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mardi 30 novembre 2021
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«La RDC peut prendre le leadership africain en matière de vote électronique»

Pour la première fois, la « machine à voter » a été utilisée pour des élections présidentielle et législatives en Afrique. Cette innovation a eu lieu en République démocratique du Congo, sur fond de contestation, en décembre 2018. Chrysostome Nkoumbi-Samba*, président d’Afrik@CyberSécurité, un réseau d’experts en management de la sécurité des données numériques, et ancien fonctionnaire de l’Organisation internationale de la Francophonie, estime, malgré tout, que le pays peut tirer profit de cette expérience.

Propos recueillis pour Makanisi par Arthur Malu-Malu.

Une fois l’élection passée, la controversée machine à voter semble avoir été acceptée par l’opinion publique. Comment la RDC peut-elle tirer profit de cette expérience en vue d’exporter son savoir-faire ?

Chrysostome Nkoumbi-Samba : C’est une première expérience. Il faudrait mener une réflexion stratégique en vue d’en tirer les enseignements pour améliorer ce qui peut l’être, dans la perspective des prochaines élections. L’avion est devenu un mode de transport sûr, mais on oublie un peu vite que pour en arriver là, il a fallu passer par plusieurs étapes. Et il y a eu des accidents. La RDC a réussi sa première expérience. Elle aurait tout intérêt à continuer dans cette direction, en apportant les corrections nécessaires à ce qui a pu causer quelques incidents. Le pays aurait tout à gagner en faisant un retour d’expérience avant d’adopter une stratégie globale d’utilisation de la machine à voter qui intègre des aspects liés à la sécurité et aux évolutions sociales.

Le pays aurait tout à gagner en faisant un retour d’expérience avant d’adopter une stratégie globale d’utilisation de la machine à voter qui intègre des aspects liés à la sécurité et aux évolutions sociales.

Quelle serait la marche à suivre ?

CNS : La RDC devrait commencer par inviter tous les États, à commencer par les États voisins, et la communauté internationale à un forum au cours duquel elle mettrait en avant son expérience. Ensuite, elle demanderait les avis des uns et des autres, de sorte qu’ensemble, ils se mettent d’accord pour que cette expérience soit reproduite dans d’autres pays. Lorsqu’à Dakar, on organise un forum sur la paix et la sécurité en Afrique, à la suite des drames récurrents dans la zone sahélo-saharienne, les États regroupés au sein du G5 essaient d’apporter une réponse collective, sous l’impulsion du Sénégal. La RDC peut prendre le leadership en matière de vote électronique en Afrique…

La RDC devrait commencer par inviter tous les États, à commencer par les États voisins, et la communauté internationale à un forum au cours duquel elle mettrait en avant son expérience.

Quels sont les avantages qu’offre la machine à voter ?

CNS : La machine à voter facilite, d’une certaine manière, l’expression du vote. Le vote ici est entendu comme le fait que l’électeur arrive dans le bureau de vote, choisit son candidat et dépose son bulletin dans l’urne. Jusqu’à présent, en RDC, pour voter, il fallait un document de 42 pages. C’était laborieux, alors qu’avec la machine à voter, toutes ces étapes pourraient être franchies en moins de 5 minutes. Donc c’est un gain de temps. C’est, en plus, un gain financier, puisqu’il y a un important investissement à faire au départ, mais qui s’amortit par la suite, parce qu’on n’achète pas de nouvelles machines à chaque élection.

La production en masse de machines à voter localement serait-elle une bonne affaire pour la RDC ?

CNS : Sur le plan économique, le grand gagnant de cette élection est la Corée du Sud qui a réussi à vendre plusieurs dizaines de milliers de machines. La fabrication de cette machine en RDC serait donc la meilleure des choses pour le pays. Cela représenterait beaucoup d’emplois, même pour la sous-région.

La fabrication de cette machine en RDC serait donc la meilleure des choses pour le pays. Cela représenterait beaucoup d’emplois, même pour la sous-région.

A quoi était due la méfiance perceptible dans tous les camps hostiles à tout recours à cet outil qui ne faisait pas l’unanimité ?

CNS : La méfiance était due, si on peut dire, au fait que les acteurs n’avaient pas confiance en eux-mêmes. La machine est un outil qui a été proposé dans le processus, sans une vraie politique d’accompagnement. C’est plus un problème d’accompagnement qu’un problème de fiabilité de la machine. Il faut accompagner le changement. Lors des précédentes élections, on votait à l’aide d’un bulletin, je dirais même d’un journal. Le passage à la machine implique un changement d’habitudes. Ainsi il y a tout un écosystème à mettre en place et à adapter au changement. Cependant, tous ces éléments n’avaient pas été anticipés.

Il aurait fallu associer toutes les parties prenantes pour dégager un consensus sur l’utilisation de la machine.

Qu’aurait-il fallu faire pour dissiper cette méfiance ?

CNS : La logique veut qu’on obtienne le permis de conduire avant de conduire une voiture. Cela suppose qu’on est allé à l’auto-école pour apprendre la conduite et ses règles. Tout cela procure de la confiance. C’est pareil pour la machine. On a choisi la machine, sans réfléchir, de manière globale, à tout ce qu’elle pouvait entraîner : les risques qu’elle pouvait générer, notamment en favorisant d’éventuelles tricheries. Il aurait fallu associer toutes les parties prenantes pour dégager un consensus sur l’utilisation de la machine. Le problème est de savoir si on pouvait s’en passer et si elle offre quelques bénéfices. Au bout du compte, il s’agirait de mettre en balance les avantages et les inconvénients. Et de se décider en connaissance de cause.

Des pirates pouvaient tout de même pénétrer dans le système pour en modifier les données…

CNS : Cette crainte reposait sur une perception. Ce qui peut se comprendre. Mais la machine est un outil. Si l’outil n’a pas un cadre bien défini pour son utilisation, il suscite forcément une dose de méfiance.

« Le numérique peut-être un puissant instrument de développement »

La machine à voter pourrait-elle être, pour la RDC, un premier pas vers la numérisation de pans entiers de son administration publique ?

CNS : Le numérique peut être un puissant  instrument de développement. Le pays a élaboré un plan de numérisation qui, malheureusement, n’accorde pas suffisamment de place au volet élection et aux effets électoraux. Pour l’essentiel, ce plan a repris ce qui est fait dans d’autres pays, notamment la numérisation du secteur médical et de l’administration. Vu sous cet angle là, il ne sort pas du lot, alors que la RDC aurait dû mettre en avant l’expérience qu’elle a si admirablement connue dans le domaine du vote et qui est une première en Afrique. La digitalisation du processus électoral, qui favoriserait, au bout du compte, l’usage de la machine à voter, devrait être incluse dans ce plan. Si on ne s’attaque pas à la production des listes électorales, à la numérisation des hôpitaux pour surveiller et gérer les naissances ou à la digitalisation dans les communes, pour gérer les actes de naissance, on n’aura rien fait.

La RDC peut-elle s’inspirer de l’Estonie qui a souvent été citée comme modèle dans le domaine de la numérisation ?   

CNS : Des Estoniens ont mis au point ce qu’ils appellent l’identifiant unique de la population. Et ils ont réussi à numériser toute l’administration. Toutefois, il ne faut pas se leurrer : l’Estonie, comparée à la RDC, est un pays de très petite taille. La population totale de l’Estonie est inférieure à celle de la ville de Kinshasa. Il y a néanmoins une forte volonté des Estoniens d’utiliser le numérique comme levier. Cela a commencé par la mise en place d’un guichet unique pour l’identité. On ne peut pas dupliquer ce modèle en RDC qui est un pays nettement différent, avec ses spécificités. On peut utiliser le principe, mais procéder à un copier-coller en espérant que les choses marcheront comme en Estonie serait une grave erreur. Si l’Estonie a opté pour le tout-numérique, la RDC aurait intérêt à trouver une bonne combinaison entre le numérique et l’humain.

Si l’Estonie a opté pour le tout-numérique, la RDC aurait intérêt à trouver une bonne combinaison entre le numérique et l’humain.

Comment faut-il s’y prendre pour protéger les données de la population ?

CNS : La protection des données va avec le plan national de numérisation. Ce qui est complexe n’est pas forcément impossible, si on y met de la méthodologie. Cela ne pourra se faire que si on dispose de compétences. Il existe des formations pour améliorer la protection des données numériques qui s’insère dans le cadre de la gestion des risques.

*Chrysostome Nkoumbi-Samba

Après un bac C, puis une licence de mathématiques appliquées à l’informatique à la faculté des Sciences du Congo-Brazzaville, son pays d’origine, Chrysostome Nkoumbi-Samba poursuit ses études supérieures en France, où il obtient une maîtrise de mathématiques et applications fondamentales et un master d’informatique appliqué au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Il intègre ensuite l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en qualité de fonctionnaire international. Après avoir quitté l’OIF, il fait une formation à l’Institut Léonard de Vinci (ILV) à Paris la Défense, en « Management de la sécurité des données numériques », sous la direction de Gérard Peliks, spécialiste de la cybercriminalité–cybersécurité, et Président de l’association CyberEdu.

Actuellement directeur associé/conseil au sein du cabinet NP Consultant (Paris) et enseignant risques pays au sein du MBA MSDN à l’ILV, Nkoumbi-Samba conseille et accompagne des dirigeants dans la digitalisation des processus et la sécurisation de leur patrimoine informationnel.

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