Brazzaville au cœur de la stratégie africaine de Rome

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En visite en Italie en novembre 2024, DSN a rencontré son homologue italien Sergio Matarella

L’Italie semble déterminée à resserrer ses liens économiques avec des pays africains. Rome prévoit d’investir massivement sur le continent pour ouvrir une nouvelle page de coopération. Il s’agit, pour la troisième puissance économique de l’Union européenne après l’Allemagne et la France, de diversifier ses partenariats et de trouver de nouveaux relais de croissance. Le Congo, ex-colonie française, fait partie des premiers bénéficiaires de la nouvelle stratégie italienne qui allie secteur privé et secteur public et qui s’insère dans le cadre du plan Mattei.  

L’offensive italienne en direction de l’Afrique se poursuit dans le cadre du plan Mattei, présenté en janvier 2024 à Rome. L’Italie s’emploie activement à renforcer ses liens et à accroître ses investissements, via des entreprises publiques et privées, dans une dizaine de pays africains. Le Congo figure parmi les cibles prioritaires de ce plan, baptisé en hommage à Enrico Mattei, figure majeure de l’Italie d’après-guerre et fondateur du géant énergétique ENI. Le président Denis Sassou N’Guesso s’est rendu à plusieurs reprises en Italie qu’il considère comme un  « pays de secours » en Europe, ses relations personnelles avec la France n’étant pas toujours au beau fixe.

Le groupe Althea a pris pied dans le secteur de la santé au Congo avec la bénédiction du président Denis Sassou-N’Guesso

Dans une relative discrétion                                                                                      

Relativement discrète dans l’univers des affaires au Congo, l’Italie s’est récemment lancée dans le secteur médical congolais. Le groupe Althea, qui se présente comme le plus grand fournisseur spécialisé dans la gestion intégrée des technologies médicales, a fait don de matériel à l’hôpital de Makélékélé, un arrondissement défavorisé de Brazzaville, voisin de Madibou où la pauvreté est également visible. Althea est par ailleurs en pourparlers avancés avec les autorités congolaises pour prendre la gestion de deux établissements : l’hôpital de Djiri à Brazzaville et celui de Patra à Pointe-Noire, la deuxième ville du pays.

La coopération entre l’Italie et le Congo ne date pas d’hier. Plusieurs hauts fonctionnaires de l’administration congolaise ont été formés en Italie

Une coopération ancienne                                                                                                        

La coopération entre l’Italie et le Congo ne date pas d’hier. Plusieurs hauts fonctionnaires de l’administration congolaise ont été formés en Italie.« L’Italie a marqué assez tôt sa présence dans le domaine de la santé au Congo. L’hôpital militaire de Brazzaville en est un témoignage. Des pavillons de cet établissement, bien connu des Brazzavillois, ont été construits avec l’appui italien.

Aujourd’hui, avec la politique lancée après 2010 visant à construire plusieurs hôpitaux généraux, l’Italie tente de diversifier ses secteurs d’intervention au Congo. Dans ce contexte, Althea pourrait évoluer dans son domaine de prédilection, la santé, notamment à travers la fourniture de scanners et d’autres équipements », explique un professeur d’économie, ancien directeur général de l’Économie. Le plan Mattei est néanmoins présenté comme un nouveau modèle de coopération vertueuse entre l’Italie et les nations africaines, censé rompre avec les schémas anciens.

Au fil des années, ENI s’est imposé comme un des acteurs majeurs dans le secteur des hydrocarbures au Congo, autrefois dominé par une société française, la France étant l’ancienne puissance coloniale. Le groupe italien joue aujourd’hui un rôle de premier plan dans l’exploitation du gaz naturel liquéfié, sur lequel mise notamment le Congo pour diversifier son économie encore très dépendante du pétrole.

ENI, qui bénéficie d’une longue présence dans le pays, connaît parfaitement les rouages du système politique congolais

ENI, qui bénéficie d’une longue présence dans le pays, connaît parfaitement les rouages du système politique congolais. Les nouveaux acteurs italiens s’appuient souvent sur cette expertise, de manière formelle ou informelle, avant de se lancer. L’actuel directeur général du groupe Althea, Alessandro Dogliani, est un ancien directeur commercial de la société pétrolière et gazière américaine ExxonMobil. Une filiale de ce groupe, Esso Exploration and Production Congo, détenait autrefois, aux côtés de Total E&P Congo et d’ENI, une participation dans un bloc offshore au large de Pointe-Noire. Mais il est clair que pour Alessandro Dogliani, le Congo et son secteur pétrolier ne sont pas totalement inconnus.

Le début des discussions entre Rome et Brazzaville sur la modernisation du secteur de la santé congolais remonte à l’époque du Premier ministre Clément Mouamba, qui a dirigé le gouvernement entre 2017 et 2021

Le fils du président en première ligne

Denis-Christel Sassou N’Guesso, fils du président congolais Denis Sassou N’Guesso, et ministre de la Coopération et des Partenariats public-privé depuis 2021, se trouve en première ligne sur ce dossier. Ce ministre, auquel certains prêtent des ambitions présidentielles, sait que la réussite de ce projet pourrait lui rapporter des dividendes politiques à l’avenir.

Le ministre italien de la Santé, Orazio Schillaci, s’est rendu au Congo en janvier 2026. Avec ses interlocuteurs congolais, il a évoqué la modernisation de plusieurs hôpitaux ainsi que le développement de la télémédecine.

Le début des discussions entre Rome et Brazzaville sur la modernisation du secteur de la santé congolais remonte à l’époque du Premier ministre Clément Mouamba, qui a dirigé le gouvernement entre 2017 et 2021. La situation a évolué après la mort de Clément Mouamba en France, en 2021. Toutefois, les projets italiens dans le secteur de la santé n’ont pas été remis en question.Le professeur Jean Rosaire Ibara, actuel ministre de la Santé, s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs, le général Gilbert Mokoki et Jacqueline Lydia Mikolo.

Le Centre hospitalier universitaire de Brazzaville a connu une expérience infructueuse avec un groupe canadien chargé de sa gestion. Les choses ne se sont pas déroulées conformément aux attentes des deux parties

Des défis majeurs

Les plateaux techniques offerts par les grands pays européens sont globalement équivalents. Dans ce contexte, l’arrivée d’Althea avec de nouvelles solutions technologiques dans le secteur médical congolais pourrait constituer une avancée bienvenue.

La France est présente dans ce domaine depuis la période coloniale. Si l’Italie parvient à s’y faire une place, sans évincer totalement les acteurs existants mais en apportant des innovations, cela pourrait contribuer à améliorer l’offre de soins.Les défis restent toutefois considérables. Certains hôpitaux congolais sont aujourd’hui dans un état de délabrement avancé.

Le Centre hospitalier universitaire de Brazzaville a connu une expérience infructueuse avec un groupe canadien chargé de sa gestion. Les choses ne se sont pas déroulées conformément aux attentes des deux parties. Les Congolais reprochaient aux Canadiens une gestion jugée trop rigoureuse. Une affaire de vente illicite de médicaments de la pharmacie du CHU aurait également éclaté. Certains produits pharmaceutiques disparaissaient avant de réapparaître dans des officines privées de Brazzaville. Les Canadiens auraient tenté de démanteler ces réseaux, mais cette initiative aurait rencontré l’opposition d’une partie du personnel. Cependant, le projet Althea et la mésaventure canadienne au CHU de Brazzaville ne sont pas comparables. D’un côté, il s’agissait d’une prise en charge de la gestion de l’hôpital ; de l’autre, le projet Althea concerne un champ d’action plus large, intégrant des aspects administratifs, techniques et financiers.

L’arrivée d’Althea n’aurait pas pu avoir lieu sans l’aval de la présidence de la République, qui a le dernier mot sur les dossiers sensibles. Dans le système politique congolais, les membres du gouvernement ont peu de marge de manœuvre sur ce type d’initiatives. La santé n’est pas un secteur tout à fait comme les autres.