Le Congo-Oubangui : un écosystème lié à l’eau à développer durablement

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Plusieurs images des activités socio-économiques dans le Congo-Oubangui . ©MDMM

Paysage de vasières, cours d’eau à foison, culture millénaire où mythes et esprits liés à l’univers aquatique abondent, ouverture sur le monde… Le Congo-Oubangui est un monde à part. Peuplé de pêcheurs, commerçants-canotiers et grands voyageurs, ce département,  dont le territoire correspond à la zone la plus encaissée du Bassin du Congo, est peu connu, sinon méconnu.

Son économie repose sur deux piliers : la pêche, un savoir-faire ancestral, qui est une activité dominante, et le transport fluvial, qui est le principal moyen de se déplacer, faute de routes. L’activité touristique y est très anecdotique, alors que le potentiel est énorme.

Cet écosystème d’eau douce joue un rôle essentiel dans le cycle mondial de l’eau et dans la régulation du climat, autant que la forêt.  Mais cet univers fragile subit les effets négatifs des changements climatiques qui se manifestent par des pluies diluviennes et des inondations. Le défi sera de le développer, de manière durable, sur les plans écologique, socio-économique, culturel et infrastructurel.

Autant de raisons qui ont amené l’Association des ressortissants du monde de l’eau (Arem ‘eau), que préside Valère Gabriel Étéka-Yemet, à se pencher sur le devenir de cet écosystème. Aménagement du territoire, habitat et développement durable seront les thèmes abordés lors du prochain colloque de l’Arem’eau qui devrait se tenir en octobre 2025.

Un département sous-équipé  

Le territoire du Congo-Oubangui est en grande partie couvert de marécages et inondé. En outre, la densité de population est faible dans la plupart des districts. En raison de ces contraintes, la construction de routes est difficile. Donc rare. Dans le district de Liranga, une route en terre, appelée à être bitumée, relie Liranga à Impfondo, le chef-lieu de la Likouala. Une route est en chantier entre Tchikapika et Mossaka. C’est tout. Bien évidemment les chefs-lieux de district, excepté Bokoma, le district le plus enclavé, comptent quelques voieries bitumées.

Les infrastructures aéroportuaires sont, elles aussi, quasi inexistantes. Seul Loukoléla abrite un aérodrome. L’accès à Internet est encore limité. Pour l’heure, le département est surtout connecté à Internet par des liaisons satellites. Si le projet de Silicone Connect de déployer un réseau de fibre optique, à très haut débit, le long du fleuve Congo aboutit, les localités riveraines n’auront plus de problème d’accès à Internet.

Voie fluviale, voie royale

Toutefois, le Congo-Oubangui est loin d’être enclavé. Il compte, en effet, un réseau dense de cours d’eau, dont certains peuvent être empruntés par des bateaux à fort tonnage, même si seuls l’Alima et le fleuve Congo sont navigables toute l’année. Si la seule voie de communication terrestre reste la voie fluviale, quelques contraintes limitent son usage et les déplacements à l’intérieur et hors du département.

Pour l’essentiel, les principaux ports fluviaux sont localisés le long du fleuve Congo et de l’Oubangui. Ils assurent les échanges avec d’autres départements du pays dont la Likouala et Brazzaville. Certains ont une vocation d’éclatement pour les échanges sous-régionaux, notamment avec la République démocratique du Congo (RDC) et la Centrafrique. Seule l’Alima permet la jonction avec la Cuvette, et au-delà, avec d’autres départements, via la RN2.  Reste que la plupart de ces ports s’apparentent davantage à des embarcadères qu’à de vrais ports. Le réseau portuaire du Congo-Oubangui est à équiper et à renforcer et le transport fluvial à moderniser et à sécuriser. Des chantiers qui doivent s’accompagner du dragage et de l’entretien des voies fluviales, qui ont tendance à s’ensabler.

Manque d’électricité et d’eau potable

En matière d’électricité, le sous-équipement du Congo-Oubangui est réel. Selon le Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 2023, les districts de Loukoléla, Liranga et Bokoma ne sont pas couverts par le réseau de distribution d’électricité de la société Energie électrique du Congo (E2C), et le taux de couverture du district de Mossaka n’est que de 10 à 15%.  Seul le chef-lieu départemental est alimenté par une centrale thermique de E2C. 

La situation devrait s’améliorer très prochainement à Mossaka et dans ses environs, avec la construction, en cours, d’une ligne Très haute tension, entre Oyo et Mossaka et d’un poste de transformation dans le chef-lieu du département, ce qui permettra de le relier au réseau électrique national.

Dans les quartiers et les localités non desservis par E2C, les particuliers aisés, les entreprises et certains services administratifs utilisent des groupes électrogènes ou des panneaux solaires.  Les foyers défavorisés en milieux urbain et rural recourent à la lampe tempête ou à batterie pour s’éclairer ainsi qu’ au charbon de bois pour cuisiner.

Même carence observée dans la fourniture d’eau potable. Excepté à Mossaka, où l’eau est fournie par la Congolaise des eaux, dans les autres localités et villages, les habitants recourent aux forages ou à l’eau des marigots, de ruisseaux et des rivières.  

Pirogues au port de pêche de Mossaka. ©MDMM
La pêche, d’abord…

L’économie du département est basée principalement sur la pêche et la transformation du poisson. Baignant dans un univers aquatique, les Bobangi sont avant tout des pêcheurs. Les techniques de pêche y sont variées.

Très tôt, les ressortissants du monde de l’eau ont développé la technique du fumage du poisson, seul moyen de conserver cette denrée précieuse. Tous les districts du département peuvent se prévaloir de faire de la pêche.  Mais seulement deux d’entre eux produisent du poisson fumé, dont Loukoléla, chef-lieu du district éponyme, situé au bord du fleuve Congo, à une cinquantaine de kilomètres en amont du confluent entre le Congo et la Sangha. Ce port fait face à Lukolela. son jumeau,  situé sur l’autre rive, en RDC.

Mossaka, reine du moukalou

Mossaka, logé au bord du fleuve Congo, reste, toutefois, le grand centre de pêche et de transformation du poisson de la région. Son nom est d’ailleurs associé au célèbre poisson fumé, le moukalou, fruit d’un savoir-faire ancestral qui se transmet de génération en génération.

La ville produit annuellement entre 12 et 15 tonnes de moukalou. La capitale, Brazzaville, absorberait 70 % de sa production. Le reste est destiné à Owando, chef-lieu de la Cuvette, au Gabon, à la RDC et à la République centrafricaine. Si la pêche est une activité plutôt masculine, en revanche, la vente et la transformation du poisson sont l’apanage des femmes.

Pour doper la filière, des appuis sont apportés aux pêcheurs qui sont invités à se regrouper en coopératives. Les techniques de pêche et de conservation du poisson se modernisent peu à peu. Les hors-bords et les camions frigorifiques font une timide apparition. Mais au risque de la sur-exploitation. Riche en planctons et autres plantes nécessaires à l’alimentation des poissons, la Cuvette congolaise est un haut-lieu de reproduction des poissons, qu’il s’agit de préserver et de ne pas polluer.

Lire aussi : Le Congo-Oubangui : « pays de l’eau », terre des Bobangi. https://www.makanisi.org/le-congo-oubangui-pays-de-leau-terre-des-bobangi/

L’agriculture, une activité marginale

Outre la pêche, les Bobangi se livrent également à l’agriculture, notamment à la culture du manioc et du palmier aquatique à dattes, sur les terres exondées. De ce dernier, on extrait de l’huile et du vin de palme (molengué). Une boisson alcoolisée très prisée par les Congolais. L’activité agricole reste toutefois marginale. Le maraichage s’est surtout développé en milieu urbain, à l’initiative de réfugiés, originaires de la RDC et du Rwanda, qui fuyaient des conflits dans leur pays.

Transport et commerce fluvial

Bordée et sillonnée de cours d’eau, la région est une zone de commerce intense. La voie de communication naturelle étant l’eau, le transport des personnes et des marchandises se fait essentiellement par bateaux. Le transport fluvial repose, en effet, sur des pirogues à rame ou motorisées, de taille variable, qui sont utilisées pour le transport des personnes et des marchandises légères. Et pour pêcher bien évidemment. Il repose aussi sur des hors-bords utilisés pour le déplacement de clients aisés et d’autorités, dont la gendarmerie, et surtout les baleinières, des embarcations plus grandes qui permettent de transporter un plus grand nombre de personnes et de biens.

Le transport fluvial interdépartemental n’a plus l’ampleur qu’il avait autrefois. Il pourrait toutefois connaître un renouveau, avec la modernisation et l’extension du port d’Oyo, situé dans la Cuvette, qui vise à faire passer une partie du trafic fluvial du fleuve Congo par Oyo., via l’Alima.

Liranga, grand marché forain

Même si le poisson est abondant, rien n’empêche de faire de l’élevage. « Il faut passer de la pêche à l’aquaculture et à la pisciculture, c’est-à-dire de l’économie de la cueillette à celle de la production », propose Étéka.

Situé à la confluence de la rivière Oubangui et du fleuve Congo, Liranga, trop excentré pour être un chef-lieu de département, est un port commercial et un grand marché forain, « fréquenté par des Centrafricains et des Congolais de la République démocratique du Congo (RDC), mais aussi par des Gabonais et des Camerounais, qui parviennent à Liranga par la Sangha ou l’Alima », souligne Étéka.

Parmi les produits échangés figurent du poisson frais, de l’huile de palme, des bananes, du manioc, du miel sauvage de forêt, du gibier, la plupart provenant de la RDC, en particulier de la province de l’Équateur, qui est riveraine du fleuve. Congo.  Les Congolais de RDC viennent s’y approvisionner en poisson fumé, mais surtout en produits pétroliers et manufacturés fournis par les grands commerçants de Brazzaville.

Du pétrole ? 

La région renfermerait du pétrole. Un permis d’exploration a été octroyé à la Société africaine de recherche pétrolière et de distribution (SARPD-Oil) et un contrat de partage de production (CPP) du permis Ngoki II, situé dans le district de Loukoléla, a été approuvé, par une loi d’avril 2024.  entre la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), titulaire du permis, et la SARPD, l’opérateur. Reste que l’exploitation fait problème. Les risques de pollution ne sont pas à écarter et leurs impacts négatifs sur l’écosystème fragile qu’est celui de l’eau, peuvent être dramatiques.

Tourisme de découverte et mémoriel

En revanche, miser sur le tourisme est une meilleure option, à condition qu’il soit sélectif et bien encadré et qu’il ’un habitat écologique, s’inspirant des cases traditionnelles construites sur pilotis. « Les autorités départementales doivent réfléchir à l’option touristique, pour générer des revenus, en plus de ceux de la pêche », insiste Valère Étéka.

Parmi les produits touristiques à développer, figure le tourisme fluvial, en particulier sur l’Alima, dont la profondeur se prête à des embarcations modernes. Sur la Sangha et sur le fleuve Congo, il va de soi.

Tourisme vert et tourisme de mémoire ne sont pas incompatibles.  Aux charmes d’une balade sur l’eau qui permettrait de découvrir la faune et la flore aquatiques et l’univers de la pêche, peuvent s’ajouter la découverte des villages de pêcheurs et la visite des cités historiques, au bord de l’Alima et du Congo, qui racontent la vie d’autrefois et des moments clefs de la conquête coloniale. N’est-ce pas en descendant la rivière Alima jusqu’au fleuve Congo que Savorgnan de Brazza, explorateur et administrateur colonial français, parvint à Mbé, siège du roi Makoko Iloo 1er, avec lequel il signa, le 10 septembre 1880, un traité d’alliance qui abandonnait à la France « son territoire et ses droits héréditaires de suprématie ». Sur ce parcours de mémoire, signalons aussi les petites cités-états dont Bonga, ainsi que la première mission catholique du Congo, fondée, à Liranga,  en 1889,  par Monseigneur Prosper Augouard, qui prit le nom de Saint-Louis.   

Village au bord de l’Alima. ©MDMM

Une culture liée à l’eau

Les balades en pirogue et les visites de villages et de petites cités seront l’occasion d’approcher l’univers des « gens de l’eau », tant sur le plan matériel que culturel. L’eau et la navigation sont au cœur de cette civilisation. Ainsi, les danses locales évoquent l’art de la pagaie. Leur gestuelle mobilise le haut du corps, notamment les bras, dont les mouvements reproduisent le maniement de la pagaie. Pagayer n’est-il pas une activité quotidienne mobilisant toute la population ? La gestuelle des jeux traditionnels est aussi en relation avec la partie supérieure du corps.  

L’eau est, bien sûr, au centre de la cosmogonie, car résidence de la plupart des divinités des Ngala. « Cette masse fluide et tranquille prend ici la place du ciel : elle est le point de mire de tous les regards et le point de convergence de toutes les interrogations. Elle est donc l’énigme par excellence […]. elle est l’élément mère qui, avec l’élément père, le ciel, forme le couple primordial, vital, qui accouche des génies », souligne Ndinga Mbo.

Terrés dans les hommes, les animaux, les plantes et les objets,  les génies (keta) sont la manifestation de la force vitale, de l’énergie, bienfaisante ou maléfique.  Les mythes mettent ainsi en avant le caïman, les esprits de l’eau comme les sirènes, les fameuses « mami wata », mi-femme mi-poisson.

Découvrir cette culture rappellera ou fera prendre conscience que le Congo n’est pas uniquement un pays forestier, mais aussi un univers aquatique blotti au cœur de son territoire.

Le développement durable : un enjeu majeur

Une grande question préoccupe les autorités et les habitants du département : les conséquences des changements climatiques sur la zone de l’eau. Des changements qui se manifestent par des orages violents et des pluies abondantes qui occasionnent des inondations très destructrices. Cette question a été débattue lors d’un premier colloque organisé par l’Arem’eau dont le champ d’action va au-delà du territoire du Congo-Oubangui. Lors du prochain colloque international prévu dans la deuxième quinzaine d’octobre, l’ordre du jour portera sur  « trois sujets, en rapport direct avec les changements climatiques : l’aménagement du territoire, l’habitat et le développement économique et social durable dans les zones inondables du Bassin du fleuve Congo. À chaque grande inondation, l’Arem’eau apporte son soutien aux familles affectées. Mais ce sont des actions ponctuelles. Nous voulons maintenant réfléchir sur le long terme et sur l’aménagement durable de ce type de territoire », informe Valère Étéka-Yemet.  

Pour revisiter toutes ces questions, l’apport des anciens et leur connaissance de la gestion traditionnelle d’un écosystème aquatique ne seront pas inutiles. D’où l’appel à des traditionalistes et à des historiens dont l’éclairage complétera celui des scientifiques et des planificateurs pour le meilleur de l’avenir écologique, économique et social du département.