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samedi 13 avril 2024
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Congo. Kouilou : l’ONG Noé veut lutter contre les attaques d’éléphants

Par John Ndinga-Ngoma

Comment préserver les éléphants, en surveillant de près leur reproduction, tout en évitant que leur présence n’abîme l’écosystème, ne détruise des cultures et ne mette en péril des vies humaines ? Des idées ont été avancées ici et là. La construction d’une clôture électrifiée est l’une des mesures privilégiées par l’ONG française Noé, qui gère le parc national de Conkouati-Douli, situé dans le département du Kouilou.

À la périphérie et au sein même du parc national de Conkouati-Douli (PNCD), les éléphants s’attaquent régulièrement à des plantations et, parfois, à des humains. Ces troupeaux, qui cherchent à se nourrir, font des dégâts considérables : montagnes de déjections, cultures dévastées, tarots, ignames, manioc, etc. arrachés brutalement et abandonnés sur place, blessures, voire morts d’hommes… 

Dans les districts de Nzambi et de Madingo-Kayes, une trentaine de localités ont ainsi été victimes d’au moins une descente d’éléphants ces derniers mois. Deux chasseurs ont même été grièvement blessés et deux personnes tuées par des pachydermes à Tié-Tié, un village proche de la frontière gabonaise, ainsi qu’à Sialivakou, situé à environ 130 kilomètres au nord de Pointe-Noire.

Selon certaines sources, le nombre d’éléphants présents dans le secteur du PNCD variait entre 900 et 1000, en 2021. Rien n’indique que les chiffres aient considérablement changé en deux ans. D’où le danger qui guette en permanence les populations riveraines.

Dans les districts de Nzambi et de Madingo-Kayes, une trentaine de localités ont ainsi été victimes d’au moins une descente d’éléphants ces derniers mois.

Impuissants face aux pachydermes

Plusieurs villages se montrent pour le moment impuissants face à l’action destructrice d’éléphants. Une habitante de Sialivakou se souvient du spectacle de désolation qui s’est offert à son regard après le passage de pachydermes sur son champ : « Rien de plus triste que de ne pas jouir du produit de son travail. Quand je pense à tous mes efforts physiques et les dépenses effectuées pour le défrichement ou l’abattage d’arbres et d’arbustes… C’est comme si on venait de m’enterrer vivante », se plaint Célestine Bouanga.

Cette dernière, découragée, a carrément décidé de jeter l’éponge. Cette quadragénaire, qui se bat comme elle peut pour subvenir à ses besoins grâce à la vente de produits comme le manioc, ne sait plus à quel saint se vouer. « L’argent que mon mari gagne grâce à la pêche est habituellement investi dans certains projets. Mais depuis que j’ai renoncé à l’agriculture à cause des éléphants, le pauvre souffre, car je suis totalement dépendante de lui », confie-t-elle.

Face à cette inquiétante situation, certains villageois ont choisi de s’installer ailleurs. Cette vague de déménagements a des conséquences démographiques.

Villages abandonnés

Célestine Bouanga n’est pas la seule à avoir abandonné l’agriculture pour ces raisons. D’autres agricultrices du secteur, qui travaillaient sur de faibles superficies, ont fait la même chose, sans pour autant avoir trouvé une activité de substitution. « Imaginez-vous une femme célibataire qui ne sait pas pratiquer la pêche. Elle va souffrir ! Donc, cette affaire d’éléphants est un véritable frein à l’autonomisation de la femme », explique Gérald Boungou, habitant de Tandou-Ngoma. « Beaucoup de femmes s’approvisionnent désormais en produits vivriers à Pointe-Noire, alors que, dans le passé, elles produisaient aussi pour cette ville », explique Germaine Tchitoula, habitante du village Noumbi, au bord du fleuve éponyme.

Deux habitantes de Sialivakou constant les dégâts causés par les éléphants dans leur champ. ©JNN

Face à cette inquiétante situation, certains villageois ont choisi de s’installer ailleurs. Cette vague de déménagements a des conséquences démographiques. Tandou-Ngoma a ainsi vu sa population passer de 500 à 372 âmes. « Ils quittent le village pour s’installer dans d’autres localités comme Tchibota, Bondi, Kondi et Tchilounga, qui sont peu fréquentés par les éléphants. Du moins, jusqu’ici… », témoigne Jean Léon Maboumba, chef du village Tandou-Ngoma.

Les mesures de l’ONG Noé

L’ONG française Noé, qui gère le parc national Conkouati-Douli depuis 2021, s’emploie à mettre en place des mesures destinées à répondre aux préoccupations des populations et à les protéger des méfaits de la faune sauvage. Créée en France en 2021, cette organisation chargée de la protection de la nature et active dans plusieurs pays, a élaboré un programme qui repose sur deux axes : le regroupement de paysans locaux sur un même site et l’érection d’une clôture électrifiée pour dissuader les pachydermes d’opérer dans le secteur. « Nous demandons aux communautés d’un même village de se regrouper sur un même champ. Il s’agira, par la suite, de réfléchir à la mise en place d’une clôture électrique qui repoussera les éléphants », explique Modeste Makani, responsable du développement communautaire au sein de l’ONG.

Pour l’ONG Noé, la ZAP, une zone choisie par une communauté, a pour vocation de protéger les villages contre les conflits homme/faune.

Mvandji, expérience pilote

Dans le cadre de ce programme, le regroupement prend le nom de Zone agricole protégée (ZAP). Toutefois ce concept, tel que défini par l’ONG Noé, diffère de celui du ministère congolais de l’Agriculture, de l’élevage et de la pêche, qui, lui vise principalement à « garantir l’autosuffisance alimentaire ». 

Pour l’ONG Noé, la ZAP, qui est une zone choisie par une communauté, a pour vocation de protéger les villages contre les conflits homme/faune. Elle permet donc de protéger les cultures et les populations des méfaits causés par les animaux sauvages. Le type de protection variera d’une ZAP à l’autre. 

Situé dans le district de Nzambi, à quelque 120 km au nord de Pointe-Noire, le village de Mvandji, premier site à inaugurer le programme ZAP de Noé, est une expérience pilote. Dans son cas, la protection choisie est une clôture électrique d’une longueur de 800 mètres. « Mvandji comprend cinq ménages (sur les sept que compte le village) qui ont accepté de faire partie de la zone protégée. On a signé, le 1er août dernier, le contrat avec la société qui va installer la clôture. Cette zone agricole de protection devrait être opérationnelle à partir du 15 novembre », informe Makani.

La protection choisie est une clôture électrique d’une longueur de 800 mètres

Enthousiasme ou pessimisme

Après l’annonce de cette nouvelle, les avis sont partagés. Certains villageois font preuve d’enthousiasme.  « Je suis optimiste, car je sais qu’une fois nos champs clôturés, les éléphants ne dévasteront plus nos cultures. Que ça puisse vite arriver ! », se réjouit Christiane Mbouity Mboumba, une des agricultrices qui ont accepté de faire partie de la ZAP.

Même optimisme chez Rose Taty Tandou-Ngoma, qui vit à Tandou-Ngoma, un village éloigné de quelque 7 kilomètres de Mvandji : « Je veux qu’on mette cette barrière électrique chez nous aussi. En tout cas, nous pourrions, également, nous regrouper », indique-t-elle.

D’autres, en revanche, se montrent plus réservés, voire sceptiques ou font preuve d’impatience. « On nous a promis une clôture électrique depuis mai 2023. Mais on attend toujours. Même si cela devient une réalité, il va falloir que les résultats soient probants », avance Alphonse Makosso, secrétaire général de Mvandji.

Un pessimisme justifié par l’échec d’anciennes politiques. « Pensez-vous que cette fois-ci sera la bonne ? Peut-être. Mais qu’est-ce qu’on n’a pas essayé pour repousser les éléphants ? Piments, fils électriques, ampoules, en tout cas, on a tout tenté, mais en vain. Les éléphants ont déjoué tous ces plans de dissuasion », rappelle Makosso.

Exemple d’un champ ravagé par le passage d’éléphants. ©JNN

Moyens du bord

Autrefois, en effet, divers moyens du bord ont été utilisés pour tenter de repousser les éléphants. Piments, câbles électriques, ampoules, etc. Une gamme variée de recettes a été essayée, en pure perte. Les pachydermes sont parvenus à contourner ces entraves. 

L’éléphant est un animal réputé tenace, qui n’abandonne pas facilement, même s’il échoue, dans un premier temps. « C’est un animal qui ne s’avoue jamais vaincu. Il échoue la première fois, il repart. Mais il revient à la charge avec de nouvelles idées », avertit Prosper Kokolo, chef du village Sialivakou. C’est ainsi qu’après plusieurs tentatives, les éléphants se sont employés à détruire méthodiquement les batteries photovoltaïques chargées d’alimenter les ampoules qui les gênaient, comme s’ils avaient compris qu’il suffisait d’éliminer la source de la lumière pour neutraliser les lampes qui éclairaient les lieux.

« L’une des priorités sera de définir des solutions appropriées au conflit entre l’homme et la faune » 

Les solutions idoines

Difficile pour l’instant de juger de l’efficacité de la ZAP de Noé. Mais en attendant son démarrage à la mi-novembre, l’ONG entend mettre en œuvre une gestion participative à travers une plateforme où les 31 villages seront représentés par les points focaux mis en place en juillet dernier.

L’organisation tient, par ailleurs, à associer les populations locales à la réflexion sur les solutions appropriées à trouver. « Il est prévu l’élaboration d’un document stratégique de développement communautaire. L’une des priorités sera de définir des solutions appropriées au conflit entre l’homme et la faune », explique Makani.

Une mesure vivement attendue. « Je suis impatient, car j’ai hâte de connaître les politiques conjointes qui seront mises en place par nous, les responsables de Noé, pour que des solutions idoines soient trouvées au problème des éléphants », indique Ghislain Taty, secrétaire général de l’Association de gestion durable des ressources naturelles et de l’écotourisme par les communautés autour des aires protégées (AGDURNE-CAP), une ONG locale. Il représentera aussi le point focal de Tandou-Ngoma lors du lancement de la plateforme.

Ces stratégies devraient permettre aux populations de ne plus subir les attaques des éléphants. Toutefois d’autres défis seront à relever par Noé. Notamment la levée ou la mobilisation de fonds, car il faudra participer au développement communautaire et financer la mise en place d’alternatives durables pour les riverains.

Une clôture électrique autonome, qui génère sa propre énergie à l’aide de panneaux solaires reliés à des batteries photovoltaïques, a été installée au parc Nouabalé-Ndoki

L’expérience du parc Nouabalé-Ndoki

Des mesures de protection semblables ont déjà été mises en place au Congo.  L’ONG américaine Wildlife Conservation Society, qui administre le parc national Nouabalé-Ndoki, situé dans le département de la Sangha, dans l’extrême nord du Congo, y a installé, en 2019, une clôture électrique autonome, qui génère sa propre énergie à l’aide de panneaux solaires reliés à des batteries photovoltaïques. Ce dispositif semble avoir prouvé son efficacité, à telle enseigne que les populations locales, contraintes de « cohabiter » avec les éléphants, se montrent plutôt satisfaites. 

Une soixantaine de familles disposent chacune d’une parcelle à cultiver dans cet environnement, qui jouit d’un calme relatif depuis que cette clôture a été érigée. Des caméras installées tout autour du site montrent que des pachydermes tentent régulièrement de faire irruption dans les champs, sans succès. La charge électrique les en éloigne. Un espoir pour les communautés du Kouilou confrontées au problème des éléphants.

Article réalisé avec l’appui financier du Rainforest Journalist Fund et du Centre Pulitzer accordé à l’auteur de l’article pour son reportage.

Conkouati-Douli, un trésor national

Le Parc National de Conkouati-Douli (PNCD) a été créé par le décret présidentiel n°99-136 bis du 14 août 1999. Il est situé à cheval sur les districts de Nzambi et de Madingo-Kayes dans le nord du département du Kouilou, à environ 160 kilomètres au nord de Pointe-Noire.

Sa végétation est constituée essentiellement d’une vaste savane parsemée d’innombrables îlots de forêts galeries. Cette flore, qui couvre une superficie de 504.950 hectares, est un sanctuaire pour beaucoup d’animaux, dont des herbivores tels que les éléphants (Loxodonta africana cyclotis) et les buffles (Syncerus caffer nanus). On y trouve également des primates dont des gorilles et des chimpanzés, ou des félins comme la panthère.

À la création, sa gestion fut confiée à Wildlife Conservation Society (WCS). Appliquant la législation congolaise sur la protection de la faune, cette ONG américaine spécialisée dans la protection de la faune sauvage, a privilégié une approche participative, axée essentiellement sur la sensibilisation et la mise en place d’alternatives aux privations imposées par les textes.

WCS avait, par exemple, créé la Caisse de développement communautaire (CDC) dont le comité de gestion est composé de membres du WCS, de chefs de villages et d’ONG locales.

Mais en 2018, WCS a dû quitter le PNCD. Le site a, par la suite, renoué avec des activités illégales dont le braconnage, le sciage artisanal et l’exploitation de ressources minières comme la cassitérite. Les tortues marines, qui attiraient également quelques affairistes, n’ont pas été affectées par ce départ, car ces reptiles sont suivis de près par l’ONG Renatura depuis 2005.

Nouveau partenaire du gouvernement congolais, l’ONG française Noé, dont l’installation sur ce site remonte à 2021, a fait de la lutte contre le braconnage l’une de ses priorités. Elle mène cette lutte en s’appuyant sur une gestion concertée avec les communautés afin de trouver des solutions consensuelles à l’interminable conflit entre humains et animaux. JNN

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