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dimanche 14 juillet 2024
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Na lingi yo… Décryptage du langage amoureux au Congo

Comment déclare-t-on sa flamme à l’être aimé au Congo ? Que ce soit en français, la langue officielle, en lingala, en kikongo ou dans les autres langues du pays, les mots et les expressions ne manquent pas pour exprimer l’amour, la beauté de l’élu(e) du coeur, la sexualité, voire la drague. Souvent poétiques, parfois machistes, tantôt pudiques, tantôt moralistes, ces expressions disent la joie d’être amoureux, le désespoir quand l’autre disparaît ou ne partage pas le même élan du cœur, mettent en garde contre les infidélités et les mensonges, rappellent les codes à respecter, conseillent, suggèrent…

Ces expressions puisent leur origine dans la tradition, la musique, les pratiques magiques et surtout dans la musique des deux Congo, notamment celle des années 1960 à 1990.

Dans son livre Abécédaire des expressions amoureuses au Congo, Cupidon au Congo, paru chez L’Harmattan, Bernard N’Kaloulou nous livre plusieurs facettes du langage amoureux, tel que l’expriment les Congolais des deux rives.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi :  Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

Après la publication successive de quatre romans aux Éditions L’Harmattan, La Ronde des polygames (2010), Promesse de Gorille (2013), Sauvage toi-même (2018) et Le Pousse-pousse de Makélékélé (2021), j’ai voulu m’accorder une petite parenthèse et revenir vers mon lectorat avec un sujet plus léger, « l’amour ».

l’amour, c’est toujours compliqué comme on le clame à Kinshasa ou à Brazzaville.

Un sujet plus léger ! Vraiment ?

J’ai parlé de sujet plus léger ? Eh bien, c’est raté. La problématique amoureuse s’est révélée plus ardue que je ne le pensais. En effet, qui n’a jamais rêvé d’aimer et d’être aimé ? Comment s’y prendre pour rencontrer, séduire et aimer, pour entretenir le sentiment amoureux ? Décidément, l’amour, c’est toujours compliqué comme on le clame à Kinshasa ou à Brazzaville. Ce qui veut dire que sur l’amour au Congo, il reste encore beaucoup à apprendre.

Comment avez-vous procédé pour recenser ces expressions ?

Mes souvenirs de jeunesse ont contribué, très modestement il est vrai, à nourrir la liste des expressions amoureuses ainsi que la littérature orale, appelée l’oralité, notamment les proverbes, les contes… dont se repaissent goulument nos artistes et musiciens pour agrémenter leurs œuvres.

De toutes les sources des expressions amoureuses au Congo, l’apport de la musique congolaise est le plus marquant.

Cependant, de toutes les sources des expressions amoureuses au Congo, l’apport de la musique congolaise est le plus marquant. Elle est devenue, et de très loin, le principal média. Les chansons enrichissent sans cesse le lexique amoureux, proposent des modèles d’amour, de couple… Elles parlent de tous les sujets de société : la santé (Attention na sida de Luambo Makiadi, p.12), la misère, l’amour du pays, l’anniversaire du Président, la mort, les rêves fracassés, les désespoirs du peuple, etc.

Ces expressions amoureuses sont-elles créées, pour l’essentiel, par des musiciens des deux Congo ?

Oui. De part et d’autre de l’illustre fleuve Congo, les musiciens s’ingénient à donner corps à la musique congolaise, participant ainsi à la création des expressions amoureuses. Ce mouvement s’est poursuivi quatre décennies durant, depuis les années 1960 jusqu’aux années 1990. La musique congolaise, d’une créativité exceptionnelle, est alors au faîte de sa gloire.

De part et d’autre de l’illustre fleuve Congo, les musiciens s’ingénient à donner corps à la musique congolaise, participant ainsi à la création des expressions amoureuses.

Les artistes auxquels vous faites référence appartiennent plutôt aux vieilles générations… Qu’en est-il des jeunes artistes ? Comment s’expriment-ils sur l’amour ?

Cet abécédaire est loin d’être exhaustif. Dans la perspective de le compléter, j’attends les retours des lecteurs et lectrices, retours que j’espère nombreux et divers. Quant aux jeunes artistes d’aujourd’hui, ils ont leurs outils, le lexique de leur époque pour s’exprimer sur l’amour, pour dire et chanter l’amour.

Que disent toutes ces expressions de la société congolaise ?

Toutes ces expressions montrent combien le thème de l’amour est omniprésent, signe de son extrême vitalité dans la société congolaise. L’amour est élevé à la hauteur d’une institution. Il est devenu un enjeu que même les plus pauvres défendraient, si d’aventure on lui portait ombrage. En ligne de mire : réseaux sociaux, dépravation des mœurs (prostitution, pédophilie, jeunes filles mères…).

Au Congo, généralement, l’amoureux se veut bavard et délibérément loquace et, c’est comme cela que l’amoureuse l’apprécie et l’aime.

Traditionnellement, la sexualité et le langage de l’amour s’inscrivent dans le champ des non-dits dans la société congolaise, qui est connue pour son sens de la pudeur… On parle par allusion, on suggère, mais on ne s’exprime pas clairement sur ces questions…  Avez-vous néanmoins observé des évolutions sur ce plan ?

Amour et sexualité ne fonctionnent pas forcément en binôme. On peut parler d’un amour platonique, par exemple. Cela dit, et malgré les apparences, je continue à penser qu’en matière de sexualité, la société congolaise est loin d’afficher la pudeur ou la discrétion. Au Congo, généralement, l’amoureux se veut bavard et délibérément loquace et, c’est comme cela que l’amoureuse l’apprécie et l’aime. On s’intéresse aux amours et autres aventures du quartier, on s‘en délecte. En effet, la société congolaise est une société de « nous » et non de « je » ou de « moi ». Tout est collectif et tout se partage, y compris ce qui relève de l’intime.

Les réseaux sociaux influencent-ils le langage de l’amour au Congo ?

Certainement. Mais il est encore trop tôt pour en mesurer l’intensité et les retombées sur le langage de l’amour au Congo. Cependant, on peut, à juste titre, craindre que ne s’installe sur la toile un discours amoureux creux, sans originalité, une sorte de refrain sans âme, vulgarisé aux quatre points cardinaux.

On peut, à juste titre, craindre que ne s’installe sur la toile un discours amoureux creux, sans originalité, une sorte de refrain sans âme, vulgarisé aux quatre points cardinaux.

Vous êtes à la retraite. Quelle a été votre profession principale ?

Après mes études universitaires et mes formations supérieures, j’ai dispensé des vacations à l’Université du Mans, à l’École supérieure agricole d’Angers et j’ai travaillé en tant que développeur au Conseil départemental de Mayenne. J’ai également créé et géré une librairie francophone au Mans (unique en France, à cette époque). Ma profession principale a été l’enseignement : professeur certifié de lycée en histoire-géographie et instruction civique.

Comment vous est venue l’idée d’écrire des livres, notamment des romans ?

Pourquoi écrire ? Pour faire connaître ce que j’entends partager avec le lecteur : mes rêves, mes émotions, mes états d’âme… Écrire est un divertissement. Et j’espère que mes lecteurs se divertissent aussi en me lisant.

Les mots servent aussi à apprivoiser un mal, une situation. J’écris aussi, peut-être, pour faire quelque chose de mon statut d’exilé. Ainsi, comme le clame Maxime Le Forestier « Je suis né quelque part/Laissez-moi ce repère ».

Recourir spontanément à la narration est une attitude intrinsèque à la culture kongo. Elle est pour moi un héritage.

Comment voyez-vous votre pays natal depuis la France ?

Loin de mon pays natal, j’aperçois ces hommes, ces femmes et ces jeunes restés là-bas, comme un trésor culturel à valoriser. L’écriture rime aussi avec l’idée de partage, de transmission…

Recourir spontanément à la narration est une attitude intrinsèque à la culture kongo. Elle est pour moi un héritage. Enfin, à travers mes écrits, j’ai parfois le sentiment de réhabiliter une culture dont l’apprentissage s’est toujours fait par le cœur, une culture dont l’identité me semble malheureusement menacée.

L’auteur : Bernard N’Kaloulou

Bernard N’Kaloulou, marié, père de deux enfants et grand-père de quatre petits-enfants, est originaire du Congo. Sociologue et géographe, il est professeur certifié à la retraite. Ce Sarthois d’adoption, qui vit au Mans depuis longtemps, est aussi un conteur traditionnel, membre de l’association littéraire des Auteurs du Maine et du Loir et président-fondateur de l’association humanitaire France-Congo-Brazzaville. Il écrit également des romans dont La Ronde des polygames (2010), Promesse de Gorille (2013), Sauvage toi-même (2018) et Le Pousse-pousse de Makélékélé (2021)

Abécédaire des expressions amoureuses au Congo

Cupidon au Congo

  • Édition : L’Harmattan
  • Date de parution : mai 2023
  • Nombre de pages : 109 p.
  • Prix : 13 euros

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