
Cette deuxième partie porte sur la philosophie et la cosmogonie bantoues et aborde les voies initiatiques qui structurent la vie spirituelle, sociale et morale des peuples bantous. Malgré leur diversité linguistique et culturelle, les peuples bantous partagent un fond philosophique et cosmologique commun. Dans la pensée bantoue, l’être est défini par une force vitale. Tout ce qui existe possède une force : humains, animaux, plantes, objets, ancêtres, esprits… L’univers est un réseau de forces vitales interconnectées.
Les rites initiatiques bantous sont des écoles de sagesse, de connaissance et de transformation de soi ainsi que d’établissement de rapports équilibrés entre les hommes et des hommes avec leur environnement. Ils s’adressent aux hommes comme aux femmes. L’initiation n’est pas seulement un rite de passage : elle constitue une véritable voie de connaissance, permettant d’accéder progressivement aux savoirs sacrés, aux secrets du clan et à la compréhension du monde invisible.
Dans cette deuxième partie, l’abbé Dieudonné Mushipu Mbombo nous éclaire sur la philosophie, la cosmogonie et les voies initiatiques des peuples bantous.
Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu, Arthur Malu-Malu et Jean Lignongo
Makanisi : Sur quels mythes repose la cosmogonie bantoue ? Comment les Bantous relatent-ils l’origine du cosmos et de l’humanité ?

Dieudonné Mushipu Mbombo : Le peuple bantou est unique et, en même temps, multiple. Les différentes ethnies qui le composent possèdent, chacune, sa vision du monde, bien qu’une certaine homogénéité les rassemble. C’est pour ces raisons qu’il existe une myriade de mythes explicatifs de l’origine de l’univers et de l’humanité qui en fait partie.
Donnons quelques exemples : Chez les Balubas du Kasaï, en République Démocratique du Congo, Dieu a créé les premiers humains au ciel, et il les aurait fait descendre sur la terre à l’aide d’une échelle. Chez d’autres peuples, l’être humain vient du Python cosmique, un serpent qui symbolise la création, l’immortalité et la fécondité.
Le peuple bantou est unique et, en même temps, multiple. C’est pour ces raisons qu’il existe une myriade de mythes explicatifs de l’origine de l’univers et de l’humanité qui en fait partie.
Au Bénin et au Togo, l’être humain est considéré comme représentant Dangbé, le dieu du mouvement et de la fécondité. Chez d’autres peuples encore, c’est par les plantes que les êtres humains sont venus à la vie. Les Zoulous viendraient, eux, d’une canne de bambou. Les conceptions sont variées selon les mythes et les régions. Mais, d’une manière générale, on constate qu’il existe la plupart du temps un lien très fort avec les éléments de la nature.
Lire aussi : Les Bantous, quatre mille ans d’histoire. https://www.makanisi.org/les-bantous-quatre-mille-ans-dhistoire/
Quels sont les fondements de la philosophie bantoue ?
Les fondements de la philosophie bantoue reposent sur plusieurs principes. En premier, l’existence d’un Être suprême, qui est l’initiateur de la vie et de toute chose. C’est un Esprit supérieur, à la fois lointain et proche. Ce créateur est à l’origine des êtres, mais aussi de la force vitale.
Autre principe, la vie et l’existence des êtres dépendent de cette force vitale. Celle-ci est partagée par tous les êtres : les humains, les animaux, les végétaux et les minéraux. Il existe entre tous ces êtres une interdépendance sacrée. Les humains ne vivent pas pour accumuler les richesses, mais pour renforcer ou intensifier la force vitale.
La force vitale est partagée par tous les êtres : les humains, les animaux, les végétaux et les minéraux. Il existe entre tous ces êtres une interdépendance sacrée.
Le cosmos est une grande structure qui comprend le monde visible et le monde invisible. Les deux mondes se complètent et communiquent. Il y a le monde des vivants et celui des ancêtres, le monde des esprits. La mort est un passage vers le monde invisible. Les ancêtres ont un pouvoir sur la vie des vivants.
Qu’est-ce que l’Ubuntu ?
L’Ubuntu est un appel éthique qui trouve son fondement et ses valeurs inspiratrices dans la philosophie décrite plus haut. C’est une manière de vivre qui impose la solidarité entre les êtres. On pourrait dire que c’est une philosophie de vie. L’Ubuntu signifie vivre ensemble. On ne peut exister sans les autres. « Je suis parce que nous sommes. »
L’Ubuntu signifie vivre ensemble. On ne peut exister sans les autres. « Je suis parce que nous sommes. »
En quoi cette philosophie se démarque-t-elle de celles des autres peuples d’Afrique ?
Il existe d’autres types de peuples en Afrique subsaharienne, dont, entre autres, les Pygmées appelés aussi peuples autochtones, et les Nilotiques. Si on les compare aux Bantous, on trouve qu’ils ont beaucoup de choses en commun, avec, évidemment, des spécificités liées à chaque groupe.
S’il faut relever ces spécificités, on pourrait dire, pour les Pygmées, qu’ils vivent en symbiose réelle et totale avec la nature, par leurs modes d’habitat dans la forêt. Ils ne s’intéressent pas aux biens matériels, vivant dans et pour l’instant présent. Ce qui les oblige à être absolument solidaires. Ils considèrent la nature comme un être vivant nourricier et sacré. Pour eux, l’humain doit vivre en harmonie avec les esprits de la forêt, afin de maintenir l’équilibre du monde.
La spécificité des Nilotiques est qu’ils vivent pour et avec la richesse matérielle, qui réside essentiellement dans leur élevage. Le bétail a un rôle important dans leur mode de vie économique et dans leurs rituels (de mariage notamment). Ils se réfèrent à leur système d’âges pour s’organiser et s’attribuer des rôles dans leurs sociétés.
Tous les êtres de l’univers possèdent leur force vitale propre. Chacun de ces êtres est force à son niveau. La force vitale explique comment l’humain, les esprits, le cosmos et Dieu sont interconnectés.
Dans votre ouvrage « La Théologie africaine face à l’urgence écologique », vous parlez de la « valeur de la force vitale » chez les Bantous. Qu’est-ce que cela signifie ?
La force vitale est un principe sur lequel les visions du monde de différents peuples semblent s’accorder. C’est un concept qui a une valeur tout à fait holistique, malgré les variations observées selon les régions.
Pour les Bantous, la notion de force recouvre tous les êtres en commençant par Dieu, la première de toutes les forces, qui transmet la force aux autres êtres. Il y a aussi les forces célestes et terrestres, ainsi que les êtres humains, vivants et trépassés, les ancêtres, les objets rituels, les végétaux, les animaux et les minéraux. Ainsi tous les êtres de l’univers possèdent leur force vitale propre. Chacun de ces êtres est force à son niveau. La force vitale explique comment l’humain, les esprits, le cosmos et Dieu sont interconnectés.
Comment cette notion de force vitale se traduit-elle dans la vie courante ?
Le cosmos est imprégné d’une énergie dynamique. L’être s’identifie même à cette force qui fait vivre : « L’être est force, la force est être ». Cela signifie, pour les Bantous que, dans leur existence, la priorité est accordée à la vie. C’est la valeur suprême à laquelle il faut tenir assurément. Les Bantous vivent pour renforcer et harmoniser leur force vitale et assurer sa pérennité dans la descendance. Le mal correspond à sa diminution ou à sa perturbation.
Le cosmos est imprégné d’une énergie dynamique. L’être s’identifie même à cette force qui fait vivre : « L’être est force, la force est être ». Pour les Bantous, la priorité est accordée à la vie.
Cette philosophie a évidemment des retombées sur la vie concrète. Elle invite à une relation communautaire inévitable entre les humains, mais également entre les humains et les ancêtres. Elle exige le respect de toute valeur considérée comme venant des ancêtres, qui généralement, par un système de tabous et d’interdits, prolonge ce respect à la nature. L’énergie vitale nourrit les liens familiaux, le respect des ainés et l’observance des us et coutumes.
Quelle est la place du vivant (plantes, animaux, minéraux, cosmos.) et quelles sont ses relations avec l’humain dans la culture bantoue ?
La relation entre l’être humain et les autres êtres vivants est basée sur le principe d’interconnexion vitale et de respect. Les autres êtres vivants, plantes, animaux et minéraux, méritent du respect. Ils sont un don de Dieu et un héritage reçu des ancêtres. Celui qui les blesse, blesse, en même temps, Dieu et les ancêtres. Ils sont donnés par Dieu pour l’harmonie de la vie et de l’univers. Ce sont donc des rapports d’interdépendance et de communion. L’humain et le vivant partagent une même énergie sacrée, une force vitale. L’humain n’est pas supérieur ou le maître. Beaucoup d’animaux et de plantes sont considérés comme sacrés et protecteurs.
L’humain et le vivant partagent une même énergie sacrée, une force vitale. L’humain n’est pas supérieur ou le maître.
Makanisi : Quels sont les principaux rites initiatiques pratiqués par les Bantous, en particulier dans le Bassin du Congo ?
Dieudonné Mushipu Mbombo : Chez les Bantous, les rites initiatiques sont d’une grande diversité. Ils varient selon le but visé et le groupe auquel ils s’adressent. L’initiation marque le passage entre différents états de l’existence, que ce soit d’une classe d’âge à une autre, d’un statut à un autre, etc. Ces rites sont observés généralement à un moment qui assure une transition fondamentale d’une étape de la vie à une autre. Ce sont des lieux d’apprentissage de la vie adulte et responsable, de transmission de connaissances et de savoirs sacrés. On y apprend comment affronter la vie et comment la conserver. On y apprend les valeurs fondamentales de la vie en société et dans les relations des êtres vivants avec l’univers et la nature.
Chez les Bantous, les rites initiatiques sont d’une grande diversité. Ce sont des lieux d’apprentissage de la vie adulte et responsable, de transmission de connaissances et de savoirs sacrés.
C’est un moment de la transmission de la tradition locale par le biais des symboles anthropologiques et spirituelles du lieu, que sont les mythes, les valeurs, les connaissances spirituelles, les règles morales et sociales, les interdits et les secrets de la société reçus des ancêtres.
Parmi les rites les plus connus, on peut citer le Bwiti au Gabon, le Ndjobi chez les Kota (Gabon et Congo), le Kiébé-kiébé chez les Bangalas du Congo. Chez les Pendes, les Tshokwes, les Lundas et les Luvales, en RD Congo, le Mukanda est un lieu d’enseignement traditionnel. Chez les Kongos, l’un des rites les plus emblématiques est le Kimpasi. Chez les Bankutshus (RDC), un sous-groupe mongo, l’accès au statut de forgeron, qui est réservé aux descendants des familles de forgerons, passe par une initiation et certains rites spécifiques. De nombreux autres rites initiatiques existent.
Quel est votre regard sur les rites initiatiques des peuples du Bassin du Congo ? Existe-t-il des passerelles possibles avec la Chrétienté ?
Selon moi, il est possible de trouver des points de rencontre entre les rites initiatiques des peuples bantous avec la chrétienté. Dans une de mes recherches, même deux je crois, j’établis justement, dans le cadre de l’inculturation, une grande passerelle entre ces deux réalités. Il existe dans la pratique ecclésiale chez les Catholiques le sacrement de la confirmation (appelé même sacrement d’initiation avec d’autres). Les Protestants ne le nomment pas sacrement, mais les jeunes observent la confirmation, s’y préparent et la vivent comme une étape de passage.
Il est possible de trouver des points de rencontre entre les rites initiatiques des peuples bantous avec la chrétienté.
C’est le moment de quitter la tutelle des parents pour devenir adulte, passer à l’âge de la décision personnelle et de la responsabilité dans la foi. C’est toute la signification des rites africains d’initiation comme les rites de passage à l’étape de l’autonomie adulte. Cette similitude fait que ce sacrement est un lieu d’inculturation pour l’évangélisation des jeunes.













