RDC : l’élément ethnique prend-il de l’ampleur dans le débat public ?

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La RDC compte 450 ethnies regroupées en 4 grandes communautés : Bantu, Nilotique, Soudanais et Pygmées

La République démocratique du Congo compterait entre 250 et 450 ethnies, regroupées en 4 grands ensembles : les Bantus, les Nilotiques, les Soudanais et les Pygmées, appelés aussi peuples autochtones. Que représentent encore l’ethnie et la tribu dans ce vaste pays ? Ces dernières années, on semble assister à un retour en force de l’élément ethnique dans le débat public. Il y a du vrai et du faux dans ce qui se raconte. Comment démêler ces enjeux ?

Bertin Tshama Kanumbi, docteur en anthropologie, chercheur – enseignant à l’université de Kinshasa et secrétaire chargé de la recherche au département d’anthropologie, apporte quelques éclairages sur la question ethnique en RDC, qui peut parfois exacerber des tensions latentes.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Quelle est la configuration ethnique de la RDC ?

Bertin Tshama Kanumbi, Dr en Anthropologie (Unikin)

Bertin Tshama Kanumbi : La RDC a de nombreuses ethnies. Leur nombre varie entre 250 et 450, selon les critères scientifiques de définition de ce concept. Toutes ces ethnies peuvent être regroupées en quatre grands ensembles : les Bantus, qui constituent près de 80 % des ethnies du pays, les Soudanais, les Nilotiques et les Pygmées. Ces ensembles présentent une diversité culturelle et vivent en interaction. Les Bantus occupent une grande superficie de la RDC, dans l’ouest, le centre et le sud-est du pays notamment. Les Soudanais (Ngbandi, Zandé, Mangbetu, Lugbara…) sont dans le nord et le nord-ouest du pays. Nous avons aussi des Nilotiques, parmi lesquels figurent les Alur, les Lendu, les Hema… Viennent ensuite les Pygmées. Dans cette catégorie sont classés les Mbuti, les Twa, les Baka, etc.

La configuration ethnique de la République Démocratique du Congo est donc marquée par cette diversité et des particularités linguistiques. Les langues parlées couramment dans ce pays sont des langues bantoues, soudanaises, nilotiques et pygmées.

Les quatre communautés n’ont ni la même organisation sociale, ni le même système de parenté 

Quelles grandes différences y a-t-il entre ces quatre communautés ?

Les membres de ces groupes n’ont pas la même morphologie. En général, un Muntu et un Nilotique présentent des traits physiques différents. Les langues marquent également les différences. Par ailleurs, les quatre communautés n’ont ni la même organisation sociale, ni le même système de parenté (filiation matrilinéaire, patrilinéaire et matri-patrilinéaire). Et leurs visions du monde diffèrent. La répartition géographique est marquée par une écologie qui détermine le mode de vie de chaque communauté. Tous partagent un passé historique commun, l’expérience de la colonisation, l’influence de grandes religions. L’Est du pays est dominé par l’islam et la langue swahili, par exemple. Dans le centre, c’est généralement le christianisme, la religion catholique, la religion protestante… Chaque religion a un impact sur les mutations socioculturelles de chaque communauté.

 La province du Kongo-CentraL ne compte qu’une seule ethnie : l’ethnie kongo. Tous les autres groupes sont des tribus 

Quelle distinction faites-vous entre ethnie et tribu ?

L’ethnie, plus large, contient plusieurs tribus. Prenons une illustration : le Kongo-Central. Cette province ne compte qu’une seule ethnie : l’ethnie kongo. Tous les autres groupes sont des tribus. Lorsqu’on parle des Ne Kongo, on englobe tout le Kongo-Central et à l’intérieur de cet ensemble, il y a des tribus : Bantandu, Bandibu, Banyanga, Bayombe… Ce sont tous des Bakongo qui parlent le kikongo, avec ses différentes variantes. Tous ces groupes ont des choses en commun liées à leur appartenance à la communauté kongo. L’oncle jouit d’une grande considération dans l’organisation sociale. Pour la succession du pouvoir, on parle de matriarcat. S’agissant de la filiation, l’enfant appartient à la maman, donc à la famille maternelle. Si nous prenons ce qu’on appelle l’espace Kasaï, dans le centre de la RDC, il y a des ethnies : Luba, Kanyok, etc. Les Luba et les Kanyok ont des différences notables, même sur le plan organisationnel. Si les Luba et les Kanyok parlent tous la langue tshiluba, ils ont aussi des aspects culturels qui les opposent. Le mariage est soumis à des barrières et à des restrictions. On peut décréter, par exemple, qu’un homme appartenant à tel groupe ethnique ne peut pas se marier avec une femme d’un tel autre groupe ethnique. Ces interdits et ces lignes rouges sont à respecter par une certaine catégorie de personnes, surtout celles qu’on peut considérer comme des notables. Ce sont des sociétés très hiérarchisées. Pour un même besoin, la différence se vit à travers le vécu culturel, ce qui différencie les manières d’agir. L’infidélité de la femme est, pour le Luba, grave, avec ce qu’on appelle le « tshibau ». Le « tshibau » est une sorte de sanction traditionnelle qui est prise en cas de violation de règles coutumières. Le « tshibau » peut entrainer des maladies incurables jusqu’à la mort, s’il n’y a pas purification et réparation en famille, selon les rites. Dans l’Équateur, chez les Mongo, et dans le Kongo-Central, chez les Yombe, les choses ne se passent pas de la même manière. Ils ne sont pas aussi rigoristes que les Luba dans ce domaine.

Lire aussi : RDC. De Kasa-Vubu à Tshisekedi : cinq présidents, cinq styles. https://www.makanisi.org/rdc-de-kasa-vubu-a-tshisekedi-cinq-presidents-cinq-styles/

Il existe, à certains égards, des ressemblances frappantes entre les ethnies de l’est et du centre de la RDC

Vous n’avez pas cité les semi-Bantus…

Les semi-Bantus sont, en réalité, des Bantus. C’est une mauvaise catégorisation qui n’a, à proprement parler, rien de culturel. Ce groupe a été créé par des pseudoscientifiques. Lorsque Jan Vansina, historien et anthropologue belge, a mené ses recherches auprès de différentes ethnies en RDC, au début des années 1950, il a eu une sensation de déjà-vu. Il existe, à certains égards, des ressemblances frappantes entre les ethnies de l’est et du centre de la RDC, par exemple. Jan Vansina a rencontré presque les mêmes réalités, les mêmes histoires, partout où il est passé dans ce pays.

Si on s’en tient aux considérations culturelles, ces quelques 450 groupes ethniques pourraient être réduits. En quoi ce grand nombre d’ethnies influence-t-il le développement, la cohésion et l’unité nationale de la RDC ? Cette question reste ouverte à la recherche afin d’explorer les potentialités de la diversité culturelle ou de favoriser le relativisme culturel.

Les gens endeuillés éclatent en sanglots, chantent et parlent au mort, tout en évoquant, dans leurs pleurs, son nom 

Qu’en est-il des rites funéraires ?

Chez les Bantus (Kongo-Central, Bandundu, Kasaï, Katanga, etc.), tout décès est source de grande tristesse. Cette grande tristesse donne lieu à des pleurs, c’est la perte d’une force en famille. Les gens endeuillés éclatent en sanglots, chantent et parlent au mort, tout en évoquant, dans leurs pleurs, son nom. C’est une particularité des Bantus, un trait culturel connu. Ils manifestent du respect envers les personnes décédées. Les choses ne se passent pas tout à fait de la même manière chez les Nilotiques ou les Pygmées.

Il faut noter que chaque mort reçoit les derniers hommages selon sa classe et ses activités séculières. On assiste ainsi, lors du deuil, à plusieurs cérémonies selon l’appartenance ethnique ou l’appartenance à la catégorie socioprofessionnelle. On ne pleure pas un musicien de la même manière qu’on pleure un sportif. Un jeune garçon ne reçoit pas tout à fait les mêmes hommages qu’un homme âgé et marié. Tout comme une femme mariée et mère par rapport à une jeune fille célibataire. 

Les mariages interethniques sont à encourager pour réduire les barrières culturelles et favoriser la cohésion et la paix sociale entre les communautés 

Les mariages interethniques sont-ils en hausse ou en baisse ?

Pour suivre l’évolution des mariages interethniques, il faut aller au bureau de l’état civil où les mariages sont enregistrés. On peut dire que les mariages interethniques sont plutôt en hausse dans le pays. Les Congolais ne considèrent plus, dans l’ensemble, le mariage intra-ethnique comme la règle. La mondialisation, la religion chrétienne et l’acculturation ont sûrement influé sur ces évolutions. Disons que les mariages interethniques sont à encourager pour réduire les barrières culturelles et favoriser la cohésion et la paix sociale entre les communautés. Le mariage interethnique ne se heurte pas à des difficultés particulières du vivant du couple. Mais après le décès de l’homme ou de la femme, les problèmes peuvent surgir. Par exemple, un mariage entre un Yombe (Kongo-Central) et une Luba (Kasaï Oriental) – ou un Luba et une Yombe – peut être confronté à la difficulté de choisir entre la filiation matrilinéaire et la filiation patrilinéaire, en cas de décès d’un parent ou de divorce. Les enfants pourraient ainsi faire les frais du choix de la filiation.

Une ville comme Kinshasa, réputée « détribalisée », était néanmoins perméable aux influences de deux provinces proches, le Kongo-Central et le Grand Bandundu, qui se traduisaient notamment dans le parler et les habitudes alimentaires… Comment se présente le tableau actuellement ?

Ces influences existent toujours. C’est simple à comprendre : même s’il y a eu, ces dernières années, dans la capitale de la République démocratique du Congo, des vagues d’arrivées de personnes en provenance de l’Est du pays en proie à des conflits, la population de Kinshasa tire majoritairement son origine du Grand Bandundu et du Kongo-Central. L’importance numérique des Kinois liés à ces deux provinces est une réalité. La situation n’a pas fondamentalement changé. Les influences du Kongo-Central et du Grand Bandundu sont toujours prégnantes. Il faut, en outre, parler de l’influence du régime politique, si on appartient au groupe provincial ou ethnique du chef, on a de fortes chances d’être plus influent et avantagé.

Le vote ethnique reste une réalité au sein de certaines franges de la population…

Oui, mais… N’exagérons pas. Je ne dirais pas que les Congolais ne votent qu’en fonction de l’élément ethnique, mais le vote ethnique existe dans ce pays. Il n’existe pas partout, chez tout le monde, mais il est présent. Les stratégies électorales dans une ville comme Kinshasa intègrent ce phénomène. Il faudrait en tenir compte si on veut remporter une victoire électorale en élaborant une stratégie de campagne électorale basée sur la parenté élargie. Mais cet élément disparait lorsqu’il s’agit de sports, par exemple. Les Congolais soutiennent ceux qu’ils croient être les meilleurs. Disons que le vote tient rarement compte de l’idéologie ou du projet de société. On peut séduire des électeurs en faisant des dons et en multipliant les promesses électorales.  

Le public n’est pas toujours au courant des coulisses des nominations politiques et des tractations qui les produisent

Y a-t-il des tensions ethniques très prononcées en RDC ?

Non ! Il y a globalement une cohabitation pacifique entre les différentes communautés. Mais lorsqu’il y a des intérêts particuliers, tel que le partage de postes politiques, il peut y avoir des tiraillements ethniques, sans oublier les conflits fonciers dans l’Est du pays. Le public n’est pas toujours au courant des coulisses des nominations politiques et des tractations qui les produisent. Le conflit peut surgir si un problème lié aux intérêts des uns et des autres n’est pas résolu à la satisfaction générale. C’est à ce moment-là qu’un leader insatisfait peut mobiliser sa base, donc une frange de la population, pour revendiquer ce qu’il considère comme ses droits, notamment un poste politique au nom de la représentativité provinciale. Cette situation peut donner lieu à des tensions.

La focalisation sur les origines ethniques ne fait pas avancer le pays. C’est une source permanente de troubles. Il faudrait dépasser ce stade pour tabler sur l’excellence, la loyauté, la redevabilité, l’expertise et l’expérience

On assiste, malgré tout, à une sorte de retour en force de l’élément ethnique dans le débat public…

Oui, d’une certaine manière. Tout est question d’intérêts personnels. Quand on ne mange pas, ça frustre ; mais une fois qu’on est servi, il n’y a plus de débat. Quelquefois, les intervenants ne se basent que sur la morphologie ou le nom d’une personne pour la critiquer ou lui attribuer des vices. Cependant, le nom et la morphologie peuvent être trompeurs. On peut, par exemple, appeler son enfant Tshiala, en signe de reconnaissance vis-à-vis de quelqu’un dont on apprécie ou on a apprécié les actions, sans pour autant que l’enfant soit nécessairement de l’ethnie de la personne qui a inspiré ce nom. La focalisation sur les origines ethniques ne fait pas avancer le pays. C’est une source permanente de troubles. Il faudrait dépasser ce stade pour tabler sur l’excellence, la loyauté, la redevabilité, l’expertise et l’expérience pour que la situation globale du pays s’améliore.