Philosophie bantoue, un atout pour relever de grands défis du XXIe siècle ?

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De haut en bas ; à gauche : Sortie de messe (Kinshasa) ; Pêcheurs (Likouala-Congo-B) ; au milieu : Agricultrices (Nkayi-Congo-B) ; Enfants à Bumba-Puta (Kwilu-RDC), ; à droite : Rassemblement sous l'arbre à palabres à Sembé (Sangha-Congo-B), Famille à Boyélé (Likouala-Congo-B) Photos ©MDMM

La culture bantoue, l’une des plus anciennes d’Afrique, repose sur un ensemble de valeurs philosophiques, spirituelles, morales et sociales qui mettent l’accent sur la solidarité, le respect de la vie, la place de la communauté, le rôle de la palabre, la relation avec les ancêtres, ainsi que l’harmonie entre l’être humain et la nature. Ces valeurs, qui ont façonné l’identité des peuples bantous au fil des siècles, ont également structuré leur organisation sociale, religieuse et culturelle. L’arrivée des missionnaires chrétiens et la colonisation ont toutefois bouleversé cet héritage.

La philosophie bantoue, et particulièrement le principe d’Ubuntu, peut apporter une contribution majeure aux débats contemporains sur la coexistence humaine, la protection de l’environnement et le dialogue entre les cultures et les « civilisations ».

Dans ce troisième et dernier volet de l’entretien qu’il nous a accordé, l’abbé Dieudonné Mushipu Mbombo, docteur en théologie et philosophe, montre que les valeurs héritées de la tradition bantoue, de sa philosophie et de ses voies initiatiques ne relèvent pas seulement du passé. Les Bantous peuvent y puiser des ressources précieuses pour répondre aux défis du monde actuel et contribuer aux grands courants philosophiques et spirituels universels.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu, Arthur Malu-Malu et Jean Lignongo

Makanisi : Quel a été l’impact de l’évangélisation sur la culture traditionnelle bantoue ?

Dieudonné Mushipu Mbombo : On le sait, l’évangélisation, en ce début du 21ème siècle se fonde, selon le choix de la majorité des responsables d’Églises locales, sur le paradigme de l’inculturation. C’est, en effet, l’option des évêques africains depuis le synode des Évêques initié par le Pape Paul VI, en 1974. C’était une réaction après l’erreur de certains missionnaires qui avait consisté à faire la « tabula rasa » des traditions africaines considérées comme rétrogrades. Les évêques africains l’ont confirmé au synode que le Pape Jean Paul II leur a accordé en 1994. C’est à cette occasion historique qu’il a été dit que, désormais, l’Évangile devrait transformer nos cultures tout en prenant en compte, concrètement et spécifiquement, les valeurs locales du peuple qui accueille cet Évangile. La culture africaine offre au christianisme des valeurs proches de l’Évangile, notamment la solidarité entre les humains, l’adoration d’un Dieu unique (monothéisme), le respect de la création, la communion avec les ancêtres que l’on retrouve déjà dans le dogme de la communion des saints au sein du christianisme missionnaire, etc.

L’évangélisation, en ce début du 21ème siècle se fonde, selon le choix de la majorité des responsables d’Églises locales, sur le paradigme de l’inculturation

Les fondements philosophiques et culturels bantous influencent-ils encore aujourd’hui les pratiques sociales et le quotidien des Bantous ?

Certainement oui. Les fondements philosophiques et culturels bantous sont présents dans la manière de vivre de nos contemporains africains. Il est établi, et le Pape Benoit XVI le dit sans ambages dans son Exhortation post-synodale que « L’Église vit chaque jour avec des adeptes des religions traditionnelles africaines. Ces religions qui se réfèrent aux ancêtres et à une forme de médiation entre l’homme et l’immanence, sont le terreau culturel et spirituel d’où viennent la plupart des chrétiens convertis, et avec lequel ils gardent un contact quotidien. » (Africae Munus). Dans la vie des peuples africains, aussi bien en milieu urbain que rural, subsiste un fond des religions traditionnelles. Ces éléments porteurs de valeurs identitaires sont manifestes dans leur quotidien. On les retrouve même chez les populations qui se sont éloignées des terres africaines depuis quelques siècles et se sont installées en Amérique du Nord, en Amérique latine ou dans les Caraïbes. Ce qui prouve que l’identité d’un peuple le définit partout où il est, quelles que soient les nouvelles circonstances de temps et de lieu.

Lire aussi : Les Bantous, quatre mille ans d’histoire https://www.makanisi.org/les-bantous-quatre-mille-ans-dhistoire/

Ces religions qui se réfèrent aux ancêtres et à une forme de médiation entre l’homme et l’immanence sont le terreau culturel et spirituel d’où viennent la plupart des chrétiens convertis et avec lequel ils gardent un contact quotidien

Quelles en sont les manifestations et la portée aujourd’hui ?

Les manifestations de cet héritage s’observent à travers la considération que les Africains ont pour les valeurs de respect des liens familiaux et des morts, convaincus que « les morts ne sont pas morts » comme le proclamait Birago Diop, qu’ils viennent et sont présents dans la vie des vivants. Cela se manifeste aussi dans le respect de la présence de Dieu dans les serments, dans le maintien des interdits et des tabous qui indiquent une ligne morale claire à suivre par rapport aux relations avec les autres membres de la communauté, mais également envers la nature. La référence constante à Dieu et aux ancêtres dans leur quête du renforcement de la vie marque le quotidien des Africains quel que soit leur niveau intellectuel. Cela est impressionnant.  

Pourquoi la philosophie Ubuntu n’est pas enseignée, comme il se doit, à l’université et vulgarisée, du moins dans les pays du Bassin du Congo, alors qu’elle est l’essence de la pensée d’une grande partie de l’Afrique.

C’est juste : la philosophie de l’Ubuntu constitue l’essence de la pensée d’une grande partie de l’Afrique centrale occupée par les Bantous. Elle n’est pas toute la philosophie des Bantous. Elle en est une dimension, orientée directement vers la vie en commun. Pour qu’une philosophie soit enseignée dans une université, il faut avant tout qu’elle soit théorisée structurellement, formalisée et construite selon un cadre scientifique.

C’est cela qui manque souvent pour la plupart des éléments philosophiques africains dont le support est l’oralité culturelle. Mais n’ayez crainte, la philosophie de l’Ubuntu fait aujourd’hui l’objet de nombreux articles dans des revues scientifiques et universitaires en Afrique. On les trouve par exemple dans les Cahiers d’études des religions africaines (CERA) publiés à Kinshasa. Il y a également des Associations et des groupes de réflexions animés par des professeurs d’universités autour de l’Ubuntu. Moi-même j’enseigne l’Ubuntu dans mon cours de philosophie à l’Université de Namur en Belgique.

La philosophie de l’Ubuntu fait aujourd’hui l’objet de nombreux articles dans des revues scientifiques et universitaires en Afrique

Que faire pour revaloriser et mettre en avant les principes et les valeurs de la philosophie bantou susceptibles d’éclairer la société en perte de repères ?

Il appartient aux Occidents de nous écouter, de s’intéresser à ce que nous faisons et à ce que nous sommes. La période du complexe colonial est terminée. Que les Occidentaux arrêtent de penser que les Africains ont tout à apprendre d’eux, et qu’eux n’ont rien à apprendre de nos cultures.

La période du complexe colonial est terminée. Que les Occidentaux arrêtent de penser que les Africains ont tout à apprendre d’eux, et qu’eux n’ont rien à apprendre de nos cultures.

Pourtant, il est évident aujourd’hui que, malgré leur pauvreté matérielle et économique, les Africains ont beaucoup à dire concernant les valeurs humaines à notre monde qui s’individualise de plus en plus et pour lequel l’humain est devenu une matière soumise à la loi libérale du gain comme toute autre matière. Je citerai un exemple édifiant à ce sujet. Lors des derniers jeux olympiques de Milan-Cortina, le discours de la présidente des J.O. a brillé par l’appartenance de cette femme blanche, permettez-moi de le dire ainsi, à l’Afrique dont elle est fière. Elle vient du Zimbabwe. Dans son discours, elle a osé affirmer ceci : « En Afrique, d’où je suis originaire, nous avons un mot ‘Ubuntu’, cela signifie : ‘Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous. Nous pouvons seulement nous élever en portant les autres. Notre force vient de l’attention que nous portons les uns aux autres’». Voilà l’Afrique qui apprend au monde quelque chose d’essentiel.

Lire aussi : Philosophie, cosmogonie et voies initiatiques des peuples bantous. https://www.makanisi.org/philosophie-cosmogonie-et-voies-initiatiques-des-peuples-bantous/

Les valeurs prônées par la sagesse bantoue sont peu connues, contrairement à celles de l’Asie, du monde amérindien et de l’Europe. Ne serait-il pas temps de les mettre en avant pour que l’Afrique, notamment bantoue, puisse davantage contribuer aux grands courants de la pensée universelle ?

Oui, partout, par rapport à la crise écologique, nous entendons dire : « Vous les Africains, vous avez à nous apprendre par rapport à la relation de l’humain avec la nature ». Cette relation qui est fondamentale dans notre anthropologie instruirait les autres peuples, dont les Occidentaux qui regardent la nature sous un prisme utilitaire et dans un rapport d’avoir, alors que les Africains définissent la nature par une relation d’être. Ils sont des éléments du cosmos comme l’est la terre. Aujourd’hui, grâce à la vulgarisation de la communication par la diversification des médias, de l’internet et des réseaux sociaux, on peut beaucoup apprendre de l’Afrique. C’est une question de volonté et d’intérêt.

La relation de l’humain avec la nature, fondamentale dans notre anthropologie instruirait les autres peuples, dont les Occidentaux qui regardent la nature sous un prisme utilitaire et dans un rapport d’avoir, alors que les Africains définissent la nature par une relation d’être.

Lire aussi : Écologie : « L’Africain doit-il écouter les scientifiques ? » https://www.makanisi.org/ecologie-lafricain-doit-il-ecouter-les-scientifiques/

Quel peut être le rôle de l’Église africaine dans la valorisation de la culture bantoue ?

Il faut dire deux choses essentielles ici. D’abord, nous devrons noter tous que la religion fait partie de l’univers mental, philosophique et culturel de l’humain africain, et en l’occurrence du muntu. Sa culture trouve dans la religion le lieu de son expression. Cela implique que l’Église africaine, par ses approches décoloniales que l’on retrouve dans les paradigmes d’inculturation, de libération et d’écologie, devrait valoriser la culture bantoue. C’est par elle, et non par une culture d’emprunt, fût-elle occidentale, et sa rencontre avec l’Évangile, que la mission chrétienne pourrait atteindre en profondeur l’Africain bantu et avoir une signification existentielle pour lui. En intégrant les valeurs culturelles dans ses pratiques de la vie ecclésiale et pastorale, tout en montrant leur correspondance avec l’Évangile, l’Église africaine deviendrait pertinente pour l’Africain d’aujourd’hui. On le voit, par exemple, avec la redéfinition actuelle de l’Église africaine comme Église-Famille de Dieu.

L’Église africaine, par ses approches décoloniales que l’on retrouve dans les paradigmes d’inculturation, de libération et d’écologie, devrait valoriser la culture bantoue.

Tenant compte de votre expérience, comment envisagez-vous l’interaction entre l’homme et la nature dans une perspective symbolique ou théologique ?

Nous y travaillons sérieusement. Il se développe ce qu’on nomme aujourd’hui : l’écoéthologie. C’est une nouvelle discipline au sein de laquelle nous publions des réflexions importantes sur la participation des Églises et des religions à juguler la crise environnementale. Cette dernière nous a fait prendre conscience d’une dimension théologique importante que le christianisme a dû négliger depuis des millénaires, à savoir que l’homme n’est pas la seule créature de Dieu. Le Dieu de la foi chrétienne est un Dieu créateur de l’Univers.

L’homme devrait construire une relation de fraternité avec la nature, comme le réclamait Saint François, une relation de respect, une relation de justice et de responsabilité.

Dans notre théologie de la création, dont les analogies se trouvent dans les cosmogonies africaines, l’homme est d’ailleurs un tard-venu. La nature l’a précédé. Rien ne donne à l’homme le pouvoir de détruire à sa guise cette nature. Il devrait construire une relation de fraternité avec la nature, comme le réclamait Saint François, une relation de respect, une relation de justice et de responsabilité. Le salut de l’homme dépend de la sauvegarde de la terre et des écosystèmes