeto » [« Kinshasa propre » en lingala, NDLR]. C’est très insuffisant. Si la commune de la Gombe échappe un peu à ce tableau noir, avec quelques espaces verts, partout ailleurs la situation est scandaleuse.  

La situation de l’environnement est-elle désespérée à Kinshasa ?

H.H.M. : En tant que scientifique, je ne peux pas dire que la situation est désespérée. C’est un problème de volonté politique. On avance la question des moyens financiers.  Selon le principe pollueur-payeur, on peut imposer une taxe d’assainissement, d’un montant modeste, à toute la population de Kinshasa. Compte tenu du nombre d’habitants dans la capitale, cela ferait une belle enveloppe. Restera à l’utiliser à bon escient. On peut aussi sanctionner ceux qui polluent, jettent leurs déchets n’importe où, comme le font beaucoup de villes dans le monde.

Avenue du 30 juin en 2019 @MDMM
Avenue du 30 juin en 2009. @MDMM

Holy Holenu Mangenda.

Holy Holenu Mangenda : Né le 27 Juillet 1973 à Tshikapa (Kasaï), Holy Joseph Holenu Mangenda est Professeur à l’Université de Kinshasa, secrétaire général académique  de l’université Simon Kimbangu à Kinshasa et recteur honoraire des Universités Simon Kimbangu à Kananga et à Kinshasa. Il est licencié en Sciences Géographiques, et titulaire d’un diplôme d’Etudes Approfondies en aménagement et en environnement urbains obtenu à l’Université de Kinshasa. Sa thèse porte sur l’assainissement des villes, notamment sur la manière de gérer les déchets de Kinshasa. Ce rudologue (spécialiste de la gestion des déchets) est également spécialiste des questions foncières. 

Kinshasa, urbanisation et enjeux écologiques durables

  • Auteur : Holy Holenu Mangenda 
  • Préface de Francis Lelo Nzuzi
  • Paris, Editions l’Harmattan
  • Parution : janvier 2020 
  • 368 p., tabl. cartes, graph., photos.
  • Prix : 37 euros
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