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lundi 13 juillet 2020
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Angola. Lutte anticorruption, résultats limités

Plus de deux ans après son élection, le président Joao Lourenço poursuit sa campagne de moralisation de la vie publique, marquée notamment par une lutte contre les détournements de fonds publics. Mais les résultats sont limités.

Le président Joao Lourenço a mis la lutte contre la corruption et les détournement de fonds publics au cœur de son action, après avoir fait campagne sur ce thème en tant que candidat du parti au pouvoir, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), appelé à succéder à Eduardo dos Santos après les élections générales d’août 2017.

La famille dos Santos visée

Cette croisade semble toutefois viser prioritairement la famille dos Santos, en particulier Isabel dos Santos, fille de l’ancien président, considérée comme la femme la plus riche d’Afrique, avec une fortune estimée, par le magazine Forbes, à plus de 2 milliards de dollars.

Soupçonnée d’avoir détourné près d’un milliard de dollars, via des montages complexes qui se ramifiaient jusque dans des paradis fiscaux, Isabel dos Santos est sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par la justice angolaise.

Soupçonnée d’avoir détourné près d’un milliard de dollars, via des montages complexes qui se ramifiaient jusque dans des paradis fiscaux, Isabel dos Santos est sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par la justice angolaise. La jeune femme, âgée de 46 ans, proteste de son innocence et se dit prête à présenter ses moyens de défense, même si les récentes révélations accablantes d’un consortium de médias sur ses pratiques fragilisent sa position. Si elle bénéficie de la présomption d’innocence, ses avoirs ont toutefois été gelés au Portugal, où elle a réalisé de solides investissements. Le Portugal est en phase avec son ancienne colonie sur ce dossier qui n’en finit pas de faire des vagues au sein de l’opinion publique.    

Jose Filomeno dos Santos, jeune frère d’Isabel, à la tête, entre 2013 et 2017, du fonds souverain angolais doté de 5 milliards de dollars, a été emprisonné, puis relâché. Il est accusé d’avoir dilapidé une partie de ce pactole qu’il gérait dans l’opacité. Ses démêlés avec la justice ne sont pas encore terminés. Les autres membres du clan dos Santos se font de plus en plus discrets, car l’époque où ce dernier dominait la vie politique et économique du pays est révolue. Un nouvel ordre s’est installé et les intouchables d’hier font profil bas aujourd’hui.

Affiche de campagne du candidat du MPLA Joao Lourenço pour la présidentielle de 2017 – @MDMM

Doutes légitimes

Cependant, la campagne menée dans les hautes sphères du pouvoir et destinée également à améliorer la mauvaise gouvernance incarnée par Jose Eduardo dos Santos, l’homme qui a dirigé le pays entre 1979 et 2017, n’est pas du goût de tout le monde. Les Angolais sont, en effet, divisés sur les priorités de l’actuel chef de l’État, dans un contexte de crise économique aiguë : le chômage continue à galoper et les inégalités, criantes depuis plusieurs années, semblent se creuser davantage.

Les Angolais sont, en effet, divisés sur les priorités de l’actuel chef de l’État, dans un contexte de crise économique aiguë

Si certains applaudissent cette initiative, qui tarde à porter ses fruits, malgré le vent rafraichissant qui souffle sur le pays depuis l’installation de Joao Lourenço au palais, d’autres, sans doute les plus nombreux, se montrent prudents. Sans se montrer résolument hostiles à la lutte contre la corruption, ceux-ci estiment toutefois que les nouvelles autorités se sont trompées de priorités.

« Le président dos Santos a exagéré. Il a mélangé les affaires publiques avec les affaires familiales, en nommant ses enfants à des postes-clés, dans le secteur économique. Je juge positive l’initiative du président Joao Lourenço », explique Raphaël Savimbi, député et vice-président de l’UNITA, le principal parti de l’opposition angolaise autrefois dirigé par son père, Jonas Savimbi.

« Le combat contre la corruption est louable, mais il y a beaucoup de choses qui ne marchent pas dans ce pays. Le nouveau pouvoir aurait dû mieux hiérarchiser ses priorités », tempère, de son côté, l’économiste Manuel Jose Alves da Rocha, professeur à l’université catholique d’Angola.  

Opacité tous azimuts

Jusqu’à présent, l’État peine à récupérer l’argent détourné et placé sur des comptes en banque à l’étranger. La communication officielle, qui fait état de milliards rapatriés, est démentie par les faits. Le gouverneur de la banque centrale affirme que des fonds arrivent, sans pour autant fixer l’opinion sur les montants récupérés et les personnes qui les ont rendus à l’Etat. L’opacité semble entourer cette question qui n’a pas fait l’objet de débats au Parlement.

Jusqu’à présent, l’État peine à récupérer l’argent détourné et placé sur des comptes en banque à l’étranger.

« Personne ne sait combien d’argent a été récupéré par l’État dans le cadre de la croisade anti-corruption. Le gouvernement ne donne pas d’informations crédibles et fiables à ce sujet. Ce que nous savons, c’est que l’État a récupéré une partie des fonds souverains, environ 3 milliards de dollars, si je ne m’abuse », observe Manuel Jose Alves da Rocha. 

L’équipe de Joao Lourenço, qui semblait vouloir prêcher par l’exemple, est pris à son propre piège : elle est critiquée pour le manque de transparence qui entoure le processus d’attribution des marchés publics et pour la reproduction de schémas d’autrefois pour s’accrocher au pouvoir. « Nous ne sommes pas satisfaits des signaux qui sont envoyés. La nomination de Manuel Pereira da Silva à la tête de la Commission électorale est un signal inquiétant. Sur cet homme pèsent de lourds soupçons de corruption et de détournements de fonds publics. Mais visiblement, il est à l’abri de toute enquête », déclare Raphaël Savimbi.

Le parti divisé

Le bras de fer, qui se poursuit à distance entre Joao Lourenço et son prédécesseur, divise le parti au pouvoir. Jose Eduardo dos Santos et son ancien vice-président, Manuel Vicente, sont, pour le moment, hors d’atteinte de toutes les procédures judiciaires. Les deux personnalités jouissent d’une loi d’immunité taillée sur mesure et votée par le Parlement peu avant de quitter le pouvoir.

Les deux personnalités jouissent d’une loi d’immunité taillée sur mesure et votée par le Parlement peu avant de quitter le pouvoir.

Si l’ancien président garde son mutisme habituel sans véritablement dévoiler ses intentions, Manuel Vicente, redevenu un simple député, s’est rapproché du président Joao Lourenço dont il serait un conseiller officieux. Poursuivi dans le cadre d’un scandale financier au Portugal, il est, lui aussi, soupçonné de s’être illicitement enrichi. Mais pour l’heure, il peut dormir tranquille. Les juges ne se montrent pas pressés d’examiner sa situation. Sa soudaine amitié avec Joao Lourenço fait jaser dans les salons feutrés de Luanda. Combien de temps durera-t-elle ? 

Plus généralement, les caciques du MPLA, qui, inexplicablement, mènent grain train, sont, pour le moment, épargnés par cette partie à l’issue incertaine. Nombre d’entre eux ont également profité du « règne » d’Eduardo dos Santos pour faire fortune. Sans surprise, ils voient d’un mauvais œil cette campagne qui pourrait créer une scission au sein du MPLA, un parti empêtré dans ses contradictions et écartelé entre plusieurs courants. 

« Le pouvoir du président Joao Lourenço me paraît plus fort au sein du gouvernement qu’au sein du parti. Il tentera sûrement de peser de tout son poids pour modifier la composition du bureau politique et du comité central lors du prochain congrès du MPLA prévu en décembre 2020. C’est la seule manière, pour lui, d’asseoir son pouvoir et de reprendre les choses en main », souligne Manuel Jose Alves da Rocha.

 » Le pouvoir du président Joao Lourenço me paraît plus fort au sein du gouvernement qu’au sein du parti… »

Appel au FMI

C’est dans ce contexte que l’Angola a pris langue avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Les deux institutions de Bretton Woods accompagnent le pays qui tient à procéder à des réformes courageuses pour assainir ses finances publiques et accroître sa compétitivité. Le 7 décembre 2018, le FMI et Luanda sont parvenus à un accord sur la stabilisation du cadre macroéconomique de l’Angola, au titre de la Facilité élargie de crédit, aux termes duquel le Fonds prévoit d’accorder un prêt échelonné de 3,8 milliards de dollars. Un premier versement a été effectué.

Le 7 décembre 2018, le FMI et Luanda sont parvenus à un accord sur la stabilisation du cadre macroéconomique de l’Angola, au titre de la Facilité élargie de crédit

Ce prêt attribué en contrepartie d’une série de mesures drastiques que l’Angola s’est engagé à prendre apporte-t-il le bol d’air dont le pays a tant besoin ? « L’accord conclu avec le FMI ne contribuera pas à relancer l’économie », note le professeur da Rocha, dubitatif, avant d’ajouter : « Nous n’avons pas, pour le moment, la capacité d’attirer des investissements privés étrangers. Les investisseurs potentiels ont peur de venir en Angola ».

La Banque mondiale, pour sa part, intervient dans le cadre d’un vaste programme de privatisation concernant environ 200 entreprises publiques, dont deux entreprises emblématiques, TAAG, la compagnie aérienne nationale, et la Sonangol, la compagnie pétrolière nationale dont Isabel dos Santos a occupé le poste de présidente du conseil d’administration.

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