RDC. Le virologue Michel Ekwalanga a tiré sa révérence

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Le Pr Michel Balaka-Ekwalanga en 2021 à Lubumbashi

Celui que l’on a surnommé Monsieur Covid-19 a tiré sa révérence ce dimanche 19 avril, à 14 heures, aux Cliniques universitaires de Lubumbashi, la capitale du Haut-Katanga. Le professeur Michel Balaka Ekwalanga laisse derrière lui trois enfants : Hugo, l’aîné, Ayessi, la deuxième et Grady, le cadet, et des petits enfants. Des frères et des sœurs également et plein de neveux et de nièces dont Élodie qu’il a encouragée à faire des études de médecine. Sans compter ses nombreux collègues et amis.

Enfance dans le grand Bandundu

Michel Balaka Ekwalanga naît le 22 juillet 1949 à Kahemba, une petite ville située dans la province du Kwango, proche de la frontière avec l’Angola. À la maison, pas question de badiner avec les valeurs familiales – honnêteté, sens du travail bien fait, droiture – prônées par son père, un fonctionnaire colonial et ex-séminariste, et par sa mère, une femme au foyer. À ces principes, auxquels il ne dérogera pas, Michel Ekwalanga ajoutera, plus tard, ceux de la philosophie Ubuntu (« se voir en autrui »).

Il entame ses études à Kikwit, où son oncle, professeur des écoles, l’accueille. Après le cycle primaire, Ekwalanga fait ses études secondaires à la mission jésuite Sacré Cœur qui devint l’institut Saint François Xavier. Adolescent, il se passionne déjà pour la biologie. « J’aimais disséquer les animaux. Je voulais comprendre leur fonctionnement biologique », confiait-il. 

Biologie à l’Université Lovanium

En 1967, l’obtention de son diplôme d’État (bac) en biologie lui permet de s’inscrire à la faculté de médecine de l’Université Lovanium à Kinshasa. Il ne terminera pas son cycle universitaire, car féru de politique, il milite dans les mouvements d’étudiants opposés à Mobutu. En 1969, une grève éclate à l’université suite à l’arrestation et à la mort de l’opposant Pierre Mulele, un de ses oncles, qui avait été à la tête d’une rébellion appelée Simba. Arrêté et incarcéré à la prison de Ndolo, avec d’autres responsables du mouvement, Ekwalanga parvint à s’enfuir avec la complicité d’amis et du consul de France, Mr Delacroix.

Docteur en immunologie

Il débarque à Paris en janvier 1970. Faute de pouvoir apporter la preuve de ses années de médecine, il doit recommencer ses études à zéro. En 1973, il s’inscrit à la faculté de médecine de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris 6), puis, optant pour la recherche, il intègre celle des Sciences. Il termine son cursus, en 1980, avec le titre de docteur en immunologie. Reste à mettre un pied dans le monde professionnel.

Un stage effectué à l’Institut Pasteur dans l’unité du biologiste Louis Selim Chedi pendant son 3ème cycle, lui ouvre des portes. Il sera, successivement, chercheur associé à l’hôpital Laennec (service des Pr Philippe Even et Jean-Marie Andrieu), à l’hôpital Pitié Salpétrière (département de médecine tropicale du Pr Gentilini) et à l’hôpital Saint Louis (équipe de François Clavel).

Une passion pour la recherche

Au cours de ces années, Ekwalanga côtoie des sommités en immunologie, biologie et virologie dont Claude Leclerc, Mazié, Sentob Saragosti, Pierre André Cazenave, son mentor, Michel Kazatchkine, son soutien financier et scientifique, ainsi qu’Arnaud Fontanet et Jacques Thèze. Il publie de nombreux articles, en particulier sur le VIH-Sida et le Sida des singes, démontrant que la malaria et le Sida sont antagoniques et que les porteurs du VIH-Sida ont la capacité de détruire des cellules comme les lymphocytes.

Son séjour en France, pendant lequel naissent ses deux premiers enfants, Hugo et Ayessi, lui fait découvrir « le vin Bordeaux et la musique classique, une passion pour la recherche, le sens de l’organisation et le courage de dire ce que l’on pense », racontait-il. Son côté « grande gueule » ne sera pas toujours apprécié au Zaïre où il décide de retourner en 1995, ses réseaux l’ayant « informé de changements en cours et de l’éventuelle chute du régime de Mobutu ».

Lire aussi. Lutte contre le Covid-19… et si la solution venait de la RD Congo ? https://www.makanisi.org/lutte-contre-le-covid-19-et-si-la-solution-venait-de-la-rd-congo/

Retour au pays

De retour au pays, Ekwalanga enseigne dans des Instituts supérieurs des techniques médicales (ISTM) puis, en 1997, intègre, comme chef du département Virologie et immunologie, l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), dirigé par le docteur Jean-Jacques Muyembe. Invité par l’immunologiste Masanori Hayami de l’Université de Kyoto, il séjourne six mois au Japon, pendant lesquels il pose les jalons d’une coopération avec l’INRB, qui débouchera sur la réalisation d’un complexe ultra moderne abritant le laboratoire national de santé publique de l’Institut, financé par le Japon.  En 2003, suite à des divergences sur le fonds japonais alloué au laboratoire et à ses travaux, Ekwalanga démissionne de l’INRB, après 15 jours de grève de la faim.

Professeur et chercheur à l’Unilu

Grâce au recteur Kaumba Lufunda, Ekwalanga intègre l’Université de Lubumbashi (Unilu). Professeur ordinaire et coordonnateur en chef de tous les laboratoires, il enseigne la virologie, l’immunologie et la biologie clinique à la Faculté de médecine.

Le manque de moyens octroyés à la recherche, un secteur peu valorisé en RDC, ne l’empêche pas de poursuivre son activité de chercheur. Il bénéficie pour cela des contacts établis avec des structures de recherche françaises et japonaises. S’il a le soutien du ministre de la Recherche scientifique et de l’innovation technique ainsi que celui de l’Enseignement supérieur et universitaire de l’époque, Thomas Luhaka Losendjola, il est parfois découragé, surtout quand les financements promis tardent à arriver.

Le protocole BELAUnilu-20

L’annonce de la Covid-19 ne le prend pas au dépourvu. Pour suivre le coronavirus (SRAS-Cov et MERS-Cov) depuis 2003 et fort de ses recherches sur le VIH-Sida et le virus Ébola, il conçoit le protocole BELA-Unilu.20 avec le professeur Philomène Lungu Anzwal ainsi que le professeur Éric Kasamba. Présenté fin février à Lubumbashi, ce dernier, une combinaison des Interférons de type Alpha et Beta avec, entre autres, de la chloroquine et des antioxydants, a suscité l’intérêt de chercheurs chinois et cubains.

Six mois seront nécessaires pour que le protocole obtienne l’accord de la Commission d’éthique, de la Commission scientifique et du Comité multisectoriel de riposte contre la Covid-19 et que 2 centres soient mis à disposition à Lubumbashi pour les essais cliniques.

Une préférence pour l’immunité plutôt que pour le vaccin

Loin de se reposer sur ses lauriers, Ekwalanga planche sur la conception d’une molécule qui modifierait la fixation du virus sur le récepteur des cellules et sur un spray nasal ou buccal apte à neutraliser le virus pendant quelques heures, pour éviter le port du masque.  Son point de vue sur les vaccins ? « Je suis sceptique lorsqu’on ne parle que des anticorps neutralisants contre des virus. Je suis pour l’immunité à médiation cellulaire plutôt que pour le vaccin, éventuellement pour les deux », insistait-il.

Le professeur Ekwalanga sera tout aussi actif quand le virus Monkeypox, appelé aussi variole du singe, fera des victimes en RDC entre 2022 et 2024. Il mettra au point un protocole pour soigner le Monkeypox, mais son travail sera limité par le manque de financement du Gouvernement.

Lire aussi. Pr Ekwalanga : « il faut sublimer l’intelligence scientifique médicale africaine ». https://www.makanisi.org/rdc-pr-ekwalanga-il-faut-sublimer-lintelligence-scientifique-medicale-africaine/

« Croire en nos propres forces »

Tout au long de sa carrière, Ekwalanga militera pour que les protocoles conçus par les nationaux, qui ont fait leurs preuves, bénéficient d’une reconnaissance officielle et soient intégrés dans la panoplie des protocoles mondiaux.

Considérant que l’Afrique centrale, une grande région forestière, sera le siège de maladies émergentes, il militait en faveur de la création d’un institut de recherche sous-régional sur ces maladies émergentes et la mise au point de réponses immunitaires. « Il faut sublimer l’intelligence scientifique médicale africaine et croire en nos propres forces. Si nous ne faisons rien, qu’arrivera-t-il si des pandémies encore plus dangereuses nous atteignent ? Je ne le souhaite pas, mais on ne sait jamais… », martelait-il en 2021.

Un homme meurtri mais passionné

Bien qu’affaibli physiquement, suite à un accident qui avait conduit à l’amputation d’une partie de sa jambe gauche, il a continué à étudier des protocoles et des solutions sur le plan scientifique et à se battre au cours des dernières années de sa vie. A la manière d’Ekwalanga, c’est-à-dire « avec des périodes d’enthousiasme et de fougue, suivies de moments de colère et de révolte contre l’intolérance, la gabegie et le laisser-faire. C’était un homme meurtri mais passionné, qui a toujours milité pour la reconnaissance de la recherche médicale africaine », souligne Grady, son dernier fils, né à Kinshasa, qui était venu le rejoindre, en 2014, à Lubumbashi, pour y faire ses études secondaires.