RDC. Fifi Kikangala, une designer qui veut révolutionner son métier

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Fifi Kikangala, assise sur l'une de ses créations. @Omoy

Fifi Kikangala n’a pas choisi la voie de la facilité. Cette designer se bat, avec ses propres armes, pour valoriser son métier, et les savoir-faire connexes, dans son pays, la République démocratique du Congo (RDC) où le fait de se lancer dans l’entrepreneuriat peut prendre les allures d’un parcours du combattant. Un pays où, par ailleurs, le patrimoine artisanal tardait à rejoindre le design moderne, alors que, dans des pays comme le Burkina Faso ou le Sénégal, l’art de la décoration intérieure est florissant depuis longtemps et consacré par des salons.

En dépit d’un contexte économique et entrepreneurial difficile, la jeune femme continue à creuser son sillon, contre vents et marées. Celle qui a décidé de tout quitter en Belgique pour rentrer à Kinshasa et se mettre à son compte a, à son actif, quelques belles réalisations, même si une multitude de projets, qui lui tiennent à cœur, sont encore enfermés dans ses tiroirs.

Retour sur un parcours inspirant et porteur de multiples enseignements.

Enfant, elle rêvait de devenir architecte ; mais architecte, elle ne l’est pas devenue. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Après un parcours atypique, elle arbore aujourd’hui plusieurs casquettes : entrepreneur, designer intérieure et enseignante à l’Académie des beaux-arts à Kinshasa.     

Loin des prétoires en Belgique

Si son père est avocat et sa sœur avocate, Fifi Kikangala a choisi, elle,  de suivre un autre chemin et d’aspirer à autre chose, loin des prétoires. Après l’obtention de son diplôme d’État (l’équivalent du bac), la native de Kinshasa s’envole, à l’âge de 20 ans, pour la Belgique où elle tient à effectuer des études d’architecture. Cependant, les réalités auxquelles elle est confrontée sur place ne correspondent pas tout à fait à ses attentes. Elle ne tiendra pas jusqu’au bout, pour plusieurs raisons : épuisantes démarches administratives, papiers à renouveler de temps en temps, exigences plus élevées qu’ailleurs, etc.

Elle choisit de se lancer dans des études de décoration d’intérieur. « La décoration m’a toujours attirée, depuis l’enfance. Je faisais des guirlandes, je dessinais beaucoup », se souvient-elle

Elle décide de laisser tomber l’architecture et de s’engager dans une nouvelle direction. C’est ainsi qu’elle opte pour des études de marketing où les conditions sont beaucoup moins contraignantes. Trois ans plus tard, son diplôme en poche, elle choisit de se lancer dans des études de décoration d’intérieur. « La décoration m’a toujours attirée, depuis l’enfance. Je faisais des guirlandes, je dessinais beaucoup », se souvient-elle.

Retour au pays

Forte de ses diplômes, Fifi Kikangala travaille dans des cabinets d’architecte et des enseignes de décoration. Mais, tout bascule le jour où elle regarde une émission de télévision consacrée à une femme issue de l’immigration en France, qui se plaint de son parcours professionnel. La dame constate, non sans un brin d’amertume, qu’elle n’a pas réalisé son rêve de gravir les échelons, après avoir exercé le même métier et effectué les mêmes gestes, pendant vingt-deux ans. Marquée par les propos de cette femme, Fifi Kikangala décide alors de quitter la Belgique où elle est conseillère de vente chez Indiyex, un groupe espagnol, spécialisé dans le prêt-à-porter, et de rentrer au pays. C’est ainsi qu’elle débarque à Kinshasa en 2012, avec une seule idée en tête : entreprendre. Elle réfléchit à plusieurs projets qui embrassent une diversité de secteurs : conciergerie privée, design de mobilier, décoration d’intérieur…

L’agence de décoration intérieure que Fifi a fondée et baptisée Omoy Interior Design, est devenue une référence dans certains milieux.

Bilan globalement positif

Une douzaine d’années plus tard, le bilan est assez bon. L’agence de décoration intérieure que Fifi a fondée et baptisée Omoy Interior Design, est devenue une référence dans certains milieux. La société se porte assez bien. Elle arrive à conclure des contrats qui lui permettent de tourner correctement. Une bonne santé financière qui n’est pas chose courante  dans le milieu des affaires congolais réputé difficile, où la vie des entreprises est fragile. 

Un petit échantillon des créations d’Omoy. ©Omoy

Omoy Interior Design compte une petite équipe d’une demi-douzaine de personnes. « C’est le noyau de l’entreprise. L’équipe s’agrandit lorsque nous avons de gros projets à mettre en œuvre. Dans ce cas, je prends des consultants qui travaillent pour le compte de la société », explique-t-elle.

Outre son activité principale de designer, Fifi Kikangala donne des cours de design à l’Académie des beaux-arts à Kinshasa.

Outre son activité principale de designer, Fifi Kikangala donne des cours de design à l’Académie des beaux-arts à Kinshasa. Elle aime ce qu’elle fait. Un petit regret toutefois : « Je trouve que mes étudiants n’ont pas une grande culture générale ; alors qu’aujourd’hui, avec Internet, on peut plus facilement apprendre, on peut voyager sur son ordinateur… Ils ne semblent pas se rendre compte des bienfaits que l’on peut tirer d’Internet », déplore-t-elle.

Lire aussi : Le tissu raphia, emblème de l’identité culturelle des peuples du Bassin du Congo. https://www.makanisi.org/le-tissu-raphia-embleme-de-lidentite-culturelle-des-peuples-du-bassin-du-congo/

Des créations, reflets de son histoire et de la culture de son pays

Pour créer ses collections – du mobilier et divers autres objets -, la jeune femme puise dans la culture de son pays, en s’appuyant sur les savoir-faire ancestraux et en utilisant les matières premières locales brutes qu’elle travaille ou retravaille pour leur donner de nouvelles formes et de nouveaux usages.

Parmi les matériaux qu’elle utilise, figurent le bois, bien évidemment, mais aussi les cauris, les branches de palmier et surtout les Kuba, des textiles de raphia tissés, dont la tribu Kuba, dans le Kasaï, s’est fait une spécialité. Collection phare de sa marque de mobilier Omoy Interior Design, Kuba a ainsi remporté un franc succès dans des salons d’art à l’étranger, comme lors de la Paris Design Week.

Façonnées par son imagination , ses pièces épousent des formes élégantes et contemporaines, tout en étant marquées du sceau du patrimoine ancestral congolais.

Façonnées par son imagination et sa touche personnelle, ses pièces épousent des formes modernes, élégantes et contemporaines, tout en étant marquées du sceau du patrimoine ancestral congolais. Les collections Omoy sont le reflet de l’histoire de leur créatrice, de ses voyages entre l’Afrique et l’Europe, de son héritage culturel et des influences modernes qui l’ont nourrie.

Valoriser les métiers de la filière design

Si elle peut dresser un bilan globalement positif de son parcours, elle ne minimise pas les difficultés auxquelles elle fait face dans une ville tentaculaire comme Kinshasa. « Pour me faire payer, ce n’est pas toujours facile. Des ministres me doivent de l’argent. Ils tardent à honorer leurs engagements. Que dois-je faire ? Cette situation peut décourager ».

Une autre difficulté que la designer rencontre est la rareté de la main d’œuvre qualifiée. « Je forme les gens de façon informelle. Ça peut rendre fou par moments. D’où mon idée de créer une école ».

Il faut que toute la chaîne de valeur soit forte pour que toute l’industrie soit forte. Nous devons donc valoriser tous les métiers de cette industrie

D’où également son souhait de voir  la chaîne de valeurs de la filière design se renforcer. « J’ai beau dessiner des choses extraordinaires, si je n’ai pas de bons artisans, mes objets restent virtuels. Il faut que toute la chaîne de valeur soit forte pour que toute l’industrie soit forte. Nous devons donc valoriser tous les métiers de cette industrie. Il y a traditionnellement une guéguerre chez nous, entre architectes et architectes d’intérieur. Les architectes traitent parfois les architectes d’intérieur de décorateurs. L’architecte a tendance à vouloir tout faire, parce qu’il perd une partie de son budget s’il associe un architecte d’intérieur à ce qu’il fait, alors que les deux peuvent être complémentaires ».                       

La première édition du salon du design   

En 2024, Fifi Kikangala organise la première édition de Kinshasa Interior Design Show (KIDS), un salon du design qui s’est tenu à l’Académie des Beaux-Arts, hôte et partenaire de l’évènement. L’inauguration, qui a eu lieu le 28 août, a enregistré la présence de la ministre de la Culture, des arts et du patrimoine, Yolande Elebe et du directeur de l’Académie, le professeur Henri Kalama Akulez.

En août 2024, Fifi Kikangala a  organisé la première édition de Kinshasa Interior Design Show (KIDS), un salon du design qui s’est tenu à l’Académie des beaux-arts, hôTe et partenaire de l’événement.

Kinshasa Interior Design Show, Fifi (à gauche), avec la ministre de la Culture, des arts et du patrimoine (au milieu) et le directeur de l’ABA (à droite)

« C’était l’apothéose d’une série d’actions que j’ai entreprises pendant un an. Je n’ai pas réuni que des designers. Il y avait aussi d’autres acteurs du secteur : architectes d’intérieur, designers, architectes, communicants, fournisseurs de matériaux, etc. Nous nous sommes retrouvés pour parler des problèmes liés à l’exercice de nos métiers », relève-t-elle.  Cette expérience réussie est appelée à se renouveler à une fréquence qui n’a pas encore été déterminée.

Lors du salon, Fifi Kikangala a présenté le projet « Econudge DRC» de Merveille Ilunga, qui s’attaque aux déchets plastiques, véritables fléaux pour l’environnement. Outre  la sensibilisation et l’éducation aux questions environnementales, le projet vise la collecte et le recyclage des déchets plastiques qui seront transformés en matériaux de construction et d’embellissement durables, dont des pavés offrant ainsi des solutions innovantes pour le bâtiment.

Les projets d’avenir

Toujours fourmillante d’idées, Fifi Kikangala a en projet de rendre visibles tous les professionnels de l’industrie du design.  « Une partie de la population ne sait pas qu’on existe. Ils ne savent pas où nous trouver. Nous sommes en train de récolter les données pour produire un annuaire dans lequel il y aura les gens de l’industrie : architectes, architectes d’intérieur, plombiers, électriciens… »

Où se voit-elle dans 10 ans ? « Je veux ouvrir une école de design, un centre de formation aux métiers spécifiques liés à cette industrie. »

Où se voit-elle dans 10 ans ? « Je veux ouvrir une école de design, un centre de formation aux métiers spécifiques liés à cette industrie. », informe Fifi Kikangala qui voit l’avenir en rose.

L’international compte beaucoup pour cette designer connue pour avoir des relais dans des ateliers établis en France et en Belgique. Une autre de ses grandes ambitions est d’étendre son réseau hors des frontières nationales et de multiplier ses points de vente. « J’ai envie de vendre à New York, Singapour, Miami, Londres, Paris, etc. », explique-t-elle.  

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