Du Pumbo au Pool Malebo : l’évolution d’une grande zone commerciale

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Carte du Pool Malebo. Capture d'écran sur Google

Pour sa 4ème édition, qui aura lieu du 22 au 28 juillet de chaque côté du fleuve Congo, le festival Kongo River a choisi comme thème « Pool Malebo entre les deux rives ». Ce vaste lac intérieur que forme le fleuve Congo à sa sortie du long couloir qui va de Ngabé à Maloukou, est appelé Pool, qui signifie bassin, étang ou réservoir dans la langue de Shakespeare. Un hydronyme anglophone pour le moins inattendu dans une région francophone, le français étant la langue officielle du Congo-Brazzaville et de la République démocratique du Congo.

Avant de prendre, en 1972, le nom de Pool Malebo, ce vaste lac, coupé d’îles dont la plus grande est l’île Mbamou, formé par le fleuve Congo en amont des deux capitales les plus rapprochées du monde (Brazzaville et Kinshasa), s’appelait Stanley Pool. C’est Frank Pocock, compagnon de l’explorateur britannique Henri Morton Stanley, qui était au service de Léopold II, le roi des Belges, qui proposa de l’appeler ainsi, alors qu’ils pénétraient dans cet immense bassin, le 12 mars 1877, comme le relate Stanley dans  « À travers le Continent mystérieux » (Cf. encadré en fin d’article).

Avant d’être baptisé Stanley Pool, cet espace, notamment certains de ses sites, a été désigné par différents noms dont N’Tamo (ou Ntamo) et Nkouna (Nkuna ou Nkunda)

Ntamo et Nkouna

Avant d’être baptisé Stanley Pool, cet espace, notamment certains de ses sites, a été désigné par différents noms dont N’Tamo (ou Ntamo) et Nkouna (Nkuna ou Nkunda). Des appellations citées dans plusieurs témoignages d’explorateurs européens, en particulier Henri Morton Stanley, et des ouvrages d’histoire. L’historien du Congo-B Jérôme Ollandet utilise le terme de Ntamo pour désigner le Stanley Pool dans son livre Le nord Congo, histoire et civilisations. Dans Le Congo français, du Gabon à Brazzaville, publié en 1889, l’explorateur français Léon Guiral indique que Savorgnan de Brazza, explorateur d’origine italienne qui s’est mis au service des Français, avait rencontré l’interprète Ashimbo Taba à Nkouna. Toutefois, dans son article Contribution à la cartographie du Congo français [Région du Stanley Pool], le Père Albert Le Gallois, missionnaire du Saint Esprit, précisait que si la grande île Bamou était appelée Nkouna par les premiers explorateurs des bords du Pool,  il n’a jamais trouvé trace de ce nom chez les Batéké de la rive droite.

Pumbo, Pumbu ou Mpumbu

Le nom de Pumbo (Pombo, Pumbu ou Mpumbu) est également évoqué dans des récits d’explorateurs et des travaux historiques pour désigner la région du Pool. Pour le néerlandais Olfert Dapper (Description de l’Afrique), le Pombo était une province dépendante du Macoco (Makoko, roi téké). Pour l’historien belge Jan Vansina, il désignait la rive nord du Stanley Pool, le centre du royaume tio (téké).

Le nom de Pumbo (Pombo, Pumbu ou Mpumbu) est évoqué dans des récits d’explorateurs et des travaux historiques pour désigner le Pool.

Abraham Ndinga Mbo, autre historien connu du Congo-B, emploie le terme de Pumbo pour nommer le Pool de l’époque pré-coloniale. Pour d’autres, le Pumbo serait le pays des Bawumbu (ou Bahumbu). Ce terme signifierait par ailleurs « grand marché ».

Dans un article intitulé Portrait de Kinshasa, le professeur Pascal Kapagama, de l’Université de Kinshasa, écrit : « Au XVIème siècle, il existait, à cet emplacement, un grand marché appelé Mpumbu et qui comprenait plusieurs anciens villages et agglomérations traditionnelles dont Insasa (Insasa vient du mot insa qui signifie marché, ou insa-insa qui veut dire petit marché, auquel on ajoute le préfixe locatif Ki pour donner Kinshasa) ».

Le chercheur de la RDC Jérôme-Émilien Mumbanza mwa Bawele attribue aussi le sens de marché au terme Mpumbu. Dans son article le Grand commerce du fleuve Congo et la création des savoirs nouveaux, il signale : « La zone du nord longeait le fleuve et passait par Mpumbu, principal marché des esclaves et de l’ivoire en Afrique centrale. Ce marché, situé au terminus du bief navigable du fleuve Congo, englobait les anciens villages de l’actuel Pool Malebo (ex-Stanley Pool). Ceux-ci accueillaient tous les produits venant du haut fleuve, du Bas-Kasaï et du lac Mai-Ndombe. C’est là que les commerçants du sud venaient les chercher pour les revendre aux Européens sur la côte atlantique. Cette zone commerciale, nous l’avons appelée la zone du fleuve Congo ».

Une grande zone commerciale

Quelle que soit sa dénomination, la région était, à l’époque pré-coloniale, une grande zone commerciale. Une situation qui s’explique en partie par la géographie. Le Pool est, en effet, le terminal de la grande voie fluviale qu’est le Congo qui se transforme ensuite en cataractes. Il est aussi le point de départ (ou d’arrivée) des pistes terrestres qui le reliaient à l’océan Atlantique. Ainsi, avant l’arrivée des Européens, par sa position géographique, le Pumbo était un nœud stratégique. 

Avant l’arrivée des Européens, par sa position géographique, le Pumbo était un nœud stratégique et une grande zone commerciale

Passage obligé entre deux régions et point de rupture de charge entre deux modes de transport, le Pumbo ou Mpumbu était aussi le point de convergence de deux modes de portage : la pirogue et la hotte. D’où l’importance que va revêtir la région quand le commerce à longue distance va s’intensifier. Ce qui fait dire à l’historien Ndinga Mbo : « C’est bien la rencontre de la pirogue et de la hotte qui explique tout l’enjeu du Pumbo » (Introduction à l’histoire des migrations au Congo. Les Ngala dans la Cuvette congolaise XVIIè-XIXè siècles)

Ces particularités expliquent qu’à partir du XVIème siècle, avec le développement des échanges commerciaux entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, le Pool devint la plaque tournante de l’axe commercial du fleuve Congo, qu’il « coupait en deux zones très différentes dans leurs structures et intégrées au commerce Atlantique à des périodes différentes », indique Sylvie Ayimpam dans Vie matérielle, échanges et capitalisme sur la rive méridionale du Pool du fleuve Congo (1815-1930).

À partir du XVIème siècle, avec le développement des échanges commerciaux entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, le Pool devint la plaque tournante de l’axe commercial du fleuve Congo,

La première, qui allait de la côte atlantique au Pumbo, était une zone de passage de marchandises qui utilisait la piste et avait, selon Ayimpan, pour principale activité le courtage. La deuxième, qui s’étendait du Pool jusqu’à la confluence du Congo et de l’Oubangui et au-delà, était une zone de production dont les marchandises étaient acheminées par des commerçants-piroguiers par la voie d’eau.

Les acteurs commerciaux

Ce commerce à longue distance faisait intervenir trois types d’acteurs, qui se retrouvaient dans les foires ou marchés du Pumbo dont l’animation est attestée par notamment le Capucin italien Giralamo da Montesarchio, l’un des premiers et rares Européens à être arrivé dans le Pumbo dans les années 1660.

Ce commerce à longue distance faisait intervenir trois types d’acteurs, qui se retrouvaient dans les foires ou marchés du Pumbo

Deux types d’acteurs étaient formés de courtiers vili (Mubires ou Mubiri, terme qui serait une déformation de Vili) et kongo (Pombeiros), qui étaient en relation avec les Européens sur la côte Atlantique et les Téké dans le Pumbo. Les Pombeiros étaient des commerçants ambulants africains ou métis en relation avec des traitants portugais.  Leur nom dériverait de pombo, terme d’Angola, qui signifie route, sentier.

La troisième catégorie était composée de Bobangui ou Bobangi, (appelés aussi Quibangue) et de Likouba, des Ngala «  gens d’eau » (Bana mayi), canotiers et maîtres des eaux qui étaient les seuls groupes à avoir accès aux marchés du Pumbo. Les premiers remontaient le fleuve Congo jusqu’à la rivière Oubangui et aux chutes de Wagenia (Kisangani, RDC), tandis que les seconds sillonnaient l’Alima et d’autres affluents du Congo.

Des transactions contrôlées par les Téké

Le contrôle des transactions commerciales dans le Pumbo, était l’une des principales activités des Téké, comme Léon Guiral le note, dans son ouvrage Le Congo français, du Gabon à Brazzaville, publié en 1889 : « L’occupation essentielle du Batéké, celle qui assure son existence et qui lui donne, avec un bien-être relatif, un développement intellectuel et une influence qui frappent l’Européen, c’est le commerc». Installés sur les deux rives du fleuve, ces derniers « sont les intermédiaires obligés entre les vendeurs d’en haut et les acheteurs d’en bas».

Le contrôle des transactions commerciales dans le Pumbo, était l’une des principales activités des Téké

D’après l’historien Ndinga Mbo, les Téké, en particulier ceux du Pool, n’ayant jamais été ni des pêcheurs ni des piroguiers, n’ont pas montré leur génie sur l’eau, mais plutôt en instaurant des droits de passage sur le fleuve Congo et en organisant des caravanes en direction de la côte atlantique pour écouler les stocks de marchandises qui étaient entreposés dans le Pumbo et ses marchés.  Ndinga Mbo souligne que si la cour du Makoko, le roi téké, résidait à Mbé, c’est-à-dire à l’intérieur des terres, des postes situés le long du fleuve, notamment à la sortie du « couloir », assuraient le contrôle du trafic fluvial. L’un de ces postes était Imbana, l’actuel Ngabé, situé au bord du fleuve, non loin du Nkouna,  où se trouvaient des feudataires.

Les marchandises échangées

Pendant près de trois siècles, les principales « marchandises » exportées furent des esclaves et un peu d’ivoire que rapportaient les Bobangui et les Likouba de la Cuvette congolaise. En effet, « les maigres réserves des États côtiers étant vite épuisées, les courtiers noirs de ces États furent contraints de rechercher des esclaves bien loin, à l’intérieur du continent », informe Ndinga Mbo. 

Quand la traite négrière a été interdite, les produits destinés à l’exportation étaient le caoutchouc, l’ivoire, les peaux, les noix de palme et autres noix, le copal et divers produits de cueillette et de chasse. D’Europe arrivaient des fusils à pierre, des barils de poudre, des cotonnades et autres étoffes, de la quincaillerie et de la verrerie, du sel marin et autres produits, qui étaient acheminés dans la Cuvette par les mêmes piroguiers.

Les marchandises produites et récoltées dans l’hinterland du Pumbo et dans la grande Cuvette congolaise, destinées à la consommation locale, étaient vendues sur les marchés locaux ou interrégionaux

Denrées vivrières (fruits, légumes, poisson, viande de chasse), poteries, bois de teinture rouge, cauries, perles, objets en cuivre et en laiton, pirogues et produits artisanaux… Les marchandises produites et récoltées dans l’hinterland du Pumbo et dans la grande Cuvette congolaise, destinées à la consommation locale, étaient vendues sur les marchés locaux ou interrégionaux. Ces marchés étaient organisés dans les villages qui bordaient le Nkouna : sur la rive droite,  Mfoa et Mpila, et sur la rive gauche, Kinshasa (Ntsasa), Kintambo (Ntamo) et Lemba, alors grand centre commercial.

Le Pool Malebo

Palmier Malebo à Kinshasa ©MDMM

En janvier 1972, une douzaine d’années après la proclamation de l’indépendance (30 juin 1960 pour la RDC et 15 août 1960 pour le Congo-B), le Stanley Pool est rebaptisé Pool Malebo.

Si le mot anglais Pool est conservé, en revanche, malebo (lilebo au singulier) est un nom local. Il désigne, en langue lingala, un grand palmier, « le Borasse, ou plus exactement le Borassus flabellifer, autrefois très abondant sur les rives et les îles du Pool », informe Sylvie Ayimpam.

En janvier 1972, le Stanley Pool est rebaptisé Pool Malebo. Si le mot anglais Pool est conservé, en revanche, malebo (lilebo au singulier) est un nom local. Il désigne, en langue lingala, un grand palmier, « le Borasse, ou plus exactement le Borassus flabellifer… »

Dans « Vingt années de Vie  africaine au Congo Belge, 1874-1893 », paru en 1922, l’explorateur belge Alexandre Delcommune en fait une belle description : « La rive française, bordant le fleuve d’une muraille abrupte, dessine plus nettement son haut relief drapé de bois sombre, tandis que la rive de l’État Indépendant offre un coup d’œil vraiment féerique ; les hauteurs s’éloignent vers l’intérieur, étalent entre elles et le Congo une succession de petites collines et de vallons, envahis par une végétation luxuriante, où nous distinguons les troncs renflés et les feuilles en éventail des Borassus. Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons ces palmiers curieux. Il y en a de véritables forêts dans l’île de Bamu et à la rive du Stanley-Pool, un peu avant Kimpoko. Mais là, épuisés sans doute par d’imprévoyantes récoltes de Malafu, ils ont pour la plupart perdu leur feuillage ».

Contrairement à la RDC, le Congo-Brazzaville a donné le nom de Pool à l’un de ses départements, dont les limites ont évolué au fil des ans.

Le Pool, une entité administrative au Congo

Contrairement à la RDC, le Congo-Brazzaville a donné le nom de Pool à l’un de ses départements, dont les limites ont évolué au fil des ans. Durant l’époque coloniale, le Pool, en tant que circonscription civile apparaît en 1911. Mais il n’intègre pas l’actuel Pool sud, appelé alors BaKongo. Huit ans plus tard, le Pool fait partie des 15 circonscriptions administratives du Moyen Congo qui passeront à 12 en 1921. En 1933, le nom du Pool disparaît.En 1934, les circonscriptions administratives sont complètement remaniées en 5 départements. Le nom du Pool refait surface. Par l’arrêté du 28 décembre 1936, le Pool devient l’un des 9 départements de la colonie. En 1946, les départements sont renommés régions. Trois ans plus tard, le Moyen-Congo comprend 6 régions, dont le Pool avec pour chef-lieu Brazzaville.

Lire aussi : Le Congo passe de 12 à 15 départements https://www.makanisi.org/le-congo-passe-de-12-a-15-departements/

Vue du fleuve Congo au Plateau des Cataractes

Après l’indépendance, en fonction des réformes administratives et territoriales, le Pool sera une région ou un département. Le nombre de ses districts connaîtra également des modifications, passant de 8 à 13. En 2003, l’érection des villes de Brazzaville et de Pointe Noire en départements entraîne le changement de chef-lieu de département du Pool. Kinkala remplace alors Brazzaville à ce statut. En 2017, elle est érigée en commune de plein exercice.

La future entité administrative Pool n’aura plus aucun lien géographique avec le Pool Malebo. Un paradoxe.

La réforme territoriale, en cours, qui prévoit la création de 3 nouveaux départements, remodèle, entre autres, les contours du Pool et réduit fortement sa superficie. Amputé de ses 5 districts situés au nord de Brazzaville, le Pool redimensionné comprendra les districts de Kinkala, Mindouli, Kindamba, Goma-Tsé-Tsé, Mbandza-Ndounga, Louingui, Boko et Loumo, qui se trouvent sur le plateau des Cataractes, qui s’étire le long de la frontière avec la RDC et se termine brutalement au-dessus du fleuve Congo par des falaises abruptes. Ainsi la future entité administrative Pool n’aura plus aucun lien géographique avec le Pool Malebo. Un paradoxe !

« À travers le Continent mystérieux « de Henri Morton Stanley. Extraits

Dans cet ouvrage, publié en français, en 1879, chez Hachette, l’explorateur britannique Henri Morton Stanley rapporte, dans le chapitre XI, sa conversation avec Frank alors qu’ils descendaient le fleuve, nommé Livingstone par Stanley, et pénétraient dans la zone du Pool, le 12 mars 1877 : 

 […] « Le 12, vers onze heures du matin, le fleuve, graduellement arrivé à deux mille cinq cents yards d’une rive à l’autre, nous mit en présence d’une puissante expansion que mes hommes qualifièrent tout à coup. avec justesse, du nom d’étang. En face de nous, des îles sableuses s’élevaient comme une côte maritime ; à notre droite se trouvait une longue suite de hauteurs, blanches et brillantes, ressemblant tellement aux falaises de Douvres que Frank dit aussitôt : « C’est un coin de l’Angleterre. »

Les plateaux herbeux qui couronnaient ces falaises, plateaux aussi verts que des pelouses, rappelèrent si vivement à mon compagnon les dunes du comté de Kent qu’il s’écria avec enthousiasme : « Je sens que nous approchons du pays. » Pendant que je faisais le relèvement nécessaire pour établir notre position, Frank, armé de ma lunette, escalada la partie la plus haute de la grande dune sableuse déposée par la rivière et examina l’étrange expansion que nous avions sous les yeux.

« – Monsieur, me dit-il à son retour, je vous déclare que ce bassin est juste comme un étang ; aussi large que long. Il est entouré de montagnes et me paraît presque circulaire.

Eh bien, si c’est un étang, il faut lui donner un nom spécial. Indiquez-m’en un qui lui convienne, Frank.

– Pourquoi ne pas l’appeler Étang de Stanley et ne pas nommer ces hauteurs Dover-Cliffs. Il n’est pas de voyageur qui, venant ici, ne reconnaisse ces falaises à cette désignation.

Plus tard je me suis rappelé ces paroles de Frank et j’ai nommé Étang de Stanley cette expansion lacustre du fleuve, expansion qui va des falaises de Douvres à la première cataracte des Chutes du Livingstone et occupe un espace de trente mille carrés. L’entrée de l’étang, du côté d’amont, est située par 4° 3’ de latitude méridionale ». […]

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