«Village comment es-tu assis », une métaphore de l’équilibre et de la solidarité dans la société Sawa

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Originaire de la Région du littoral, au Cameroun, Maxime Jong vit au Québec depuis 2009. Il est directeur de cabinet à la mairie d’arrondissement de Verdun à Montréal et consultant sur les questions de développement économique et de transition écologique. Mais il est aussi scénariste et réalisateur d’un premier court métrage,  dénommé « Mboa e Jái nɛ̂ », projeté du 25 au 27 juillet prochain au Festival international du film de grand Kasaï, à Mbuji-Mayi, en République démocratique du Congo. Le documentaire évoque, à travers l’histoire d’une jeune mère et de son père, la transmission intergénérationnelle des liens qui unissent, chez les Sawa, un peuple côtier, le « Mboa » au fleuve Wouri.

Dans ce premier entretien,  Maxime Jong nous parle des valeurs de solidarité et d’équilibre du Mboa, nécessaires pour naviguer sereinement sur le fleuve, mais aussi dans la vie.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Comment vous est venue l’idée du film ?

Maxime Jong

Maxime Jong : Le film a toujours été présent en moi, en substance, sans que j’en aie eu conscience. Il a fallu une série de circonstances pour qu’il devienne une réalité. En 2017, j’habitais déjà au Canada et je me suis rendu au Cameroun pour passer les fêtes de fin d’année en famille. Après avoir vu ma grand-mère, je suis passé par une rue où était écrit sur le sol : « Muna Mboa » (enfant du pays »). Il faisait très chaud, la lumière était intense et je me sentais bien. Ce mot a été une première résonance en moi. En 2020, ma première fille est née mais je ne pouvais pas assister à sa naissance car j’étais bloqué au Cameroun à cause de la pandémie du Covid-19.

Lors de ce séjour, je retourne dans cette rue où je croise des amis. Ensemble nous rendons au bord du fleuve Wouri où je ressens la même émotion qu’en 2017.  Toutefois, je note que c’est un endroit très pollué. Je décide alors de créer une association que j’appelle « Makom ma Matanda (Les amis de la mangrove), dont l’objectif est de sensibiliser les gens et de reconnecter les citoyens de Douala avec le fleuve, en faisant visiter le fleuve et en collectant les déchets plastique.

Quelle fut l’étape décisive ?

Votre film s’intitule : Mboa e Jái nɛ̂. Que signifient ces mots ?

Pris ensemble, ces mots signifient « village, communauté, comment es-tu assis ? Pris individuellement, Mboa veut dire communauté, village, pays, mais aussi toi et moi. Mboa est une contraction de Mba  (moi) et oa (toi). Mis ensemble, ils signifient « notre maison, notre pays, notre communauté ». J’ai joint à Mboa l’expression « O Jái nɛ̂ », qui veut dire « Comment es-tu assis », terme utilisé pour dire « Comment ça va ? ». Cette formule, qui ne doit pas être grammaticalement correct en Duala, soulève  le questionnement suivant : « Comment toi et moi, sommes assis dans la pirogue commune ».

Mboa veut dire communauté, village, pays, mais aussi toi et moi. Mboa est une contraction de Mba (moi) et oa (toi).

La manière de s’asseoir ou d’être assis ou assise révèle donc le rapport que l’on entretient avec les autres, avec la nature …

Les Sawa sont un peuple de l’eau, qui passe l’essentiel de son temps assis dans une pirogue, pour effectuer diverses activités. La question « Comment es-tu assis » renvoie à l’équilibre de la pirogue. La manière dont on est assis dans une pirogue a un impact sur son équilibre. Ce qui veut dire que je dois m’ajuster par rapport à l’autre, à la nature, à l’écosystème dont je fais partie et à notre destination commune.

Mboa c’est l’autre, en général, quel qu’il soit. Ainsi les valeurs évoquées dans ce court métrage s’appliquent donc à tous les niveaux d’organisations…

De retour au Canada, je me suis inscrit dans une équipe de canoë dragon, une discipline originaire d’Asie, qui regroupe jusqu’à 20 pagayeurs. J’apprends l’art de la pagaie et je participe à plusieurs compétitions. C’est à la naissance de ma deuxième fille, à laquelle j’assiste cette fois-ci,  que le besoin d’écrire ce film m’est venue. Je me suis demandé comment transmettre à mes filles l’histoire de l’eau, de la mangrove et de la pagaie. J’ai écrit le scénario pendant les 15 heures d’attente. Et je l’ai terminé au moment de l’accouchement. Les connexions se sont faites entre les événements passés qui devenaient alors évidents. Autre fait important, pendant l’attente de l’accouchement, on est très mal assis. D’ailleurs la sage-femme vous demande sans cesse si vous êtes bien assis.  Ce qui me renvoyait au « Comment es-tu assis ? », question que l’on pose chez les Sawas pour dire « Comment vas-tu ? » 

L’autre est un tout inclusif, auquel il faut s’adapter. Mboa a la même portée que le Ubuntu, dont l’essence et la sagesse profonde est : « Je suis parce que tu es, parce que nous sommes ». Toi,  moi et le grand Nous sont intriqués. Pour moi, ce nous ne renvoie pas qu’à l’humain, mais bien  à l’ensemble du vivant. L’usage que je fais du mot Mboa ne renvoie pas seulement à l’autre assis à côté de moi, il inclut tous les éléments du vivant. Ce qui fonctionne à l’échelle du micro doit fonctionner à l’échelle macro.  

L’usage du mot Mboa ne renvoie pas seulement à l’autre assis à côté de moi, il inclut tous les éléments du vivant. Ce qui fonctionne à l’échelle du micro doit fonctionner à l’échelle macro.  

Image tirée du court métrage. DR

Être bien assis renvoie aux valeurs de solidarité et d’équilibre entre soi-même et le reste de la communauté…

Tout à fait. Prenons l’exemple du sport de la pagaie que je pratique : le bateau dragon. Lorsque la pirogue n’est pas équilibrée, le capitaine demande à l’ensemble de l’équipage de se pencher davantage vers l’extérieur. La pirogue va s’équilibrer non seulement à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. Ce qui peut paraître paradoxal. Le réflexe est en effet de se pencher vers l’intérieur. Mais la réalité est inverse. Car en se penchant vers l’extérieur, les pagayeurs rééquilibrent la pirogue qui devient plus stable. Ils équilibrent ainsi leur force avec celle de l’eau mais aussi l’ensemble de la pirogue, car l’équipe déplace le centre de gravité. Il y a donc moins de risque de chavirer.

La pirogue est-elle une métaphore du respect de la place occupée et de la manière dont le pagayeur l’occupe pour éviter qu’elle ne tangue…

Dans le film, le Mboa est représenté par la pirogue. C’est une transfiguration symbolique de la communauté dans son ensemble. La manière dont un pagayeur est assis dans la pirogue renvoie à la manière dont il est assis dans le village. Pour naviguer sereinement, l’équipage doit prendre en considération son environnement et constamment travailler son équilibre. C’est de là que découle la question de l’assise individuelle et collective. Comment un pagayeur est-il assis et comment les autres s’ajustent-ils à lui ? C’est nécessairement un dialogue, un questionnement pour l’ensemble de la communauté pour que chacun de ses éléments soit à la bonne place dans la pirogue par rapport à ses objectifs et ses capacités qui peuvent évoluer dans le temps.

La manière dont un pagayeur est assis dans la pirogue renvoie à la manière dont il est assis dans le village.

Sur quels critères sont répartis les pagayeurs dans les cinq parties de la pirogue  ?

Chaque siège a une fonction importante. Le pagayeur qui a le sens du rythme occupera une place qui lui permettra de s’épanouir dans son art et d’insuffler la cadence des coups de pagaye au reste de l’équipage. C’est un rôle de leadership. Celui qui a des capacités de connexion avec les éléments, comme l’eau, celui qui sait quelle force appliquer face à la résistance de l’eau, aura une autre place.

Cette place peut évoluer. Quelqu’un qui a développé de la force et de la résistance, pourra changer de place pour occuper un autre rang. Dans ce cas, l’ensemble de la pirogue va lui laisser une place dans le rang de ceux qui font monter le régime, qui font pousser la pirogue plus en avant et qui, par le fait, bousculent le rythme. Ceux qui sont assis en queue de pirogue, s’assurent de la navigation. Ils savent à quel endroit faire passer la pirogue, comment il faut s’ajuster par rapport au courant et aux autres pirogues.  

Lire aussi : RDC. Le Festival International du Film de grand Kasaï fait son cinéma à Mbuji-Mayi. https://www.makanisi.org/rdc-le-festival-international-du-film-de-grand-kasai-fait-son-cinema-a-mbuji-mayi/

C’est tout un esprit d’équipe…

Patrick Tessa, co-réalisateur, à gauche, et Doumbe Same, lors de la remise du Kwatt d’or.

Tout à fait. Mais la construction de l’esprit d’équipe du Mboa commence bien avant. Elle débute dans la sélection de l’essence du bois qui va constituer la pirogue. La sélection de l’arbre s’accompagne d’un rituel. Il y a une dimension sacrée. Le bois doit correspondre à l’esprit avec lequel le mboa veut arriver à la compétition.

Ainsi toute une série de questions préalables se pose : comment le bois sera-t-il travaillé ?  Comment le mboa veut se constituer pour aller en compétition ?  Quelle forme sera donnée à la pirogue et quel en sera le nombre de places,  qui peut varier ? Un grand nombre de pagayeurs ne détermine pas la victoire. Les petites équipes gagnent plus souvent car les pagayeurs font corps, ils sont plus synchronisés dans leur mouvement de pagaie, ont un esprit de solidarité plus développé.

La construction de l’esprit d’équipe du Mboa commence bien avant. Elle débute dans la sélection de l’essence du bois qui va constituer la pirogue.

La notion d’équilibre s’applique aussi à l’écologie, ici l’écosystème de l’eau, un univers respecté dans cette tradition.

Cette tradition respecte le rapport à la nature. Il y a des arbres spécifiques dans la mangrove comme les palétuviers, qui se déploient vers la lumière avec des racines ancrées dans l’eau. Une eau parfois salée et parfois douce. Quand j’ai visité l’écosystème de la mangrove, je me suis rendu compte qu’il est un lieu de célébration du vivant, de reproduction de poissons et d’oiseaux. C’est un écosystème complet dans lequel l’homme sawa s’est construit et où il trouvait son compte. Quand on l’a détruit, notamment les palétuviers, on a vu apparaitre les inondations et de nouveaux enjeux. En se déconnectant de cet écosystème, on s’est détaché de notre culture. On a perdu la connexion à l’eau. Le fleuve est devenu un lieu de spectacle où se déroulent les courses de ngondo. J’en suis bien heureux, mais notre rapport au fleuve ne doit pas s’arrêter là.

L’écosystème de la mangrove est un lieu de célébration du vivant, de reproduction de poissons et d’oiseaux. C’est un écosystème complet dans lequel l’homme sawa s’est construit et où il trouvait son compte

Que faire ?

Les cohabitations qui respectent le milieu, les cultures et les besoins des communautés, sont possibles. Mais le problème est la perception qu’on a de cet environnement. On perçoit le fleuve ou le bois comme des ressources rentables et non comme un écosystème. On s’est déconnecté de la dépendance vis-à-vis de ce système auquel on doit s’ajuster et que l’on doit équilibrer. Cette situation vient de l’individualisme exacerbé, qui nous a déconnectés de la communauté mais aussi de notre rapport avec la nature. C’est grave. D’autant qu’il y a un Mboa plus grand encore qui est la terre-mère…

L’équipe du film fêtant ses distinctions
  • Mboa e Jái nɛ̂
  • Réalisation : Patrick Tessa et Maxime Jong
  • Écriture et scénario : Maxime Jong
  • Production : Neya production
  • Production associée : Ewané Koko Richard
  • Production exécutive ; Beds dream Pictures

Distinctions :
– Yarha d’or, Prix Spécial du Jury du Festival Yarha. 2025
– ⁠Mention Honorable au Festival international du film minute et de court métrage de Bordeaux (France). 2024
– ⁠Meilleur Documentaire Court. Festival International du Film Espoir (FIFE) Cameroun. 2024
– ⁠Kwatt d’Or du meilleur film au Festival international du film de quartier (Cameroun). 2024
– ⁠Deux membres de l’équipe ont été faits Citoyens d’Honneur de la Commune de Monatélé (Cameroun). 2024