Le rapport intitulé « Caractérisation du commerce transfrontalier informel en Afrique centrale : cas de la zone des trois frontières (Cameroun-Gabon-Guinée équatoriale) est le fruit d’un travail d’équipe supervisé par Jean Luc Mastaki Namegabe, directeur du Bureau sous-régional de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) en Afrique centrale. Il fournit d’importantes informations sur le commerce transfrontalier informel opéré, notamment par des femmes jeunes, dans cette zone d’Afrique centrale qui appartient à deux communautés économiques : la Cemac et la CEEAC.
Rédigé par Nadine Nguimdo Voufo de l’Institut national de la statistique (INS) du Cameroun, ce rapport, publié en décembre 2025, analyse la situation des femmes et des jeunes engagés dans le commerce transfrontalier informel dans la sous-région d’Afrique centrale, notamment dans la localité de Kyé-Ossi, appelée « zone des trois frontières », que partagent le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale.

Ce rapport, de quelque 105 pages, devrait permettre de mieux cerner les problèmes qui entravent la libre circulation des biens et services dans certaines régions d’Afrique et d’y remédier pour la pleine réussite de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), un accord commercial continental visant à créer un marché unique pour les biens et services à travers l’Afrique.
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Kye-Ossi, une commune camerounaise
Kye-Ossi est une commune du Cameroun, située dans le département de la Vallée du Ntem (région du Sud), à quelque 275 km de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Elle est bâtie à la jonction de trois États : la Guinée équatoriale, le Gabon et le Cameroun. Ce qui en fait un carrefour, une plaque tournante.
Elle tire son nom de la rivière Kyé, qui s’écoule dans l’est de la ville. Née en Guinée équatoriale, la rivière fait frontière, sur une partie de son cours, entre la Guinée équatoriale et le Gabon puis entre le Cameroun et le Gabon, avant de se jeter dans le fleuve Ntem.
Historiquement, Kyé-Ossi a appartenu à la Guinée équatoriale puis à la République gabonaise avant d’être rétrocédé au Cameroun en 1972. Elle a été créée en tant que commune, par le décret du 24 avril 2007. Selon ce décret, son ressort territorial couvre l’arrondissement de Kye-Ossi, institué, par décret présidentiel, le 5 septembre 2006.

Située au Cameroun, dans le département de la Vallée du Ntem (région Sud), la commune de Kyé-Ossi est bâtie à la jonction de trois États : Guinée équatoriale, Gabon et Cameroun
Un melting-pot
Kyé-Ossi abrite quelque 75 000 habitants d’origines et de religions diverses. L’expansion de la ville résulte d’une double dynamique urbaine et frontalière. Sa population est constituée principalement de Ntumu, les autochtones, également présents en Guinée équatoriale et dans le nord-ouest du Gabon, de Bulu, auxquels se sont joints, au fil des ans, des Bamoun, des Bamiléké, des Camerounais anglophones et des ressortissants du Grand Nord camerounais, ainsi que des étrangers dont des Nigérians.
En raison de la position de carrefour et d’échanges de Kyé-Ossi, le commerce, notamment transfrontalier, est l’activité dominante de la ville. Celle-ci est d’ailleurs le produit de l’activité des commerçants.
Pour plus d’informations sur l’histoire et l’expansion de Kyé-Ossi, on se rapportera à la thèse de géographie soutenue le 07 mai 2019 par Abêt Mongbet, dont voici les références et le lien de téléchargement. Abêt Mongbet. Mobilités, dynamiques frontalières et intégration sous-régionale en zone CEMAC : le cas des commerçants de Kyé-Ossi. Géographie. Université de Poitiers, 2019. Français. https://theses.hal.science/tel-03772143v1/file/2019-Mongbet-Abet-These.pdf
En raison de la position de carrefour et d’échanges de Kyé-Ossi, le commerce, notamment transfrontalier, est l’activité dominante de la ville.
La zone des trois frontières
La position frontalière de Kyé-Ossi explique la présence de six points de passage transfrontalier à la sortie de la ville, dont un avec le Gabon et cinq avec la Guinée équatoriale. Trois d’entre eux, les plus importants, abritent des services de l’État : postes de douanes, postes phyto-sanitaires, services zootechniques de contrôle vétérinaire, postes forestiers et fauniques, services du ministère du commerce, mairie de Kyé-Ossi et forces de maintien de l’ordre. Le point de passage « Front Gabon », ou Essaben, permet l’accès au Gabon, dont la localité la plus proche de la frontière est Meyo-Kyé. Les points « Chaîne » et « Port mission » permettent d’accéder à la Guinée équatoriale, notamment à Ebebiyin. Les trois autres sont des pistes créées dans la brousse.
Un commerce bien structuré
L’activité commerçante de Kyé-Ossi est dominée par le commerce transfrontalier informel, dans lequel les exportations dominent. C’est une activité bien structurée, organisée autour d’une chaîne d’opérateurs, chacun y jouant un rôle bien défini. Cette chaîne est composée de producteurs, de collecteurs/transporteurs, d’exportateurs et d’importateurs ainsi que d’intermédiaires et de porteurs.
Le commerce transfrontalier informel, dans lequel les exportations dominent, est une activité bien structurée, organisée autour d’une chaîne d’opérateurs, chacun y jouant un rôle bien défini
Une culture d’association
La plupart des opérateurs du commerce, notamment les commerçants, sont regroupés par affinités, selon l’identité culturelle ou la profession. D’après l’enquête réalisée par l’équipe, plus de la moitié (58 %) des personnes enquêtées sont membres d’au moins une association d’opérateurs du commerce transfrontalier informel. Cinq associations d’opérateurs du commerce transfrontalier ont, en effet, été identifiées dans la localité des trois frontières. Elles regroupent près de 500 opérateurs. Deux d’entre elles sont exclusivement féminines. Toutefois, bien que ces associations soient courantes et favorisent la solidarité, aucune ne défend officiellement les droits de ses adhérents.

Les produits échangés
Les produits exportés sont constitués, à plus de 90 %, de produits agricoles (banane douce, banane plantain, manioc, igname, pommes de terre, oignon, piment, légumes, fruits, etc.). Les importations portent principalement sur les boissons en canettes, les vins et autres liqueurs, les produits cosmétiques, les biscuits, les sardines, les poulets congelés, le carburant, les huiles alimentaires, etc.
Le commerce transfrontalier informel est dominé par des femmes, dont plus de la moitié ont entre 25 et 40 ans.
Les actrices du commerce transfrontalier informel
Le commerce transfrontalier informel est dominé par des femmes (67% des opérateurs), dont plus de la moitié ont entre 25 et 40 ans. Environ 60 % d’entre elles sont des exportatrices contre 36 % chez les hommes. Le commerce transfrontalier informel est un véritable levier pour l’auto-emploi des femmes, dont il représente souvent la principale activité, et une source de revenu stable. La majorité de ces commerçantes a un niveau d’études relativement faible. seulement 43 % d’entre elles ont fait l’école primaire contre 24 % chez les hommes. Ces femmes commerçantes se démarquent par leur esprit entrepreneurial, 84 % d’entre elles étant propriétaires contre 55 % chez les hommes.
71 % des opérateurs du commerce transfrontalier informel méconnaissent les réglementations, ce qui est un véritable frein à la formalisation de l’activité.
Peu de maîtrise des procédures
Les opérateurs du commerce transfrontalier informel sont confrontés à plusieurs difficultés, dont la méconnaissance des réglementations. Selon le rapport, 71 % d’entre eux déclarent n’avoir aucune maîtrise des procédures régissant leur domaine d’activité. Ils affirment également avoir une connaissance approximative de la réglementation en vigueur en matière de commerce international ou transfrontalier. Cette proportion est plus élevée chez les femmes que chez les hommes. La non-maîtrise de la réglementation est un véritable frein à la formalisation de l’activité.
Beaucoup d’opérateurs évoluent en marge du système financier formel.
Accès imité au financement formel
Un autre problème rencontré est l’accès limité au financement formel. Dans le déroulement de leurs activités, les acteurs du commerce transfrontalier s’appuient sur plusieurs modes de financement, dont les tontines (75 % des opérateurs échantillonnés), les fonds propres (70 %) et les banques et microfinances (43 %). Ainsi, peu d’opérateurs ont recours au système financier formel pour financer leurs activités. Les raisons ? La lenteur des procédures, des taux d’intérêts jugés prohibitifs, des fermetures non avisées de plusieurs organisations de microfinance qui ont entraîné la faillite de nombreux sociétaires. Par manque de confiance, beaucoup d’opérateurs évoluent en marge du système financier formel.
Pour les transactions financières entre partenaires, 78% des opérateurs s’appuient sur les moyens de paiement mobiles dans le cadre de leurs activités. Le taux d’utilisation de ce moyen est plus élevé chez les femmes (85 %) que chez les hommes (64 %).
D’autres difficultés auxquelles sont confrontés les commerçants relèvent des comportements de certains agents de l’État.
Les difficultés d’ordre institutionnel
D’autres difficultés auxquelles sont confrontés les commerçants relèvent des comportements de certains agents de l’État. Aucun service de l’État représenté à la frontière n’est épargné par ces mauvaises pratiques. Parmi elles, figurent les coûts excessifs et les procédures très lentes de dédouanement, les taxations arbitraires et parfois sans délivrance de quittance, la multiplication des postes de contrôle, la corruption et le rançonnement des agents de police ou de gendarmerie présents aux frontières, les multiples tracasseries administratives, les attitudes malveillantes telles que le mépris affiché à l’égard des commerçants par les agents des administrations, les querelles avec ces derniers et leur manque de flexibilité et d’humanité.
Le manque de rigueur de l’inspection des normes qualité des produits, qui engendre beaucoup de subjectivité et des décisions arbitraires, s’ajoute à l’ensemble des problèmes rencontrés.
Sur ces difficultés d’ordre institutionnel se greffent les abus de confiance de certains clients. Couplées à l’ignorance des procédures réglementaires par les opérateurs, ces difficultés n’encouragent pas la sortie de l’informel.
Et tous les autres…
Sur ces difficultés d’ordre institutionnel se greffent les abus de confiance de certains clients qui, très souvent après réception de leurs commandes, ne procèdent pas directement au paiement tel que convenu, ce qui influe négativement sur le chiffre d’affaires des exportateurs. S’ajoutent les délestages fréquents qui affectent la productivité et la conservation des marchandises, la fermeture régulière des frontières officielles, notamment avec la Guinée équatoriale, les problèmes de santé dus à l’insalubrité et le transport régulier de charges lourdes par les jeunes porteurs. Couplées à l’ignorance des procédures réglementaires par les opérateurs, ces difficultés n’encouragent pas la sortie de l’informel.
Recommandations et pistes d’amélioration
Le rapport recommande de formaliser ce commerce par la simplification des procédures, la création d’un guichet unique, le renforcement des capacités des acteurs et l’usage des technologies modernes pour améliorer transparence et traçabilité des transactions.
Des pistes sont également proposées pour améliorer le système des échanges transfrontaliers non seulement dans la zone étudiée, mais plus généralement dans la sous-région, « pour sortir de l’informel et faire du commerce transfrontalier un levier de croissance, de cohésion et d’intégration sous-régionale, conclut le rapport.














