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mercredi 28 septembre 2022
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La philosophie Ubuntu exprimée par des artistes plasticiens

Ubuntu, un rêve lucide, est le titre de l’exposition qui se tient depuis le 16 novembre 2021 jusqu’au 20 février 2022 au Palais de Tokyo à Paris. À travers les œuvres d’une vingtaine d’artistes plasticiens*, en majorité Africains, cette exposition donne à voir, comprendre et éprouver l’Ubuntu, une philosophie africaine ancestrale issue des langues bantoues, popularisée par Nelson Mandela et l’archevêque Desmond Tutu. Dans les langues zoulou et xhosa parlées en Afrique du sud, ubuntu signifie humanité. Dans sa dimension philosophique et spirituelle, ce terme pourrait se traduire par « je ne suis que parce que tu es, parce que nous sommes ».     

Les Bantous (ou Bantus), dont la présence s’étend depuis le sud du Cameroun sur toute l’Afrique centrale et la plus grande partie de l’Afrique orientale et australe, forment une communauté linguistique. Ils parlent, en effet, des langues qui possèdent les mêmes racines.  En lingala, une langue bantoue parlée principalement dans les deux Congo, le mot Bantous est le pluriel de mu-ntu qui signifie homme, au sens d’humanité.

En lingala, une langue bantoue parlée principalement dans les deux Congo, le mot Bantous est le pluriel de mu-ntu qui signifie homme, au sens d’humanité.

Ubuntu, pour sa part, est formé à partir du préfixe ubu, qui sert à former un substantif abstrait, et du radical ntu désignant un être humain. Cette même racine ntu se retrouve dans le terme kikuyu Unundu (Kenya), Kimuntu en langue kikongo, ou Utu en swahili, langue parlée en Afrique de l’est et en RDC.

Ubuntu ne désigne pas seulement l’être humain, l’humanité (bomoto en lingala). Il est un enseignement, une philosophie, une manière d’être. « Être connu comme quelqu’un qui a ubuntu était l’un des plus grands honneurs qu’on puisse recevoir. Presque chaque jour, on nous encourageait à l’exprimer dans nos relations avec notre famille, nos amis, et même avec les inconnus », indique Desmond Tutu dans la préface de Ubuntu, je suis parce que tu es,  un livre écrit par sa petite fille Mungi Ngomane, paru, en 2019, chez Happer Collins.

Ubuntu ne désigne pas seulement l’être humain, l’humanité (bomoto en lingala). Il est un enseignement, une philosophie, une manière d’être.

Surveiller notre existence toute entière

Si cette philosophie bantoue peut faire penser au proverbe « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », Desmond Tutu précise, toutefois, dans cette même préface, que « Ceux qui ont ubuntu vont encore au-delà. Il n’y a pas que nos actions qu’on nous demande de surveiller, mais notre existence toute entière au sein de ce monde {…} Ceux qui ont ubuntu prennent garde de marcher dans le monde en reconnaissant la valeur infinie de tous ceux avec qui ils entrent en contact. Ce n’est donc pas seulement une façon de se comporter, mais bien une manière d’être ». Ainsi, ubuntu conjugue les notions d’humanité, de communauté et d’hospitalité.

Ubuntu conjugue les notions d’humanité, de communauté et d’hospitalité.

Un visiteur devant une toile du peintre kenyan Michael Armitage @MDMM

C’est à investir l’Ubuntu, « faire l’humanité ensemble » que nous invite l’exposition au travers des œuvres de différents artistes qui « entrent en résonance avec la philosophie et abordent cette pensée de l’action et de la réciprocité comme une ressource, un espace d’invention, de fiction ou de remédiation du monde réel », souligne la commissaire de l’exposition Marie-Ann Yemsi.

Un rôle important dans les luttes d’émancipation

Comment les artistes ont-ils exprimé la philosophie ubuntu dans leurs œuvres ? Comment représentent-ils leur relation à l’autre ? Quel regard critique portent-ils sur les violences, notamment envers des étrangers et des minorités, dont l’Afrique du Sud et bien d’autres pays sont parfois le théâtre ? Pourtant, portée par Nelson Mandela et des mouvements de libération sud-africains et africains, la philosophie ubuntu a joué un rôle important non seulement dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, mais aussi dans des mouvements d’émancipation d’autres pays du continent.

La philosophie ubuntu a joué un rôle important non seulement dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, mais aussi dans des mouvements d’émancipation d’autres pays du continent. 

Une bibliothèque du souvenir pour mieux vivre le présent

En témoignent les nombreuses œuvres exposées dont ces dizaines de pochettes de vinyles qui tapissent un des murs d’une salle du musée. Sortes de « bibliothèques du souvenir », ils racontent, à travers leurs titres et leurs images, des histoires individuelles ou collectives, des luttes, des souffrances et des victoires de peuples qui ont subi l’esclavage et la colonisation.

Mais au-delà de l’expression d’une lutte, d’une vision et d’une sensibilité, ils témoignent que la musique est un moyen de (ré)affirmer son identité culturelle niée et oubliée, comme peut le faire le port de tenues traditionnelles, de se réapproprier ses racines et de se réparer.

De toute façon, rien ne disparaît totalement. L’artiste et écrivaine portugaise, Grada Kilomba, qui interroge la place de l’Autre dans son installation vidéo A World of Illusions, signale que « la tradition africaine ancienne a été transportée dans le rap, le blues et d’autres paroles ». Elle revisite également les mythes grecs dont celui d’Oedipe « qui ne raconte pas seulement une histoire sur le désir, mais aussi une histoire sur la violence cyclique ».

L’artiste qui se réclame de l’ubuntu ne se limite pas à dénoncer le passé, à remettre en cause la prétendue universalité de mythes européens, alors que les connaissances et les savoirs africains n’ont pas droit à cette qualité, mais au label d’exotique.

Un regard qui ausculte et déconstruit

Sabelo Mlangeni. @MDMM

L’artiste qui se réclame de l’ubuntu ne se limite pas à dénoncer le passé, à remettre en cause la prétendue universalité de mythes européens, alors que les connaissances et les savoirs africains n’ont pas droit à cette qualité, mais au label d’exotique. Le regard de l’artiste ausculte et sculpte aussi les formes de violences « idéologiques et physiques » et de discriminations raciales et sexuelles qui se sont manifestées après l’indépendance.

Allusion notamment aux formes d’oppression dont sont victimes les femmes, ainsi que des personnes « LGBTQIA+ » (lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles+) aujourd’hui dans certains pays. Par ses photos, le photographe sud-africain Sabelo Mlangeni qui a passé six semaines dans The Royal House of allure  de Lagos (Nigeria) donne à voir la communauté gay autrement que de manière caricaturée. 

La tente faite de 200 m2 de collants découpés et cousus ensemble symbolise, pour Turiya Magadlela, le combat des femmes qui se mettent ensemble pour lutter contre un monde patriarcal. Dans sa toile montrant une femme déshabillée de force et piétinée par des hommes représentés par des chaussures, Michael Armitage dénonce les agressions, les préjugés et l’intolérance de certains hommes envers les femmes au Kenya.

« Parce que la façon dont une image fonctionne ou fait partie d’un système sémiologique est beaucoup plus riche. Elle fait voler tout cela en éclats ».

La force de l’image

La notion philosophique d’Ubuntu serait-elle intraduisible dans une autre langue, une autre culture ? Pour ceux qui s’obstineraient à le penser, l’expression artistique pourrait peut-être leur parler. Dans la revue Palais éditée par le Palais de Tokyo, dont le n° 32 est en partie consacré à l’exposition, Meleko Mokgosi, originaire du Botswana, qui enseigne la peinture et le dessin à l’université de Yale (États-Unis), souligne : « L’atelier devient ce champ de contingence où il ne s’agit pas seulement de l’expression de ma propre individualité, mais aussi l’utilisation d’une langue hors de systèmes codifiées, comme l’anglais ou le setswana. Parce que la façon dont une image fonctionne ou fait partie d’un système sémiologique est beaucoup plus riche. Elle fait voler tout cela en éclats ».

Dans cette toile, Michael Armitage dénonce les agressions, les préjugés et l’intolérance de certains hommes envers les femmes au Kenya. @MDMM

Rien de mieux que d’aller visiter cette exposition pour découvrir comment les artistes ont exprimé, à leur manière, l’ubuntu. Et plus largement, pour questionner nos représentations et notre relation à l’autre.

Questionner notre relation à l’autre

Rien de mieux que d’aller visiter cette exposition pour découvrir comment les artistes ont exprimé, à leur manière, l’ubuntu. Et plus largement, pour questionner nos représentations et notre relation à l’autre. À l’heure où, dans nombre de pays, le politique joue sur les divisions, invitant les populations aux replis sur elles-mêmes et à la discrimination. À l’heure où les injustices et les inégalités dans le monde tendent à se multiplier, les œuvres de ces artistes sont comme des miroirs dans lesquels nous sommes invités à nous regarder, à relire, à travers les regards d’artistes, nos certitudes, à nous interroger sur nos clichés, nos limites, notre difficulté à voir l’autre comme notre égal.

Sculpture d’Otero Toress @MDMM

Grada Kilomba nous invite ainsi à désapprendre (transformer) ce qu’on a appris précédemment dans la fabrique d’illusions, en revisitant et en colorant le « White cube », qui peut être lu comme une métaphore d’une blancheur omniprésente en admiration devant elle-même.

Les femmes aux visages tronqués, sans regard, des sculptures de Daniel Otero Torres, rappellent la minimisation voire l’occultation de la part qu’ont prise les femmes résistantes dans nombre de luttes politiques et de mouvements de libération, dans le monde entier, depuis plus d’un siècle.

Un refus du donné dans ce qu’il a d’injuste et d’implacable

Laissons-nous donc pénétrer par l’image, d’autres parleraient de symbole, pour apprendre à regarder les autres différemment. Osons rêver lucide. « Le rêve lucide est un refus – un refus du donné dans ce qu’il a d’injuste et d’implacable. Mais c’est aussi une fuite, une trouée qui défait la totalité de ce qui est, par suite, le réel n’apparaît plus comme une prison, où les groupes subalternes sont condamnés à courber l’échine… Il s’agit d’entrevoir une folie : la possibilité d’un monde qui ne demeure pas tel qu’il est. Pour le vouloir, il faut avoir arpenté d’autres lieux, d’autres espaces, ne pas craindre d’adopter l’allure vertigineuse de celles et ceux qui dorment debout », écrit la philosophe Nadia Yala Kisukidi, originaire de la RDC par son père, dans la revue Palais.

Il s’agit d’entrevoir une folie : la possibilité d’un monde qui ne demeure pas tel qu’il est.

La question fondamentale est bien de savoir si nous voulons nous situer dans une perspective de partage et de réinvention d’un horizon commun ou nous replier sur nous-mêmes en nous enfermant dans le carcan de nos stéréotypes ? « Toute personne n’est une personne qu’à travers d’autres personnes. Faisons l’humanité ensemble », aurait certainement répondu Desmond Tutu.

*Ubuntu, un rêve lucide 

Exposition au Palais de Tokyo à Paris, du 26 novembre au 20 février 2022.

Commissaire de l’exposition : Marie-Ann Yemsi

Avec les artistes Jonathas De Andrade (Brésil), Joël Andrianomearisoa (Madagascar), Michael Armitage (Kenya), Bili Bidjocka (Cameroun), Kudzanai Chiurai (Zimbabwe)

En collaboration avec Khanya Mashabela (Afrique du Sud) et la participation de Kenzhero (Afrique du Sud), Nolan Oswald Dennis (Zambie), Lungiswa Gqunta (Afrique du Sud), Frances Goodman (Afrique du Sud), Kudzanai-Violet Hwami (Zimbabwe), Richard Kennedy, Grada Kilomba (Portugal), Turiya Magadlela (Afrique du Sud), Ibrahim Mahama (Ghana), Sabelo Mlangeni (Afrique du Sud), Meleko Mokgosi (Botswana), Serge Alain Nitegeka (Rwanda), Daniel Otero Torres (Colombie).

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