Une exposition qui replace les Tirailleurs au cœur de la 2ème guerre mondiale

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À gauche (haut et bas) ©ECPAD. À droite : monument de Thiaroye érigé en hommage aux tirailleurs sénégalais massacrés par des troupes coloniales et des gendarmes français pour avoir revendiqué le paiement de leurs soldes et autres indemnités @MDMM

La contribution des tirailleurs dits « sénégalais » à la libération de l’Europe de l’emprise nazie en 1944 reste encore peu étudiée et peu connue. L’exposition internationale, intitulée « Tirailleurs : De la chair à canon à l’avant‑garde – Les soldats oubliés qui ont libéré l’Europe », qui s’est tenue au Haus der Kulturen der Welt (HKW) à Berlin (Allemagne), du 21 mars au 14 juin 2026, a comblé cette lacune en rendant visible le rôle clef que ces jeunes soldats africains, venus des différentes colonies africaines, ont joué dans la seconde guerre mondiale. Retour sur une histoire largement méconnue.

L’exposition a réuni une trentaine d’artistes,  dont Kader Attia, Barthélémy Toguo, Pascale Marthine Tayou, El Hadji Sy, Binta Diaw et Josèfa Ntjam, avec quatorze œuvres produites pour l’occasion, des archives et des documents historiques consacrés aux tirailleurs africains. Des films réalisés par des figures majeures du cinéma africain, telles que Ousmane Sembène, Rachid Bouchareb et Idrissou Mora-Kpa, sont venus enrichir l’exposition.

Le « chant des Africains »

 « C’est nous les Africains / qui revenons de loin /Nous v’nons des colonies/ pour sauver la patrie / Nous avons tout quitté / parents, gourbi, foyer / Et nous gardons au coeur / une invincible ardeur/ Car nous voulons / porter haut et fier / Le beau drapeau / de notre France entière… »

A lui seul, ce « chant des Africains » en dit long sur la participation des soldats de « l’Empire » à la 2ème guerre mondiale et à la libération de la France. Pour « sauver la patrie », il leur faudra participer à plusieurs campagnes. Au total : cinq ans de combats et d’immenses pertes humaines et matérielles.

Une 1ère victoire aux couleurs africaines

Nous sommes en juin 1940. La France a signé un armistice avec l’Allemagne, qui consacre sa défaite. Mais le général de Gaulle ne l’entend pas de cette oreille. Il veut reconquérir la « patrie ». Pour ce faire, il a besoin d’un territoire et d’une armée. C’est à Brazzaville, la capitale de l’Afrique équatoriale, dont la majorité des colonies se rallient à son projet, qu’il établit les bases de la France Libre. Son armée sera constituée pour l’essentiel de Tirailleurs Sénégalais (environ 70 000 hommes en majorité originaires de la colonie du Haut-Sénégal-Niger) et surtout Maghrébins. Avec quelque 360 000 hommes, ces derniers formeront, en effet, le gros des troupes coloniales.

La première grande victoire des Forces françaises libres (FFL), principalement composées d’éléments coloniaux (tirailleurs algériens, spahis marocains) et de la Légion étrangère, sera  « africaine » : le 1er mars 1941, partie du Tchad, la colonne Leclerc fait capituler la garnison italienne de l’oasis de Koufra, en Libye. Les victoires des FFL iront se poursuivant, de l’Erythrée au Fezzan, jusqu’à celle de Bir Hakeim contre l’Afrika Korps du général Rommel.

La première grande victoire des Forces françaises libres (FFL), principalement composées d’éléments coloniaux (tirailleurs algériens, spahis marocains) et de la Légion étrangère, sera « africaine »

Les troupes d’outre-mer contre les forces de l’Axe

Après le débarquement anglo-américain à Alger le 8 novembre 1942, la bataille de Tunisie engage l’ensemble des troupes d’outre-mer contre les forces de l’Axe – l’Allemagne et l’Italie -, venues en renfort sur le sol tunisien pour s’assurer la possession de Tunis et de Bizerte. La campagne débute le 1er décembre 1942. Tandis que les Anglo-Américains tiennent les vallées avec leurs blindés, les Français prennent position sur la Grande Dorsale, la chaîne de montagnes, avec leurs régiments de Tirailleurs nord-africains, connus pour être de redoutables montagnards. Les « musulmans », comme les appellent alors les Français d’Algérie et de métropole, forment ainsi 50 % de l’effectif des régiments de l’Armée d’Afrique.

Six mois seront nécessaires pour déloger définitivement l’Axe, après une succession d’attaques et de contre-attaques, qui se déroulent durant l’hiver dans des conditions climatiques difficiles. Après une première tentative le 22 avril 1943, repoussée par les Allemands, la deuxième offensive des troupes françaises et alliées, lancée le 6 mai sur Bizerte et Tunis, se solde par une écrasante victoire. Le 13 mai, les combats cessent avec la reddition de l’Afrikakorps et des troupes italiennes du général Messe.

Les « musulmans », comme les appellent alors les Français d’Algérie et de métropole, forment ainsi 50 % de l’effectif des régiments de l’Armée d’Afrique.

La campagne de Tunisie à peine achevée, les « Africains » sont lancés dans les débarquements en Sicile et en Corse, puis dans la rude campagne d’Italie. Si seul le 4e tabor marocain participe aux opérations de Sicile, la libération de la Corse fait intervenir des moyens un peu plus importants : le 11 septembre 1943, débarque à Ajaccio un bataillon de choc, suivi par 6 000 hommes de troupes de montagne marocains.

Lire aussi : Moyen-Congo. Août 1914. La grande guerre s’exporte en terre africaine https://www.makanisi.org/moyen-congo-aout-1914-la-grande-guerre-sexporte-en-terre-africaine/

La Division marocaine de montagne

Le corps expéditionnaire français (CEF) qui débarque à Naples fin 1943, est placé sous la direction du général Juin. Il comprend, entre autres, des divisions d’infanterie marocaine et  algérienne et surtout la Division marocaine de montagne (DMM), dont le rôle sera important dans la victoire. En effet, en janvier 1944, alors que les Alliés piétinent devant la ligne de défense allemande dans le massif des Abruzzes, ces soldats, parfaitement rompus à la guerre de montagne, lancent une attaque décisive. Et pour cause, la 4e DMM est dotée d’un train muletier de 6 400 bêtes et de sections d’enchaîneurs muletiers. Ce qui lui permet de passer là où les jeeps sont arrêtées, de franchir des obstacles considérés comme inviolables et d’ouvrir ainsi le chemin de Rome en mai 1944.

Le rôle de la Division marocaine de montagne sera important dans la victoire.

233 000 « musulmans ».

A la veille du débarquement de Provence, l’effectif global de l’ensemble de l’armée de terre française (Forces Françaises de l’Intérieur – FFI – non comprises), est d’environ 550 000 hommes. On y trouve réunis les contingents de la France libre (50 000), les évadés de France via l’Espagne (15 000), les enrôlés de la Corse libérée (13 000), les contingents de l’Afrique noire (80 000), et plus de 400 000 hommes originaires de Tunisie, d’Algérie et du Maroc, dont 176 000 « Français » sous les drapeaux, et 233 000 « musulmans ».

Le 16 août 1944, les troupes coloniales débarquent sur la plage de Cavalaire ; elles y retrouvent les soldats de l’armée d’Afrique, dont une partie a été ramenée directement d’Italie. Sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, ces soldats, auxquels se joignent les Alliés, s’emparent des plages de Provence pour ouvrir un deuxième front, après celui de Normandie. Toulon est investi le 20 août et Marseille libérée le 27, avec 40 jours d’avance sur les plans d’opération.

La marche victorieuse des Tirailleurs

La Provence libérée, une fraction des troupes françaises s’engage à l’ouest, vers le Languedoc, tandis que la plus grande partie remonte la vallée du Rhône, avec sur son flanc droit les divisions US, pour libérer Lyon le 3 septembre. La bataille se poursuit dans les Vosges. C’est en plein hiver, dans des conditions atmosphériques épouvantables (tempêtes de neige, verglas, thermomètre descendant jusqu’à -30°), que se déroulent les durs combats de Cornimont et de Gérardmer. Succès ! Le franchissement du col de la Schlucht permet de prendre pied dans la plaine d’Alsace. Après Strasbourg, libérée le 23 novembre 1944, les Tirailleurs accèdent à la Haute-Alsace et bordent enfin les rives du Rhin. De là, ils entament leur marche victorieuse qui les mènera à Sigmaringen et Stuttgart. Le 8 mai 1945, de Lattre appose à Berlin son paraphe au bas de l’acte de reddition des armées hitlériennes vaincues. La guerre est terminée.

C’est au prix d’environ 14 000 morts et de dizaines de milliers de blessés, que les Tirailleurs marocains, algériens et tunisiens ont pris une part essentielle à la libération de la France.

Un rôle passé sous silence

C’est au prix d’environ 14 000 morts et de dizaines de milliers de blessés, que les Tirailleurs marocains, algériens et tunisiens ont pris une part essentielle à la libération de la France.  Pourtant cette participation active, voire décisive dans certains cas, ne leur sera pas reconnue. Très vite, en effet, leurs sacrifices seront passés sous silence, alors que les FFI auront droit à des tonnes d’éloges.

De retour chez eux, nouvelle déception. La misère règne dans les campagnes et l’injustice continue. Les vaillants soldats, qui avaient libéré la « patrie » constatent avec amertume que la citoyenneté avec maintient du statut personnel musulman, accordée par les ordonnances de mars 1944 en Algérie, est refusée aux anciens combattants, ou, du moins, aux décorés de la Croix de guerre. Ils découvrent aussi avec stupeur l’ampleur de la répression dans le Constantinois, après les émeutes de Sétif et Guelma, en mai-juin 1945. Le coup est dur. Comment s’étonner dès lors, que, plus tard, certains d’entre eux, prendront les armes pour libérer « leur » pays, de la présence coloniale cette fois. D’autres tenteront de faire reconnaître leurs droits de combattants pour la France, leur qualité de citoyen par le sang versé. 

Les Tirailleurs Maghrébins

Les régiments de Tirailleurs Marocains, Algériens et Tunisiens ne furent pas les seules formations à comprendre dans leurs effectifs des combattants originaires du Maghreb. Les autres armes ou subdivisions d’armes en comptèrent aussi dans leurs rangs :

  • les Goumiers (soldats marocains issus de tribus berbères) et les commandos dans l’infanterie.
  • la cavalerie montée
  • les Bataillons du Génie, composés de Sapeurs et de Tirailleurs Algériens
  • les régiments d’artillerie Nord Africains
  • des unités du Train et des transmissions
  • des éléments des Services.

Les Tirailleurs Maghrébins furent peu nombreux dans la marine ou l’aviation. Ils ne servirent pas dans les blindés, les Américains s’opposant à leur présence dans ces subdivisions d’armes. A noter le rôle important joué par les gardes forestiers. (Source : Ministère de la Défense, Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives)