
La 1ère Conférence Internationale sur l’Afforestation et le Reboisement (CIAR1), qui s’est tenue à Brazzaville, du 2 au 5 juillet dernier, a réuni de nombreux experts, bureaux d’études et décideurs politiques ainsi que des représentants de l’industrie du bois. L’objectif était de débattre des défis et des opportunités liés à l’afforestation et au reboisement. La conférence a mis en évidence des besoins urgents de créer de nouvelles plantations pour répondre à une demande en bois en forte croissance et à la nécessité de protéger les forêts naturelles existantes.
Directeur technique/ESG au sein du bureau d’études international Forêt Ressources Management Ingénierie (FRMi), qui développe plusieurs opérations d’afforestation et notamment d’agroforesterie, en Afrique centrale, Paul Bertaux présente les modalités d’implantation des programmes d’agroforesterie et leurs impacts socio-économiques, environnementaux et climatiques.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu
Makanisi : Quelle différence faites-vous entre reboisement et afforestation ?

Paul Bertaux : Si l’opération s’applique à une forêt naturelle récemment déforestée, on parlera de reforestation ou de reboisement. S’il s’agit d’une plantation forestière exploitée, on parlera de replantation.
L’afforestation (ou boisement) consiste à planter une forêt. On afforeste généralement des zones sans forêt ou dans lesquelles il n’y a plus de forêt depuis longtemps. Quand il s’agit de réparer une blessure, on parlera de restauration forestière. Il faudra recréer une forêt aussi naturelle que possible, par plantation ou par régénération naturelle. On s’appuiera alors sur ce qui reste des arbres pour qu’ils produisent eux-mêmes de jeunes plantules.
On afforeste généralement des zones sans forêt ou dans lesquelles il n’y a plus de forêt depuis longtemps.
Les Plateaux Batékés au Congo sont largement dominés par des savanes herbacées. Il s’agit d’un milieu dit anthropique, créé et maintenu par les activités humaines. Si on diminue la pression humaine sur ce milieu, il y aura naturellement une recolonisation forestière, les conditions climatiques et pédologiques étant celles d’une forêt. L’afforestation permet alors de reconstituer rapidement un écosystème forestier là où il devrait être naturellement présent, même si le milieu a été dégradé depuis longtemps par les activités humaines (agriculture itinérante sur brûlis, usage intensif du feu pour la chasse ou pour le pâturage, etc.).
La forêt plantée, peut, à terme, évoluer vers des formes de plus en plus naturelles. Pour la planter, on utilise des essences exotiques, comme l’eucalyptus, l’acacia et le pin, qui peuvent produire dans des conditions difficiles et créer rapidement un écosystème forestier et améliorer les sols de savanes pauvres. On peut par la suite introduire des essences locales dans le milieu redevenu forestier, qui s’y installeront naturellement après une dizaine d’années.
Le reboisement (ou la restauration forestière) a un but écologique, il permet de reconstituer une forêt naturelle. L’afforestation a une double vocation : socio-économique et climatique et, à terme, environnementale
En résumé, le reboisement (ou la restauration forestière) a un but écologique, il permet de reconstituer une forêt naturelle. L’afforestation a une double vocation : socio-économique et climatique et, à terme, environnementale (amélioration de la biodiversité, reconstitution d’un écosystème forestier…). Une forêt plantée permet en effet de fixer de grandes quantités de carbone.
Dans sa dimension économique, l’afforestation vise notamment la production de bois. Quels sont les nouveaux usages du bois aujourd’hui ?
Le bois a plusieurs usages, chacun étant d’ailleurs en forte croissance. Dans le monde entier, il y a une augmentation structurelle de la demande pour les utilisations existantes mais aussi pour de nouvelles utilisations. C’est ce qui justifie d’ailleurs l’activité de plantation partout dans le monde.
En 2050, la demande en bois d’œuvre traditionnel (sciages, déroulages, contreplaqués pour de multiples usages) nécessitera quelque 40 millions d’ha de nouvelles forêts plantées. En Afrique, 30 millions d’ha de forêts seront nécessaires pour le bois-énergie, qui reste, dans certains endroits, une alternative aux énergies fossiles.
Aujourd’hui, il y a de nouvelles utilisations du bois d’œuvre, liées aux innovations technologiques de l’industrie du bois.
Aujourd’hui, il y a de nouvelles utilisations du bois d’œuvre, liées aux innovations technologiques de l’industrie du bois. Du bois scié, contrecollé et croisé en panneau a des caractéristiques structurelles largement supérieures au bois massif, qui font concurrence au béton et à l’acier. Avec cette technique, on peut construire des immeubles à plusieurs étages et même des tours et ne plus se cantonner à la construction de chalets et de petites maisons individuelles. L’autre facteur qui milite en faveur du bois est la décarbonation du secteur de la construction. Cette filière, depuis la mine jusqu’à la construction, représente 40 % des émissions de gaz à effet de serre. Il y a donc une énorme pression sur le secteur de la construction pour qu’il se décarbone. On peut maintenant remplacer le béton et l’acier par du bois pour tout type de construction.
L’autre facteur qui milite en faveur du bois est la décarbonation du secteur de la construction.
Les pouvoirs publics en Afrique prennent-ils en compte le nouvel usage du bois dans la construction ?
Les évolutions dans la filière construction concernent surtout l’Europe et l’Amérique du Nord. C’est un secteur très régulé. Il a fallu adapter les normes, les standards et les réglementations à ces nouvelles utilisations. C’est fait aujourd’hui.
En Afrique, cela démarre. Notre bureau d’études FRMi a fait une étude pour la Banque Africaine de Développement sur l’évolution de la construction vers le bois. Nous avons mis en évidence la disponibilité de la matière bois et la forte demande en logements sociaux. Mais il y a un décalage par rapport à l’Europe sur les nouveaux usages du bois d’œuvre. Dans la construction, le bois n’est pas encore considéré comme un matériau noble en Afrique, où le béton a encore la faveur des populations. Il faudra donc du temps avant qu’il soit plus amplement utilisé dans cette filière. En Europe et en Amérique du Nord, ces barrières sont franchies. L‘Afrique suivra, mais, probablement, avec un décalage de 15 à 20 ans
Dans la construction, le bois n’est pas encore considéré comme un matériau noble en Afrique, où le béton a encore la faveur des populations
En Afrique et notamment en Afrique centrale, les espaces sont-ils suffisants pour mener ces opérations d’afforestation ?
En Afrique centrale, notamment au Congo, il y a de grandes zones de savanes peu peuplées, et peu valorisées. L’agriculture y est peu productive, car les sols sont pauvres. C’est une agriculture de subsistance avec des niveaux de productivité très bas. On peut utiliser ces espaces pour déployer de grands programmes d’afforestation et les redynamiser, en apportant de nouvelles pratiques agricoles. Aujourd’hui, la plupart de ces programmes intègrent systématiquement un volet agroforestier.
Lire aussi : Afrique, transition écologique et énergétique : les grands défis. https://www.makanisi.org/afrique-transition-ecologique-et-energetique-les-grands-defis/
En quoi consiste l’agroforesterie ? Quels sont ses atouts ?
L’agroforesterie est ancienne. Ce n’est pas une nouveauté. En Europe, elle associait l’agriculture, les arbres et les haies. Elle a disparu après la seconde guerre mondiale, avec l’intensification de l’agriculture et sa forte mécanisation ainsi que l’usage des engrais et des pesticides. Aujourd’hui, elle revient en force. On voit réapparaitre massivement les arbres et les haies dans le paysage agricole.
Il y a plusieurs types d’agroforesterie en Afrique centrale. La RDC est pionnière en la matière, avec un modèle agroforestier qui associe les acacias et le manioc ou toute autre culture vivrière. L’acacia, qui est une légumineuse, a cette particularité de fixer l’azote atmosphérique, d’enrichir les sols, de maintenir une humidité et d’apporter de l’ombre. On arrive ainsi à augmenter les rendements des cultures vivrières et à sédentariser les agriculteurs itinérants.
L’agroforesterie améliore l’agriculture traditionnelle, peu productive et très consommatrice d’espaces, grâce à une agriculture de type agroécologique
Outre des denrées vivrières et du bois d’œuvre ainsi que du miel qu’elle procure, l’agroforesterie permet également de produire du bois énergie durable qui se substitue au bois de déforestation. Elle s’attaque ainsi à deux causes de déforestation en Afrique Centrale : l’agriculture itinérante sur brûlis et le charbon de bois.
L’agroforesterie améliore l’agriculture traditionnelle, peu productive et très consommatrice d’espaces, grâce à une agriculture de type agroécologique, qui favorise les synergies naturelles entre les arbres et les cultures et permet de déployer ainsi plusieurs filières économiques parallèles (alimentaire, bois-énergie, bois d’œuvre, miel, etc.).
Comment les populations locales réagissent-elles à ce nouveau modèle ?
Ce n’est pas facile car on est en milieu paysan très traditionnel, cela prend donc du temps. Les innovations proposées prennent 2 à 4 ans pour être comprises et adoptées. Il y a par ailleurs l’importante thématique foncière. Au Congo, bien que la terre appartienne de fait à l’État, une procédure reconnaît et valorise les droits d’usage coutumier. Depuis des siècles, des lignages possèdent en effet des terres dont ils sont propriétaires. Si quelqu’un, qui n’est pas du lignage, veut cultiver une de leurs terres, il doit la louer et payer des droits d’usage, qui sont une source de revenus pour les lignages
Des transactions avec les propriétaires coutumiers permettent de transférer les droits d’usage coutumier vers l’État. De publique, le domaine devient une propriété privée d’État. Après avoir apuré les droits d’usage terrien, l’État signe un bail emphytéotique avec le partenaire privé pour qu’il y développe son projet. Les notables terriens sont impliqués tout au long du processus. Ils bénéficient d’une compensation financière pour les droits d’usage. Ils interviennent ensuite dans le programme d’afforestation.
Les innovations proposées prennent 2 à 4 ans pour être comprises et adoptées. Il y a par ailleurs l’importante thématique foncière.
Ces préalables achevés, on peut enclencher les démarches d’information et de sensibilisation des populations au projet. D’après notre expérience en RDC, où l’agroforesterie a été introduite dans les années 1990, et, plus récemment, au Congo, il faut entre 2 et 4 ans pour que les paysans s’approprient le modèle. Au départ, environ un quart des paysans adhère très vite au programme. Puis, peu à peu, les autres suivent. Selon moi, d’ici une vingtaine d’années, l’agroforesterie sera une composante majeure du paysage agricole de l’Afrique centrale.
Comment identifiez-vous les propriétaires terriens et les autres acteurs sur la zone d’un projet ?
Il y a deux démarches. L’une consiste à faire l’inventaire, village par village et quartier par quartier, des propriétés sous contrôle des lignages terriens, sur la zone du projet. Suit ensuite le processus de transfert des droits d’usage et les autres procédures expliqués plus haut.
L’autre démarche consiste à identifier les paysans qui n’appartiennent pas aux lignages et à recenser avec précision l’activité agricole exercée et les personnes actives sur le domaine. Ces populations sont ciblées par le modèle agroforestier. Elles sont donc prioritaires. Pour ces populations, on met également en place des systèmes de compensations économiques. On maintient l’activité agricole dans un premier temps, puis, progressivement on intègre ces populations cibles dans le projet à travers un accompagnement à l’agroforesterie. Autour du domaine, on installe aussi des champs écoles pour diffuser le principe agroforestier qui, une fois compris et assimilé, est rapidement déployé.
Au Congo, des projets agroforestiers sont en cours dont le tout dernier projet Eco-Zamba…
Initié par la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), le projet Eco Zamba s’étend sur une superficie de 168 720 ha, dont seulement 50 000 ha seront plantés. Tout n’est pas plantable et tout ne sera donc pas planté. Situé dans le département des Plateaux, Eco Zamba comprend deux sites. L’un se situe entre Ngo et Mpouya (121 000 ha). Le second (47 000 ha) s’étend sur les districts de Ngo et de Djambala.
C’est un projet d’afforestation intégrant différentes formes d’agroforesterie : avec manioc, fruitiers ou palmier à huile. En plus du système maintenant bien connu avec le manioc, l’une associe le palmier-à l’huile et l’acacia en savane et l’autre des arbres fruitiers (avocatiers, safoutiers, manguiers, etc.) et des acacias.
En plus du système maintenant bien connu avec le manioc, l’une des formes d’agroforesterie associe le palmier-à l’huile et l’acacia en savane et l’autre des arbres fruitiers (avocatiers, safoutiers, manguiers, etc.) et des acacias.
Porté par la compagnie TotalÉnergies, le projet BaCaSi couvre 70 000 ha dont 35 000 ha plantés et 20 000 ha protégés (zones forestières, sites de haute valeur de conservation).
La dimension d’aménagement du territoire est très présente dans les projets. Les zones non plantées ont deux vocations : sociale (maintien des activités agricoles traditionnelles, sources de revenus, déploiement de l’agroforesterie, habitat rural, …) et environnementale. Cette dernière vise la protection des espaces naturels sous forte pression de déforestation et de dégradation (ilots de forêts naturelles, savanes arborées, forêts-galeries et sites de haute valeur de conservation).
Lire aussi Écologie : « L’Africain doit-il écouter les scientifiques ? ». https://www.makanisi.org/ecologie-lafricain-doit-il-ecouter-les-scientifiques/
Qui finance ces projets agroforestiers ?
Plusieurs modèles économiques interviennent dans les programmes d’afforestation. Il y a la finance de développement, avec des institutionnels comme la Banque mondiale, la CAFI, l’Union européenne, etc. L’inconvénient est que ce sont des programmes à petite ou moyenne échelle et des financements souvent à durée limitée (3 à 10 ans maximum).
En revanche, les programmes d’afforestation privés s’inscrivent, eux, sur le très long terme (30 à 40 ans). La finance climatique a drainé une nouvelle famille d’investisseurs dont l’objectif est le crédit carbone. Elle favorise aussi les retombées économiques des projets de toute nature. Les crédits carbones sont de vrais projets de développement économique financés grâce aux objectifs climatiques.
Les crédits carbones sont de vrais projets de développement économique financés grâce aux objectifs climatiques.
Il y a deux types d’investisseurs. La première catégorie regroupe les industriels dont l’objectif est d’améliorer leur bilan carbone, de réduire les gaz à effets de serre qu’ils émettent et de compenser ce qui ne peut pas être évité ou réduit.
Lire aussi : L’Atlas historique de la Terre : l’histoire d’une planète aujourd’hui en péril ? https://www.makanisi.org/atlas-historique-de-la-terre-lhistoire-dune-planete-aujourdhui-en-peril/
Toutefois, certaines entreprises pensent d’abord au crédit carbone avant de réduire elles-mêmes leurs émissions de CO2, ce qui a suscité de fortes critiques justifiées, notamment de « greenwashing ». Heureusement, la grande majorité s’attache maintenant à réduire réellement leurs émissions. Aujourd’hui, les grandes entreprises sont jugées sur deux aspects : en premier, comment elles réduisent leurs émissions et ensuite comment elles compensent.
La deuxième famille est représentée par des fonds d’investissement ou des opérateurs qui mettent en œuvre des projets de plantation ou des projets REDD+ destinés à réduire les émissions de CO2. Ce sont des intermédiaires à vocation commerciale qui financent des programmes d’afforestation, pour produire des crédits-carbone qu’ils vendent aux entreprises émettrices de carbone.
Aujourd’hui les programmes d’afforestation étant plus rentables, ces nouvelles approches multi-produits-marchés fleurissent dans le monde. De nombreux majors, qui émettent beaucoup de carbone, s’intéressent de près aux projets d’afforestation : les sociétés pétrolières et gazières, le secteur aérien, la construction, la chimie, l’agro-alimentaire.
Quelques chiffres annoncés lors de la CIAR 1
- État des lieux des forêts dans le monde :
- 4 milliards d’hectares (ha) de forêts dans le monde
- 260 millions d’ha plantés (reboisement ou replantation)
- 150 millions d’ha de plantations gérées intensivement et fournissant plus de 80% du bois dans le monde
- déforestation nette : 5 millions d’hectares par an, dont 3,9 millions d’ha en Afrique entre 2015 et 2020
- Marché du bois dans le monde (projections) :
- hausse de 40 % de la demande de bois rond (soit 40 millions d’ha) et de 30% de celle du bois-énergie (30 millions d’ha) d’ici 2050
- marché des crédits carbone : entre 25 et 250 milliards de dollars d’ici 2030
- besoins financiers pour l’afforestation et le reboisement : entre 200 et 300 milliards de dollars pour 40 millions d’ha
- Deux Congo :
- multiplication par 4 de la surface des plantations d’arbres dans les 10 ans à venir pour les deux Congo
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