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mercredi 30 septembre 2020
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Le chanvre, une filière économique porteuse pour la RD Congo ?

Le chanvre a des usages multiples : pharmaceutique (anti-douleurs), alimentaire (huile et autres dérivés), cosmétique (huile pour la peau et les cheveux), textile (fabrication de tissus), industriel (isolants et matériaux de construction), bio-carburants, etc. La RDC, qui dispose de vastes terres libres, pourrait tirer profit de la filière au plan économique, à condition de réglementer sa culture et son utilisation et de développer une industrie de transformation pour créer davantage de valeur ajoutée localement et des emplois.

Kennesy Kayembe, dont la joint-venture OLN Holding opère au Lesotho et produit du THC et du CBD, fait un état des lieux des caractéristiques de la plante et des atouts de la filière, pour Makanisi.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Chanvre ou cannabis*, quelle différence ?

Kennesy Kayembe : Les deux sont issus de la même plante, le Sativa. Habituellement, le terme de chanvre désigne les plantes contenant très peu de tétrahydrocannabinol (THC). En RD Congo, où l’on ne fait pas la différence entre le chanvre et le cannabis. Le terme de chanvre est couramment utilisé pour désigner les souches à haute teneur en THC.

Où pousse-t-il en RDC ?

K.K. : Il est difficile de répondre à cette question étant donné l’étendue du pays. Mais tout porte à croire que le cannabis est cultivé et cultivable à peu près partout dans le pays.

Est-ce une plante naturelle ou cultivée ?

K.K. : Les deux. En RD Congo, il existe des variétés locales qui poussent sans être exploitées, mais la production de cannabis à des fins commerciales y est aussi fréquente. Selon certains experts en stupéfiants, la RD Congo pourrait produire plus de cannabis que presque n’importe quel autre pays africain à l’exception de l’Afrique du Sud. C’est une économie informelle dont l’État pourrait bénéficier après certaines réformes.

Quelle différence y a t-il entre le chanvre cultivé et le cannabis ?

Le cannabis contient plus de THC que le chanvre cultivé dit à usage industriel.

K.K. : Le cannabis contient plus de THC que le chanvre cultivé dit à usage industriel. On peut cultiver l’un et l’autre tout dépend des usages que l’on veut en faire. Une plante peut contenir une cinquantaine de cannabinoïdes. Pour extraire ces derniers, on utilise des souches qui contiennent un niveau élevé de CBD, CBG, THC, THCV… Il existe des centaines de cannabinoïdes dont la plupart n’ont pas encore étudiés car l’industrie, qui vient tout juste d’être libéralisée dans certains pays, en est à ses balbutiements. Pour le chanvre industriel, à peu près toutes les souches à très faible teneur en THC de la plante Sativa peuvent être employées. A noter que le THCV (Tétra-hydrocannabivarine), qu’on ne trouve que dans les cultivars de la RD Congo, peut servir de coupe-faim. Ce qui peut aider les obèses à perdre du poids.

Que dit la législation congolaise sur la culture, l’utilisation et la vente du chanvre ?

K.K. : La culture, la vente, le transport et la détention de chanvre à fumer sont interdits. La même interdiction s’applique à l’utilisation de ce chanvre, que ce soit pour en fumer ou en consommer de toute autre manière. Néanmoins, il est possible pour les sociétés opérant dans l’industrie pharmaceutique d’opérer en RD Congo et ainsi de contourner la loi interdisant le chanvre à fumer.

Si la culture était autorisée en RD Congo, sur quels cultivars (variétés) pourrait-elle porter ?

K.K. : Elle porterait aussi bien sur le chanvre industriel, à faible teneur en cannabinoïdes, que sur le cannabis à usage pharmaceutique, dont l’un des principaux débouchés est la fabrication de médicaments anti-douleurs.

Le chanvre industriel a de multiples usages. Graine, tige, feuille… tout est exploité.  Cela permet de fabriquer une variété de produits commerciaux et industriels, comme l’huile alimentaire ou cosmétique, des cordes, des textiles, des vêtements, des chaussures, des aliments, du papier, des bioplastiques, des isolants et des biocarburants.

Elle porterait aussi bien sur le chanvre industriel, à faible teneur en cannabinoïdes, que sur le cannabis à usage pharmaceutique, dont l’un des principaux débouchés est la fabrication de médicaments anti-douleurs.

Peut-on fabriquer des produits à usage pharmaceutique localement et pour quels marchés ?

K.K. : Les produits aux extraits de chanvre à usage pharmaceutique peuvent être exportés vers les pays européens ou les Etats-Unis où la demande est importante, la recherche sur les cannabinoïdes y étant plus avancée. L’industrie pharmaceutique congolaise n’utilise pas ces substances. Pour ces marchés extérieurs, on peut faire une première transformation localement, en produisant des distillats de CBD, qui ne contiennent quasiment pas de THC. En ce qui concerne l’extraction de cannabinoïdes, les marges bénéficiaires sont élevées et la transformation nécessite peu de capitaux initiaux. Au Lesotho, où nous intervenons, le coût de production d’un litre de distillat de CBD est inférieur à 400 euros alors qu’il est vendu plus de 7500 euros. La location d’un avion privé pour expédier le produit laisse encore une marge bénéficiaire importante.

Et les marchés du chanvre industriel ?

S’agissant des produits dérivés du chanvre industriel, notamment le papier et les matériaux de construction, les marchés sont principalement en Afrique subsaharienne et notamment en RD Congo.

K.K. : S’agissant des produits dérivés du chanvre industriel, notamment le papier et les matériaux de construction, les marchés sont principalement en Afrique subsaharienne et notamment en RD Congo. Leur fabrication demanderait l’installation d’unités d’assemblage. En outre, les marges bénéficiaires y sont moins élevées que pour le distillat de CBD. Mais les pays africains, notamment ceux de la SADC (Southern African Development Community ou Communauté de développement d’Afrique australe), qui représente un marché de quelque 340 millions d’habitants, où il y a beaucoup de problèmes de logements, ont besoin des produits dérivés du chanvre industriel, tels que le papier, les matériaux de construction ou les huiles, qui représenteraient une alternative intéressante et à faible coût aux produits importés de Chine ou du Pakistan.

La transformation locale pourrait sortir le pays du cycle infernal de l’exportation des matières premières brutes…

K.K. : Je ne pense pas que la transformation mettrait fin au cycle d’exportation des matières premières. Seule une bonne gouvernance qui encourage l’essor des entreprises locales peut le faire.

Quelles seraient les conditions pour développer cette transformation ?  

K.K. : Sur le plan des terres, il n’y a pas beaucoup de défis car les terres agricoles sont à portée de main en RD Congo. Mais il faut encourager la recherche et le développement de la filière et définir une stratégie orientée non seulement vers les usages pharmaceutiques mais aussi industriels du chanvre. Enfin, l’Etat doit soutenir les entreprises locales qui s’engageraient sur ces créneaux.

Mais il faut encourager la recherche et le développement de la filière et définir une stratégie orientée non seulement vers les usages pharmaceutiques mais aussi industriels du chanvre

Légaliser le cannabis permettrait donc à la RD Congo de tirer profit de la filière pharmaceutique au plan économique…  

K.K. : Cela pourrait vous surprendre, mais pas nécessairement. Je pense que légaliser le cannabis en RD Congo serait un fiasco et représenterait des milliards de dollars de pertes pour le pays. Il vaudrait mieux accorder un monopole à quelques sociétés pharmaceutiques appartenant à des Congolais et instaurer également des partenariats avec l’État. De cette manière, nous pourrions récolter, contrôler les prix, affiner le produit en extrayant des cannabinoïdes et le vendre sur les marchés internationaux. En libéralisant l’industrie, la RDC perdrait tout son effet de levier.

Selon vous, le plus important est l’appui de l’Etat aux entreprises locales ?

K.K. : Selon moi, contrairement à l’Amérique latine, à l’Europe ou à l’Asie, lorsque l’industrie se développera de manière significative en Afrique, de nombreux gouvernements africains privilégieront les multinationales au détriment des entreprises locales. Et donc des habitants. C’est le seul revers que je vois. Ce serait dommage car nous avons les meilleures récoltes et le coût de production y est le plus bas.

lorsque l’industrie se développera de manière significative en Afrique, de nombreux gouvernements africains privilégieront les multinationales au détriment des entreprises locales. Et donc des habitants. C’est le seul revers que je vois.

Contrairement à l’industrie minière, qui exige d’importants capitaux pour entrer en production, cette filière en mobilise beaucoup moins. Si l’État permet aux entreprises appartenant à des Congolais de se développer et de vendre des produits de marque blanche ou de marque, les taxes payées peuvent largement contribuer au budget du gouvernement. En outre, les fermes et leurs communautés bénéficieront de l’essor de cette filière sur le long terme.

Culture de chanvre sous serres. Oln Holding. Lesotho @DR

Quels sont les pays africains qui ont libéralisé la culture et la consommation de chanvre ? Jusqu’où va la transformation ?

K.K. : Le Lesotho se débrouille plutôt bien avec la transformation. Il y a quelques producteurs de CBD et de THC dans le pays. Comme souligné plus haut, l’industrie en est encore à ses balbutiements. Aucune entreprise africaine n’est à ce jour positionnée comme un pionnier dans l’industrie. Si les autres pays réglementent et approuvent l’utilisation de cannabinoïdes autres que le CBD, nous pourrions assister à un boom de la production dont de nombreux pays africains pourraient bénéficier. Nous investissons dans la recherche autour du chanvre en tant que matériau de construction. Cela pourrait être une solution pour la construction de logements à bas prix.

Le Lesotho se débrouille plutôt bien avec la transformation. Il y a quelques producteurs de CBD et de THC dans le pays.

Quelle place occupe la Chine sur les marchés des dérivés du chanvre et du cannabis ?

K.K. : La Chine est devenue le plus grand producteur de CBD. Voyant la demande exploser, beaucoup de fermiers chinois se sont lancés dans la culture du chanvre, délaissant la riziculture. La production de chanvre est vendue à des sociétés chinoises qui disposent d’unités de raffinage bien sécurisées. Celles-ci extraient le CBD, une marque blanche, vendu à des industries pharmaceutiques locales. Le produit est uniquement destiné à l’exportation.

La Chine est devenue le plus grand producteur de CBD

* Encadré : les principes actifs du chanvre

Le chanvre (cannabis de son nom scientifique), contient un grand nombre de composés (acides aminés, albumine,  sucres, aldéhydes, cétones, acides gras, etc.) et plusieurs familles de principes actifs dont les cannabinoïdes, qui sont essentiellement présents dans cette plante. Le plus connu de ces cannabinoïdes est le THC (tétrahydrocannabinol), une substance à effets psychoactifs. Seul le cannabis Ruderalis n’est pas psychoactif car il est riche en CBD (cannabidiol), qui a des propriétés anxiolytiques et antipsychotiques, analgésiques, anti-inflammatoires et anti-oxydantes.

Encadré : Le chanvre, une plante africaine ?

Le cannabis aurait été introduit en Afrique par les premiers voyageurs hindous, arabes ou indiens. Le relais a été pris par les colons bantous qui l’ont implanté en Afrique australe lors de leur migration vers le sud du continent africain. Des pipes à fumer découvertes en Éthiopie et datées au carbone 14 vers 1320 après Jésus Christ portent des traces de cannabis. Le cannabis était déjà utilisé en Afrique du Sud par les peuples khoisans et bantous avant la colonisation européenne au Cap en 1652. Dans les années 1850, les commerçants swahili ont transporté du cannabis depuis la côte est de l’Afrique vers le bassin du Congo situé plus à l’ouest.

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