24.5 C
Kinshasa
dimanche 14 juillet 2024
AccueilPaysRDC. De Kasa-Vubu à Tshisekedi : cinq présidents, cinq styles

RDC. De Kasa-Vubu à Tshisekedi : cinq présidents, cinq styles

La République démocratique du Congo célèbre le 64ème anniversaire de son accession à l’indépendance. L’ancienne colonie belge en est à son cinquième président. A chacun son style et son bilan. Mais les Congolais sont conscients du fait que sur le plan économique, la RDC a un retard à combler. 

Kasa-Vubu, le pionnier

L’élection de Joseph Kasa-Vubu, le tout premier président du pays après le départ des Belges, a été une étape importante du parcours de la nation. L’homme est né dans le Kongo Central, autour de 1915 – 1917. Celui qui, au début de son engagement politique, nourrissait l’ambition de voir sa province natale accéder à l’indépendance, avait évolué. C’est ainsi qu’il fut parmi les premiers à réclamer ouvertement l’indépendance rapide, alors que le fameux « Plan de trente ans pour l’émancipation politique de l’Afrique belge », publié en néerlandais, en 1955, par Jef Van Bilsen, un professeur de l’Institut universitaire des territoires d’outre-mer, préconisait que le Congo belge accède à l’indépendance… 30 ans plus tard.

Kasa-Vubu dirige le pays, appelé État du Congo en 1960 puis rebaptisé République démocratique du Congo en 1964, dans un contexte extrêmement difficile, marqué par des sécessions et des rébellions. Ses mauvaises relations avec le Premier ministre Patrice Lumumba débouchent sur une crise politique le 5 septembre 1960. Cette grave crise est le prétexte trouvé par le colonel Joseph Mobutu, le commandant en chef de l’armée, pour s’emparer du pouvoir et installer par la suite un « gouvernement des commissaires généraux ». 

Joseph Kasa-Vubu est enterré à Singini, un village du Mayumbe, au cours d’une cérémonie sobre et discrète

Joseph Kasa-Vubu meurt le 24 mars 1969, dans son Mayumbe natal. Des obsèques nationales sont organisées à cette occasion. Sa dépouille mortelle, transférée à Kinshasa, est exposée au Palais de la Nation, le siège du Parlement, où la population lui rend un dernier hommage. Joseph Kasa-Vubu est enterré à Singini, un village du Mayumbe, au cours d’une cérémonie sobre et discrète.

Homme intègre, président faible

De Kasa-Vubu, on retiendra deux images contradictoires. L’une, positive, révèle un homme modeste, profondément intègre et doté de solides convictions. Les jeunes générations sont agréablement surprises d’apprendre que Kasa-Vubu fut un président « normal ». La politique n’a jamais été, pour lui, un moyen de s’enrichir à tout prix. Cette vertu est loin d’être partagée par la plupart des hommes politiques congolais actuels.

Après Kasa-Vubu, la politique est devenue à la fois très attractive et lucrative, un passage quasi obligé pour faire fortune illicitement.  

Certaines de ses décisions semblent avoir obéi au diktat de pays occidentaux – la Belgique en premier – qui tenaient à contrôler le jeu politique au Congo

L’autre image laissée par Kasa-Vubu est, elle, négative. Plusieurs choses lui sont reprochées. Tout d’abord, sa responsabilité dans les crises et les flottements qui ont marqué la vie politique du pays de 1960 à 1965. Certaines de ses décisions semblent avoir obéi au diktat de la Belgique qui tenait à contrôler le jeu politique au Congo. D’ailleurs, à plusieurs reprises, son régime a été tiré de sérieuses difficultés par l’Occident.

En outre, il est accusé d’avoir facilité l’avènement de Mobutu en créant, par le limogeage, en octobre 1965, du Premier ministre Moïse Tshombe, les conditions propices à un putsch militaire. Moins ouvert, moins charismatique que Lumumba, qui est resté très présent dans les esprits, Kasa-Vubu, a, en revanche, laissé peu de traces dans la mémoire collective. Il mériterait toutefois d’avoir une place plus importante dans l’Histoire.

Le long « règne » de Joseph-Désiré Mobutu

Né à Lisala, dans l’actuelle province de la Mongala, en 1930, Joseph-Désiré Mobutu s’empare du pouvoir le 24 novembre 1965 et promet de le rendre aux civils en 1970. La suite des événements démontrera le contraire. Le jeune président est vite subjugué par la magie du pouvoir. Son pouvoir. Ce pouvoir qui rime avec tapis rouge, honneurs, gloire et fortune. À son arrivée à la magistrature suprême, Mobutu, rompu à la ruse et à la politique politicienne, n’est âgé que de 35 ans. Il vient d’accomplir son rêve le plus cher : diriger le Congo, un pays convoité pour ses fabuleuses richesses, qu’il renommera Zaïre en 1971.

Le nouveau pouvoir fait miroiter un avenir radieux à tous les Congolais. La plupart d’entre eux sont loin de s’imaginer qu’il s’agit là d’un miroir aux alouettes. Des sondages l’attestent, le coup d’État est accueilli plutôt favorablement. Des millions de Congolais ont encore en mémoire les événements de 1960. Le cerveau du putsch actuel n’est-il pas celui-là même qui s’est signalé, en septembre 1960, en confisquant le pouvoir pour inciter les politiques à se réconcilier ? Ne s’est-il pas éclipsé de la scène politique en 1961, après le Conclave de Lovanium, à l’issue duquel Cyrille Adoula est devenu Premier ministre ? Ainsi, bien que les données ne soient plus tout à fait les mêmes, la majorité des Congolais estime que Mobutu est l’homme de la situation en 1965.

Les méthodes du nouveau président autoproclamé tranchent nettement avec celles de son prédécesseur, Kasa-Vubu, jugé trop mou. Très vite, Mobutu s’octroie des pouvoirs étendus

Les années Mobutu démarrent sous un jour nouveau. Les méthodes du nouveau président autoproclamé tranchent nettement avec celles de son prédécesseur, Kasa-Vubu, jugé trop mou. Très vite, Mobutu s’octroie des pouvoirs étendus dont il use et abuse.

Guerre et chute

C’est une guerre-éclair, déclenchée en octobre 1996 dans le Kivu (est), qui change la donne. Les rebelles de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), menée par Laurent-Désiré Kabila et soutenue militairement par le Rwanda et l’Ouganda, font une entrée triomphale à Kinshasa, le 17 mai 1997, et mettent ainsi un terme au long règne du « Guide suprême ». Ce dernier, rongé par un virulent cancer de la prostate, lâché par ses anciens protecteurs occidentaux et abandonné par une armée plus prompte à piller qu’à se battre, quitte le pays 24 heures avant la chute de Kinshasa.

À l’actif de Mobutu, décédé 7 septembre 1997 au Maroc, de nombreux Congolais mettent surtout l’unité nationale et une certaine fierté d’être zaïrois (congolais). Mais son bilan économique a été catastrophique.

Laurent Désiré Kabila, l’ex-rebelle

Laurent-Désiré Kabila, qui s’empare du pouvoir le 17 mai 1997, reste un personnage énigmatique. La grande majorité de la population zaïroise ne le connaissait pas avant son apparition en tant que porte-parole de l’AFDL. Pourtant, l’homme, communément appelé « Mzee » (terme respectueux pour dire sage ou aîné en kiswahili), s’était signalé dans les mouvements rebelles qui avaient déchiré le pays, peu après l’indépendance. Dès sa prise de pouvoir, Laurent-Désiré Kabila renomme le pays République démocratique du Congo.

Né au Katanga, adepte des thèses panafricanistes défendues par les « pères des indépendances africaines », tels Kwame Nkrumah et Modibo Keita, il se réclame de la lignée politique lumumbiste. Mais à la différence de bien d’autres lumumbistes, son nom n’a pas été associé à une quelconque compromission avec le régime de Mobutu.

Sous sa présidence, la liberté de la presse recule, les droits de l’homme sont bafoués, les libertés politiques et individuelles restreintes.

Les formules diplomatiques ne sont pas son fort et son franc-parler dérange. Il affectionne les termes « liberté », « souveraineté », « indépendance », « nationalisme » et « notre Congo » qui reviennent fréquemment dans ses interventions publiques. Sous sa présidence, la liberté de la presse recule, les droits de l’homme sont bafoués, les libertés politiques et individuelles restreintes. La Cour d’ordre militaire prononce la peine de mort contre une centaine de personnes qui sont fusillées en public. Ces exécutions, qui se veulent « pédagogiques », rappellent les méthodes cruelles de Mobutu.

Fin tragique

La mort de Kabila est connue le 16 janvier 2001. La Belgique est le premier pays à l’annoncer : Laurent-Désiré Kabila a été tué par un élément de sa garde rapprochée. Les États-Unis et la France abondent dans le même sens quelques heures plus tard, provoquant un climat de panique à Kinshasa où les rues se vident.

L’histoire retiendra que Laurent-Désiré Kabila, ce lumumbiste-maoïste-guévariste, a tenu les commandes de la RDC pendant moins de quatre ans. Celui qui a un statut de « héros national » a un bilan contrasté. Sur le plan économique, le pays n’a pas connu d’avancées sous la présidence de cet homme qui ne semblait pas porté sur l’argent. Les richesses des régions contrôlées par les rebelles – soit près de la moitié du pays – échappaient au gouvernement de Kinshasa. Les recettes de l’État ont été ainsi réduites au strict minimum.

À sa décharge, force est de reconnaître qu’il a gouverné dans un contexte particulier

Sur bien des points, le bilan du président Laurent-Désiré Kabila n’est guère brillant. Mais à sa décharge, force est de reconnaître qu’il a gouverné dans un contexte particulier. Dans les mêmes circonstances, tout autre dirigeant aurait eu du mal à répondre aux attentes populaires. Le tableau n’est toutefois pas sombre sur toute la ligne. Laurent-Désiré Kabila a restauré une certaine forme de sécurité dans les grandes villes des territoires contrôlés par le gouvernement. L’armée congolaise s’est montrée un peu plus disciplinée qu’elle ne l’était vers la fin du « règne » de Mobutu.

Joseph Kabila, un homme secret

Lorsqu’il est porté à la tête du pays par une poignée de dignitaires du régime, en remplacement de son père assassiné, Joseph Kabila a 29 ans. De ce jeune homme secret, on ne sait pas grand-chose à l’époque, si ce n’est qu’il a vécu en Tanzanie, qu’il a reçu une brève formation militaire en Chine dont on ignore la nature et qu’il n’est pas très à l’aise en français, la langue officielle de la RDC. On sait également qu’il avait pris part, aux côtés de son défunt père, à la rébellion qui a eu raison de Mobutu. Et que, peu après, il a été gratifié du grade de « général major ».

Une centaine de groupes armés, tant nationaux qu’étrangers, opéraient sur le sol congolais lorsque Joseph Kabila procède à la passation des pouvoirs avec son successeur, Félix Tshisekedi.

Joseph Kabila, qui a dirigé le pays entre 2001 et 2019, a laissé derrière lui un pays à la dérive. Une centaine de groupes armés, tant nationaux qu’étrangers, opéraient sur le sol congolais lorsque Joseph Kabila a procédé à la passation des pouvoirs avec son successeur, Félix Tshisekedi.

Le bilan de Joseph Kabila est maigre. S’il a pu, par le dialogue, mettre un terme aux rébellions qui contrôlaient une partie du territoire national en 2001, il n’a pas brillé sur le plan économique, à l’instar de tous ses prédécesseurs. Le pouvoir d’achat des Congolais s’est effrité, malgré la hausse du PIB et l’implantation de nombreux étrangers qui investissent de larges pans de l’économie, en particulier le secteur minier. Le chômage de longue durée était toutefois la norme pour la majorité des jeunes – diplômés d’université ou non. Cette situation n’empêchait pas les autorités de claironner que la RDC deviendrait « un pays émergent à l’horizon 2030 »

Tout n’est pas sombre pour autant : après l’annulation, en 2010, d’une bonne partie de la dette congolaise, dont le service étouffait le pays, une situation héritée de la gestion calamiteuse de la période Mobutu, le gouvernement a bénéficié de plus grandes marges de manœuvre.

Tshisekedi, d’immenses défis à relever

Né à Kinshasa en 1963, Félix Tshisekedi prête serment en tant que président en janvier 2019, à l’issue d’une élection controversée. Il est réélu haut la main en décembre 2023 et investi pour un second mandat en janvier 2024. Sous sa présidence, de nouvelles infrastructures sortent de terre ici et là. Le visage de Kinshasa, une capitale tentaculaire de quelque 12 millions d’habitants, change peu à peu. D’autres villes du pays ne sont pas en reste. La RDC affiche des chiffres macroéconomiques enviables. Mais, dans leur grande majorité, les Congolais n’en voient pas encore la traduction dans leur quotidien qui reste difficile.

Pour autant, les choses n’ont pas radicalement changé : les pratiques déplorables d’hier subsistent. La RDC ploie sous les détournements de fonds publics et la corruption devenue un sport national. La justice ne semble pas pressée de se saisir des dossiers qui concernent certains « intouchables ». Cette attitude entretient le sentiment d’une justice à deux vitesses, forte avec les faibles et faible avec les puissants. En outre, le président effectue un nombre incalculable de visites à l’étranger. Pour quel résultat ? Ses nombreux voyages, financés par le contribuable, lui attirent les foudres d’une partie de la population.

Le plus grand défi que Félix Tshisekedi est appelé à relever est la guerre dans l’est de la RDC conduite par les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda

Le plus grand défi que Félix Tshisekedi peine à relever est la guerre dans l’est de la RDC déclenchée par les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda. Ces rebelles, qui avaient été défaits en 2013, ont pris le contrôle de certaines localités du Nord-Kivu depuis qu’ils ont repris les armes en 2022. Les forces armées congolaises, qui bénéficient de moyens nettement plus importants qu’autrefois, tardent à reprendre ces territoires. Les soldats gouvernementaux, appuyés notamment par le contingent sud-africain déployé en RDC, sans oublier des éléments de la mission de l’ONU sur place, ont jusqu’ici échoué à s’emparer de la localité stratégique de Bunagana qui est passée sous le contrôle des rebelles depuis plus de deux ans. 

Ce jour – là

Le Congo belge accède à l’indépendance le 30 juin 1960. Pour fêter l’événement, une cérémonie est organisée au Palais de la Nation, en présence du roi Baudouin de Belgique venu pour la circonstance « remettre les clés de la maison Congo aux Congolais ».

Un incident entache cette cérémonie : le discours impromptu de Lumumba. Le Premier ministre prend, en effet, la parole après les allocutions du roi des Belges et du président Kasa-Vubu. Une intervention non prévue par le protocole d’État. Si Kasa-Vubu se montre conciliant à l’égard des Belges, Lumumba, en revanche, saisit l’occasion pour faire le procès de la colonisation. Dans un violent réquisitoire, il dénonce avec force les injustices, le racisme, les inégalités et l’exploitation des Congolais imputables, selon lui, au système colonial.

Au cours du dîner organisé le soir du 30 juin, lors d’entretiens en aparté, les Congolais essaieront de réparer l’incident, en en minimisant la portée et en évitant de s’attarder sur la colonisation. Selon certains témoignages, Lumumba aurait regretté sa philippique, reconnaissant en privé que son intervention avait froissé les membres de la délégation belge.

Il n’en reste pas moins que le pavé jeté dans la mare par Lumumba affectera les relations diplomatiques entre les deux pays. Partout au Congo belge, l’indépendance est célébrée dans la joie et l’euphorie. La liesse populaire traduit l’état d’esprit de la population. La plupart des Congolais sont, en effet, convaincus que leurs conditions de vie vont s’améliorer notablement après le départ des colonisateurs. Toutefois, cette indépendance, tant souhaitée mais acquise sans véritable préparation, apportera son lot d’illusions. Car, si, pour l’heure, on savoure le bonheur de l’indépendance, on ne tardera pas à déchanter. Les événements douloureux, qui vont se succéder au Congo belge, seront tels que les nostalgiques ne manqueront pas de se remémorer, non sans amertume, les « années belges ».

  • Source :
  • Arthur Malu-Malu
  • Le Congo-Kinshasa
  • Éd. Karthala, Paris, 2014
  • 416 pages
- Advertisment -

ARTICLES LES PLUS LUS