Deux ouvrages récents explorent l’évolution des relations entre la Chine et les pays africains depuis plusieurs décennies et analysent les stratégies globales définies par l’Empire du Milieu et la place qu’elles réservent à l’Afrique. Ces travaux, étayés par des faits et des données statistiques, remettent en cause certaines idées reçues sur le rôle et la place de la Chine en Afrique et sur la manière dont les Africains les vivent.
Préfacé par le géographe Alain Gascon, « L’Afrique et ses présences chinoises », paru chez L’Harmattan, est un ouvrage collectif, co-dirigé par Thierry Pairault, socio-économiste et sinologue, directeur de recherche émérite, et Xavier Aurégan, géographe, maître de conférence à l’Université catholique de Lille. Paru chez Armand Colin, l’ouvrage « Chine, puissance africaine. Géopolitique des relations sino-africaines » est signé Xavier Aurégan. Deux publications dont on ne peut que recommander la lecture à tous ceux qui s’intéressent aux relations sino-africaines.
Makanisi a fait la recension de ces deux livres, s’appuyant notamment sur leurs synthèses présentées lors du Séminaire « Présences chinoises en Afrique et ailleurs », animé par Thierry Pairault, directeur de recherche émérite (CNRS/EHESS), qui s’est tenu le 5 novembre 2024.
Pour accéder à la retransmission du Séminaire, cliquer sur le lien suivant. https://www.youtube.com/watch?v=TCx4EWZK8i8
L’ouvrage « Chine, puissance africaine. Géopolitique des relations sino-africaines », compte 3 parties : Entre Chine et Afrique, une longue histoire… d’aujourd’hui ; Les trente glorieuses de la Chine en Afrique ; Le temps de Xi Jiping et les nouvelles routes de la soie.
L’aide aux MLN
De l’ouvrage très documenté de Xavier Aurégan, on retiendra plusieurs points dont, en premier, les portes d’entrée ou modalités d’intervention de la Chine en Afrique et leurs acteurs : l’aide militaire, la santé et l’agriculture, autant de cartes de la diplomatie chinoise qui ont évoluté au fil du temps.
Entre 1950 et 1970, la Chine a fourni un appui aux mouvements de libération nationale (MLN) africains, qui voulaient s’émanciper de la tutelle coloniale. Ces soutiens se sont concrétisés par la livraison d’armes, d’uniformes et de vivres dont du poivre, ainsi que l’envoi d’agents chinois, sous couverture journalistique, dont certains ont été expulsés. Les relations de la Chine ont été limitées à des groupes, des leaders et des représentants africains, dans le nord et le sud de l’Afrique.
OMP et coopération militaire
Après la phase de soutien « maoïste » aux MLN africains, la Chine s’est impliquée dans des Opérations de maintien de la paix (OMP) de l’Organisation des Nations unies (ONU). Tout en continuant la vente de matériel militaire, elle a développé des relations de haut niveau, en particulier entre des états-majors militaires africains et chinois, sous la forme de formations, de partage de données et d’exercices militaires conjoints, dans le Golfe de Guinée notamment. Se sont ajoutées des compagnies de sécurité privée chinoises, destinées à sécuriser des périmètres d’infrastructures et des activités d’acteurs chinois, notamment publics.
La Chine et l’Armée populaire de libération sont devenues un acteur mondial de la sécurité non traditionnelle, via tout un arsenal de mesures, d’outils et de moyens dont l’humanitaire. La Chine entend aussi jouer un rôle dans les institutions internationales, notamment onusiennes, grâce aux voix africaines. C’est ainsi qu’elle a pris, à certaines périodes, la direction de la FAO, de l’ONUDI, de l’Union des télécommunications internationales ou de l’Organisation internationale de l’aviation civile.
La diplomatie sanitaire
Autre porte d’entrée en Afrique, la santé a, elle aussi, été une sorte de proto-diplomatie chinoise. Au fil des ans, les missions médicales chinoises, sorte de diplomatie sanitaire de la Chine maoïste, vont se multiplier en Afrique. Les provinces chinoises dont celle de Wuhan, vont être cooptées par le pouvoir central pour gérer ces missions, qui n’ont pas toujours été très efficaces car peu connectées aux besoins locaux. La partie chinoise y vivait souvent en vase clos. Certaines pratiques ont été décriées comme la vocation politique de certains médecins et personnels médicaux. Plus récemment, la Chine a déployé des missions médicales pour acheminer des matériels de lutte contre les pandémies (Ebola et Covid-19).
Des fermes aux terres accaparées
À la politique des fermes chinoises créées dans les années 1960-1970, dont la plupart ont fermé faute de financements, a succédé, à partir du 3me Forum de coopération sino-africaine (FOCAC 2006), l’instauration de centres de démonstration et de formation agricole chinois, principalement en Afrique subsaharienne. Le bilan est mitigé. Les cultures développées n’ont pas toujours correspondu aux besoins des populations locales. Les seuls points positifs ont été la contribution technique chinoise, en particulier sur le riz hybride, et la mise en place de centres de recherche agronomiques, comme le CNRA en Côte d‘Ivoire.
Mais la présence chinoise dans le secteur agricole s’est aussi traduite par l’accaparement de terres (location ou achat). De 4è accapareur de terres en 2021 en Afrique, avec 350 000 ha, en baisse par rapport aux années 1970 (470 000 ha), la Chine a pris la première place avec 4 millions d’ha en 2023, devant les Émirats Arabes Unis et la France. En 2023, la RDC arrive en tête, avec 16 projets représentant 67 % du total des projets chinois en Afrique.
Reconnaissances sino-africaines
Une des préoccupations de la Chine a été de chercher l’appui d’un grand nombre d’États, notamment en Afrique, pour évincer Taïwan du Conseil de Sécurité de l’ONU. En 1971, par un vote de 76 contre 35 voix, avec 17 abstentions, la République populaire de Chine a rejoint les rangs de l’ONUet s’est vuattribuer un siège permanent au Conseil de sécurité. Puis, peu à peu, elle a établi des relations diplomatiques avec tous les pays africains, devenant ainsi la première puissance diplomatique en Afrique.
Corollaire de la diplomatie chinoise, la carte culturelle, non dénuée d’approche politique, s’est traduite par l’établissement d’instituts Confucius qui couvrent quasiment toute l’Afrique.
Des relations économiques déséquilibrées
Si, à partir des années, les relations économiques et financières entre la Chine et l’Afrique s’amplifient, elles sont toutefois très déséquilibrées, des pays et des régions d’Afrique étant davantage privilégiés que d’autres. À tous les niveaux, on observe une inégalité et une asymétrie, avec une polarisation et une concentration des flux commerciaux et des prêts sur quelques pays, dont l’Afrique du Sud et l’Angola, qui accaparent environ 40 % des flux commerciaux sino-africains. Suivent le Nigéria, l’Égypte et, pour partie, l’Algérie.
Avec l’Inde, les États-Unis, la Turquie, la Russie et les pays du Golfe Arabique, la Chine fait partie des pays qui importent majoritairement des produits peu transformés, pour exporter vers l’Afrique des articles manufacturés. La France aurait une structure commerciale plus équilibrée.
Les nouvelles routes de la soie
L’une des principales manifestations des nouvelles routes de la soie en Afrique concerne les ports. Dans ce domaine, les interventions chinoises se situent à trois niveaux : la Chine peut être bailleur, intervenir dans la construction totale ou partielle d’infrastructures portuaires et/ou être investisseur-exploitant (gestion d’infrastructures, de terminaux à conteneurs en particulier). Quatre acteurs chinois (CMG, Hutchison, CHEC et Cosco shipping Ports) opèrent dans le secteur, en concurrence avec des groupes internationaux. La Chine a des parts très minoritaires dans les contrats de gestion des ports, qui restent la propriété des États africains. Il n’y a pas de ports chinois en Afrique.
Les acteurs chinois en Afrique
Dans les années 1950/60 et 70, ce sont des acteurs publics chinois (diplomates, militaires, espions, coopérants, techniciens), puis des travailleurs migrants (expatriés), salariés de grands groupes à capitaux publics chinois, qui ont été envoyés en Afrique. Depuis les années 2000, des migrants investisseurs privés, partent aussi en Afrique pour investir tout ou partie de leurs capitaux, dans des commerces ou des petites industries etc. S’ajoutent des touristes chinois, environ un million chaque année, qui ne représentent que 3 % seulement du tourisme chinois à l’étranger et se rendent principalement au Kenya, en Tanzanie ou au Maroc.
L’Afrique et ses présences chinoises
La première partie de l’ouvrage « L’Afrique et ses présences chinoises », préfacé par Alain Gascon, géographe, professeur honoraire (Institut français de géopolitique-Université Paris VIII), porte sur les stratégies géopolitiques chinoises en Afrique. Dans « la Chine et le multilatéralisme », Jean-Jacques Gabas montre l’inversion du discours de la Chine, qui, à l’origine, prônait la désoccidentalisation. Au sein de la FAO, il y avait une réflexion très avancée pour revenir sur les modes antérieurs de développement agricole en Afrique et instaurer une agroécologie. Mais, avec l’arrivée de la direction chinoise, les anciennes visions technicistes, du modèle américain des années 1920, fondé sur l’usage des produits chimiques, ont été remises en avant. D’où un retour à l’occidentalisation des pratiques. Un revirement qui a profité aux grandes sociétés chimiques chinoises.
La « privatisation » de l’influence
Dans « Financements chinois et Influence française en Afrique », Thierry Pairault alerte sur la confusion faite entre le champ du politique, qui est institutionnalisé et celui de l’économie, beaucoup plus informel. « Lorsque l’on analyse les présences de pays étrangers en Afrique, on retient l’activité politique et on oublie qu’une activité économique peut exercer une influence au moins aussi importante que l’action politique. Lorsqu’on mesure l’influence d’un pays, on oublie cette influence « privatisée » pour ne remarquer que la diminution de l’influence publique institutionnalisée », insiste-t-il. Ainsi, la France a été obligée de quitter le Niger, mais les entreprises françaises sont toujours sur le terrain, même si elles doivent renégocier.
En d’autres termes, si les formes institutionnelles de l’influence politique d’un pays ne sont plus opérationnelles, en revanche, les formes informelles de l’influence économique restent actives.
Le phénomène de « privatisation » concerne aussi les financements. Si les financements bilatéraux provenant des pays occidentaux sont en baisse, en revanche ceux émanant d’institutions, d’entreprises ou de banques privées occidentales augmentent.
Charlotte Écorne, pour sa part, a abordé la manière dont les pays africains essayent de récupérer ou d’adapter les normes du secteur des télécommunications telles que les Chinois voudraient leurs imposer. Le tourisme, évoqué par Maxime Dejean, est aussi une forme d’influence que la Chine entend exercer.
Approches socio-politiques africaines
Dans la seconde partie de l’ouvrage, sont présentés des exemples d’instrumentalisation par des Africains de produits chinois et de réponses à l’attitude parfois hégémonique des Chinois. Prenant l’exemple du Ghana, Paola Pasquali et Costanza Franceschini insistent sur le fait que, là où elles interviennent, les entreprises chinoises ne sont jamais seules, mais qu’elles évoluent à côté d’autres acteurs internationaux et d’acteurs locaux, dans un environnement dirigé par le Ghana. Les solutions font l’objet de discussions ou sont imposées par le gouvernement.
La volonté de la Chine de revendiquer toutes les interventions, en oubliant le rôle joué par d’autres acteurs, est dénoncée. Cet article, qui participe à une sorte de « désinisation », démontre que les acteurs africains sont toujours présents dans les projets.
Instrumentalisation
D’autres travaux analysent la manière dont les Africains instrumentalisent la présence chinoise. Tel est le cas de « l’Engagement sociétal des entreprises chinoises en Algérie » de Yue Lin et « Les Stratégies chinoises dans le secteur du BTPH algérien », de Hicham Rouibah, ou de l’article « Films de kung fu et cultures urbaines à Abidjan », d’Alexandro Jedlowski qui démontre comment le visionnage de films de Kung fu a abouti chez certaines bandes à une nouvelle identité nationale qui a pu influencer la vie politique en Afrique.
L’article sur « Les influences de la Chine sur les tradipraticiens camerounais », d’Antoine Kernen et de Lucia Candelise, présente un cas d’instrumentalisation d’un produit chinois au Cameroun où les tradipraticiens ont utilisé un détecteur quantique, fabriqué en Chine, pour en faire un instrument magique et prouver la scientificité de leur diagnostic auprès de leur clientèle.
L’ouvrage se termine par une annexe statistique qui reprend pour l’année 2022 tous les éléments disponibles en matière économique concernant des relations entre la Chine et les pays africains.
Déséquilibres Chine/UE
Selon Thierry Pairault, l’Union européenne est déficitaire par rapport à l’Afrique, parce qu’elle achète des produits finis aux pays africains, ce que d’autres pays ne font pas, dont la Chine. Les financements chinois à l’égard de l’Afrique correspondent environ au quart des financements de l’Union et des pays européens pris dans leur ensemble.
Autre constat : pour les pays européens et l’Union européenne, le centre de l’Afrique est l’Afrique méditerranéenne où l’activité économique est très importante car liée aux relations entre le nord de l’Afrique (l’Afrique Méditerranéenne) avec le nord de la Méditerranée. Cette vitalité est alimentée en partie par les présences chinoises.
Dans les bases de données de la Banque mondiale, la rubrique Afrique subsaharienne distincte de celle des autres pays correspond à la stratégie d’aide de la Banque aux pays les plus pauvres, situés plutôt en Afrique subsaharienne et au fait que 90 % des financements à l’Afrique subsaharienne proviennent de l’Agence internationale pour le développement, alors que la Banque internationale pour la reconstruction et le développement intervient dans le nord de l’Afrique.
Et Thierry Pairault de conclure. « Nous avons opéré un certain décentrement de l’analyse en évitant le piège de l’essentialisation consistant à dire que la Chine fait ceci et que la Chine fait cela en Afrique. L’autre décentrement que nous devons mettre en avant est la prise en compte d’acteurs qui ne sont pas directement visibles et institutionnalisés sous des formes anciennes ».
- Les présidents chinois depuis 1949 :
- – Mao Zedong (1949-1976),
- – Hua Guofeng (1976-1978)
- – Deng Xiaoping (1978-1989)
- – Jiang Zemin (1989-2002)
- – Hu Jintao (2002-2012)
- – Xi Jinping (2012-)
© Copyright Makanisi. Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite. Toute reprise diffusée doit être partielle (un quart du texte maximum), faire mention de la source (www.makanisi.org) et indiquer l’URL renvoyant à l’article.














