Préserver les identités culturelles sans tomber dans le repli identitaire : exemple des Kota

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Divers reliquaires Kota et carte du pays Kota (Congo-Gabon) ©JL et ©MDMM. Montage Makanisi

Par Jean LIGNONGO et Jean-Didier ÉKORI

Teke, Kongo, Bangala, Oubanguiens, Maka, Kota… La composition culturelle et sociolinguistique du Congo-Brazzaville, à l’instar de celle d’autres pays d’Afrique, en particulier d’Afrique centrale, est plurielle. Dans ce pluriel qui pourrait s’apparenter à une fragmentation, il existe toutefois des passerelles et des similitudes. Les migrations et les échanges ont, en effet, refaçonné, au cours des siècles, le fonds culturel commun. Ainsi, lorsqu’une communauté ethnique s’installe aux confins de l’aire géographique et culturelle d’une autre ethnie, les emprunts, réciproques, sont fréquents. Ce qui se traduit par une certaine hybridité. 

Dans le contexte actuel, on assiste à un double mouvement. L’un se traduit par la volonté des différentes communautés de préserver leurs traditions ancestrales et leur identité culturelle au risque de les voir disparaître face à l’influence croissante des cultures « modernes ». Une disparition liée, entre autres, à l’urbanisation et/ou au fait que la plupart des politiques culturelles nationales se préoccupent peu de faire connaître, de conserver et de valoriser le patrimoine matériel et immatériel de l’ensemble des communautés qui composent le pays. L’autre tendance se manifeste par le repli identitaire, voire, parfois, une tension identitaire au sein d’une même communauté, dont certains sous-groupes ne se réclament pas, bien que partageant une culture similaire.

Deux chercheurs congolais, Jean Lignongo et Jean-Didier Ékori, se sont penchés sur les questions identitaires dans la Lékoumou, à Brazzaville, Pointe-Noire et Dolisie, au Congo-Brazzaville, auprès des communautés Ndasa et Obamba, appartenant au groupe Kota.

Cette démarche s’est inscrite dans le prolongement du colloque organisé, en 2024, à Sibiti, chef-lieu de la Lékoumou, par l’association Olèbè sur le thème « Promouvoir le rapprochement des peuples Kota par la culture », dont le sujet du panel 3 portait notamment sur la question suivante : « Peut-on admettre le Kota comme regroupement des ethnies Ndasa, Obamba, Oumvu, Mbeti ? ». Bien que pertinentes et documentées, les réponses apportées lors de ce colloque n’ont pas totalement dissipé le malentendu, certains Obamba persistant à se considérer comme un groupe ethnique à part.

Dans leur recherche sur le terrain, les deux chercheurs ont mis en perspective la cohabitation des Obamba avec les Ndasa, pour voir comment une même réalité sociologique peut, dans sa relation à l’autre, varier selon les lieux.  Et comprendre, à travers une analyse des pratiques cultuelles, des expressions artistiques, des relations sociales et des faits historiques, comment ces éléments contribuent à forger une identité collective en constante évolution, tout en favorisant le dialogue et le rapprochement entre les différentes composantes du peuple Kota.

Originaires du nord-est du Gabon (Makokou et vallée de l’Ivindo), les Ndasa et les Obamba ont migré, par étapes successives, jusqu’au 20ème siècle, vers le sud et le sud-est du Gabon puis une partie d’entre eux s’est fixée au Congo-Brazzaville.

La migration des Ndasa et des Obamba vers le Congo

D’après les ethnologues Louis Perrois et Efraïm Andersson rejoints par le linguiste Parick Mounguiama Daouda, les peuples Kota sont composés d’une mosaïque de sous-groupes ethnolinguistiques que l’on trouve principalement au Congo et au Gabon. Il s’agit des Ndasa, des Obamba, des Wumbu, des Mbamwe, des Nzebi, des Kota, des Mbéré, des Shamaye, des Mahongwe, des Ungum, des Sake.

Venus du nord-est, de la région Congo/Kasaï ou des confins Nigéria/Cameroun selon les versions, les ancêtres Kota se sont établis au nord et au nord-est du Gabon (Makokou, Ivindo, Haut Ogooué). Ils ont développé le culte des ancêtres, avec les reliquaires (mbulu-ngulu) comme élément central de leur spiritualité. Puis, entre le 17ème et le 20ème siècle, ils ont migré vers le sud-est gabonais.

Originaires du nord-est du Gabon (Makokou et vallée de l’Ivindo), les Ndasa et les Obamba ont migré, par étapes successives, jusqu’au 20ème siècle, vers le sud et le sud-est du Gabon puis une partie d’entre eux s’est fixée au Congo-Brazzaville.

Les Ndasa se sont établis autour de Franceville, d’Okondja et dans la vallée de l’Ogooué supérieur. Quelques foyers se sont implantés à Zanaga, Bambama, Mbinda et Mossendjo (Congo). Tout en gardant les pratiques Kota (reliquaires), ils ont aussi adopté des éléments culturels de leurs voisins Teke et Obamba.

Installés plus au sud-est, à Moanda et à Bakoumba à la frontière du Congo, les Obamba ont développé des sociétés initiatiques locales (proto-Bwiti). Ils sont devenus un groupe bien identifié aux côtés des Teke,  des Laali et des Punu.

Quels particularismes culturels ?

Les Ndasa sont considérés comme les « Kota méridionaux ». Leurs rites sont : le Mungala (rite des jumeaux), l’Isimbu (rite féminin) ; le Ngoyi (rite des hommes léopards). Au Congo, moins visibles en tant que groupe autonome, ils sont souvent assimilés aux populations locales. Dans leur langage codé, les jeunes de Pointe-Noire désignent les Béninois et plus largement les « ouestafs » par le terme de « Ndasa ». Aucune explication n’a été trouvée à ce sujet au cours de l’enquête.

Les Obamba de leur côté, ont conservé une forte identité culturelle au Congo. Ils sont réputés pour la métallurgie ancienne, comme les autres Kota du Gabon. Leurs traditions rituelles et funéraires rappellent celles des sous-groupes Kota, mais avec des influences Teke. Leur principal rite est le Nzobi, officié et chanté en Obamba.

C’est dans l’exécution des rituels et dans l’art funéraires ainsi que dans la pratique du culte des ancêtres que l’on peut noter les similitudes entre les sous-groupes apparentés aux Kota.

Les déterminants du particularisme Obamba

Les résultats des enquêtes réalisées en 2024 et en 2025 montrent que les Obamba de Zanaga ne comprennent pas la langue des Ndasa, alors qu’ils comprennent et parlent le Teke. La raison est simple. Lorsque, venus du Gabon, les Obamba se sont fixés dans la région de Zanaga, ils ont construit leurs villages, à proximité des Téke. Les Ndasa ont fait de même. De là est née la barrière linguistique de ces populations pourtant proches culturellement.

Au fil du temps, les Obamba de Zanaga ont forgé un esprit communautaire très fort et une fierté affirmée, un héritage de leurs ancêtres guerriers. Lors de leur déportation dans les années 1933-34, durant la période coloniale, pour construire Dolisie et le chemin de fer Congo-Océan, ils ont fondé le village Ebeyi, avec comme chef Essani Bernard. Ce village deviendra plus tard le quartier Petit Zanaga à Dolisie. L’affirmation de leur identité dans l’espace urbain indique leur attachement géographique au terroir d’origine.

Les autres groupes Kota vont plutôt donner à leurs villages des noms évocateurs du lien social (Lissanga) ou de la souffrance (Mangadzi). Ces derniers deviendront aussi des quartiers de Dolisie. Par ailleurs, les ressortissants de Zanaga parlent un Obamba relativement pur, mais avec un accent différent de ceux de Sibiti ou de Komono leurs proches voisins.

Le proverbe ndasa « milevu mitani mapula ma nayi », qui signifie « cinq doigts, quatre intervalles », évoque « l’unité dans la diversité »

Ce particularisme s’estompe progressivement à Komono, Sibiti et Mossendjo. Dans ces contrées, les Obamba et les Ndasa se sont mélangés dans les mêmes villages. Mais chaque groupe a conservé sa langue, tout en comprenant l’autre. Lorsque l’un parle dans sa langue,  son interlocuteur lui répond dans la sienne, et tout se passe sans interprète.

La société Kota étant patrilinéaire, l’enfant s’identifie à la langue de son père. Il est Obamba ou Ndasa dès lors qu’il est issu d’un couple mixte. Ce métissage linguistique est un élément fondamental de l’unité culturelle des Kota.

Si les Obamba ont une identité très forte, leur lien avec les Kota demeure ambigu. Tantôt ils sont rattachés aux Kota, tantôt ils forment un groupe distinct. C’est la thèse soutenue par les historiens Marie Claude Dupré, Guy Claver Loubamono-Bessacque et le sociologue Martin Alihanga. Ces derniers considèrent, en effet, que les Obamba sont une entité à part sur le plan linguistique.

Au Gabon, les Obamba se distinguent nettement des Kota dans leurs revendications culturelles et politiques. Les Ndasa, en revanche, ont un spectre lexical commun beaucoup plus large au sein des parlers du groupe Kota. C’est pourquoi le Ndasa est proche du Kota et des sous-groupes Shamaye, Mahongwe, Mbamwe, Wumbu, Nzebi. Les Ndasa s’inscrivent clairement dans la sphère Kota.

L’art funéraire, un dénominateur commun  

C’est dans l’exécution des rituels et dans l’art funéraires ainsi que dans la pratique du culte des ancêtres que l’on peut noter les similitudes entre les sous-groupes apparentés aux Kota. Caractérisé par des figures de reliquaires plaquées de cuivre, l’art funéraire Kota a acquis une réputation mondiale pour la qualité et l’abstraction des formes de ses sculptures. Les similitudes observées dans cet art permettent donc de classer ces groupes sous le vocable de « Kota ». Tout en sachant que les « Kota-Kota au sens strict ne constituent qu’une des composantes de cette grande famille culturelle » (Gérard Delorme, l’Art funéraire Kota),  l’usage du terme Kota pour désigner les peuples constitués au sein de ces groupes vise à dépasser la fragmentation dictée par l’administration coloniale en catégories ethniques réparties dans l’espace géographique qui va de Makokou (Nord du Gabon) à Mossendjo (Région du Niari- Sud Congo). Une cartographie des affinités entre les différents groupes donnerait aux observateurs les moins convaincus les garanties d’une mémoire ancestrale commune et d’un socle social, culturel et spirituel similaire.

Sortir du repli identitaire qui caractérise certains groupes comme les Obamba/Mbéré et se tourner davantage vers la cosmovision commune et spécifique à tous ces peuples

Une communauté de pensée

L’objectif de ce travail d’enquête est de sortir du repli identitaire qui caractérise certains groupes comme les Obamba/Mbéré et de se tourner davantage vers la cosmovision commune et spécifique à tous ces peuples. Celle-ci est aujourd’hui enracinée dans des pratiques, des coutumes ainsi que des valeurs affectives et spirituelles entretenues par des institutions de socialisation comme l’Olèbè/Mbanza, le Nzobi et la circoncision Satsè.

La tradition orale, exprimée à travers les dialogues cérémoniels, les contes, les proverbes, les mythes, les interdits, les totems et les palabres, est aussi un marqueur significatif de la communauté de pensée entre ces groupes.

La qualité et la beauté des reliquaires et des sculptures, qui caractérisent l’art traditionnel Kota, dont aucun musée au monde ne peut ignorer aujourd’hui l’existence, sont un trait commun à tous les groupes. L’esprit frondeur et contestataire des Obamba-Mbéré, qui est la marque de leur ancrage identitaire, est, pour sa part, le symbole de la résistance dans un contexte de mutation culturelle. Autant d’atouts qui doivent servir de levier à l’unité culturelle pour avancer ensemble et renforcer la cohésion du groupe.

Au bout du compte, un Ndasa et un Obamba sont du même village, du même ventre et issus d’un ancêtre commun, les lignages étant entremêlés comme l’a rappelé, à Pointe-Noire, le vieux Imbinga Renaud : « Ce sont des Kota ! ». D’où le proverbe ndasa « milevu mitani mapula ma nayi », qui signifie « cinq doigts, quatre intervalles », évocation de « l’unité dans la diversité ».