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samedi 24 octobre 2020
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Polygamie : une lourde addition pour les enfants ?

Rivalité, jalousie, souffrance, insécurité affective… On croyait que les coépouses étaient les seules victimes de la polygamie. Nenni ! « La polygamie cause beaucoup de problèmes. Cela fait éclater les familles. Ça laisse des traces. C’est l’enfant qui paie l’addition des adultes », martèle Jean-Paul, l’aîné d’une famille centrafricaine de treize enfants, dont le père a deux femmes.

Un avis partagé par Kadidja, Armand, Fadima, Annie, Oumar et les autres… Rares sont, en effet, les familles où la polygamie est vécue positivement par les enfants. Le cas de Mahamoud, un Burkinabè, est peu répandu. Pour lui, pas de différence entre les deux coépouses – « ses mères » -,  ni entre les enfants, « tous ses frères et soeurs ». Les deux ménages vivaient dans la même concession et le père, proche de ses quinze enfants, n’affichait aucune préférence pour l’une ou l’autre femme. Ce n’était pas le cas de Fadima, une Malienne, dont le père avait deux coépouses et vingt-deux enfants vivant sous le même toit : « Quand j’étais petite, il y avait des querelles à la maison. Ce n’était pas très facile à vivre. On sentait que papa préférait sa deuxième femme à ma mère ». Si l’époux affiche une préférence, c’est la bagarre assurée. Avec son lot de tensions, de souffrances et de règlements de compte, directs ou par enfants interposés.

Rivalités entre coépouses

Un cas de figure plus fréquent aujourd’hui surtout quand l’affectif prévaut dans le choix d’une épouse. Dans ces conditions, la préférence du mari va à l’élue de son cœur et l’inégalité de traitement entre épouses est inévitable. On pourrait croire que la préférée a le sort le plus enviable. Il n’en est rien. Si elle a les faveurs de l’époux, elle doit en revanche affronter l’agressivité de ses coépouses qui se liguent contre elle. Mieux vaut qu’elle fasse profil bas, au risque d’attiser leur jalousie. Kadidja, une sénégalaise, se souvient de son enfance à Kaolack dans la concession où cohabitaient les trois femmes de son père et leurs bambins : « Ma mère était mise à l’écart car elle était la préférée. Quand c’était son tour de cuisine, ses coépouses et leurs filles ne mangeaient pas ce qu’elle avait préparé. Elles passaient tout leur temps ensemble ».

La souffrance endurée par la mère délaissée est la première addition que l’enfant doit payer. Car quand une mère souffre, son enfant trinque inévitablement. Même quand sa mère tente de cacher sa peine et sa jalousie pour maintenir l’harmonie familiale et préserver l’image du père, l’enfant ressent sa souffrance et cherche à la consoler. « Quand on réalise que son père a une autre femme, on se sent solidaire de la peine de sa mère et on souffre avec elle », confie Oumar, l’aîné d’une famille sénégalaise polygame de cinq femmes et vingt-cinq enfants.   

Protéger sa mère

Protéger sa mère, c’est en premier lieu tout faire pour maintenir sa position de première dans le coeur du père ou de lui redonner sa place de favorite. Cette addition est peut être l’une des plus lourdes à payer. Car que d’énergie dépensée à élaborer des stratégies pour attirer le mari de maman à la maison ! Avec l’idée qu’on fait quelque chose de mal en trompant la crédulité du père. Et le sentiment que, si papa n’aime plus maman, il ne vous aime peut être plus non plus.

Les stratégies de (re)conquête ne manquent pas. Enfant, Fadima déployait tout un arsenal d’artifices pour s’attacher les faveurs de son père et le faire revenir vers sa mère. Elle lui faisait des petits cadeaux, s’occupait de lui quand il était malade, sachant que, par reconnaissance, ce dernier ferait des efforts pour s’occuper de sa mère. Devenir un élève brillant ou réussir matériellement est une autre manière, plutôt privilégiée par les garçons, de redorer le blason de maman. Car la réussite d’un enfant rejaillit obligatoirement sur sa mère, qui utilise parfois cette arme contre ses coépouses : « Si un de ses enfants réussit, cela veut dire qu’elle s’est sacrifiée, qu’elle est une excellente mère, en dépit de toutes les bassesses qu’elle a subies et du manque de considération du mari », indique François. Du coup, la mère incitera subtilement son enfant prodige à lui faire des cadeaux démonstratifs. Et à en faire à son père. De quoi conforter sa place. Car le père ne pourra pas oublier la maman d’un enfant si généreux !

Centre de la famille, la mère est le repère affectif, celle qui peut déclencher des tempêtes ou au contraire maintenir la cohésion familiale. Paradoxalement, elle est celle que l’enfant  protège et qu’il continuera à prendre en charge devenu adulte, quand le père ne subvient plus aux besoins ou est décédé. La protection peut devenir un fardeau très lourd à porter. Quand il a perdu son travail, Joël, un jeune Brazzavillois, aîné d’une famille polygame, dont la mère était sans ressources, n’a eu qu’un cri de douleur  : « Que va devenir ma mère ? ».

Ruses et non dits

Outre le poids matériel et moral que cela représente, protéger une mère est un vrai parcours de combattant, qui nécessite parfois ruses et non dits. Aider un demi-frère exige la plus grande discrétion, pour ne pas froisser la fratrie directe ou la maman qui ne comprendraient pas une telle largesse. Ne rien dire et faire attention à l’éventuelle publicité que le bénéficiaire pourrait faire de l’aide qu’un grand frère lui a apporté, telle est la règle. « Si cela se savait, on dirait que j’ai été fétiché. Ma mère pourrait exploiter la situation à son profit, faisant savoir à qui veut l’entendre que l’autre ménage dépend de la sienne », confie François. La discrétion peut aller jusqu’à cacher un méfait commis par un enfant pour ne pas donner une arme à une coépouse contre sa rivale qui serait de suite qualifiée de mère incapable de tenir ses rejetons.

Conséquences de la rivalité entre femmes, jalousies et concurrences entre enfants sont plus fréquents qu’on le pense. Aussi la distinction entre frères du même lit et demi-frères est-elle plus nette qu’on l’imagine, même s’ils sont rares à le reconnaître de prime abord et à se l’avouer.  Pour qu’aucune différence ne soit faite entre descendants de lits différents, le père doit y mettre du sien. Il doit être présent, impartial, exercer pleinement son autorité,  avoir l’esprit de famille et traiter tout le monde sur le même pied d’égalité. La cohabitation peut aussi faciliter les choses.

Une cohabitation qui disparait en milieu urbain

Reste que la cohabitation est de moins en moins fréquente dans le monde moderne, surtout en milieu urbain. Chaque ménage vit dans sa propre maison. Un avantage, puisque cela diminue les risques de frictions entre femmes. Un inconvénient, puisque le père est moins présent et que les enfants se connaissent peu ou mal. Tel est le cas d’Armand, un Congolais de RDC, dont le père a eu des enfants avec une autre femme, mais qui n’a jamais vécu avec eux : « Quand ils sont là, je pense à eux, mais quand je suis loin d’eux, je n’y pense pas ». A l’évidence, pour Armand, la seule fratrie qui compte est celle née de « même père, même mère », avec laquelle il a vécu.

Ainsi le fait de vivre sous le même toit et d’avoir reçu la même éducation rendrait les enfants plus proches les uns des autres. « Si un de mes frères est malade, je suis immédiatement mis au courant par ma mère. Ce n’est pas le cas pour les autres. Comme je suis loin d’eux, beaucoup d’informations m’échappent », précise François. Hyppolite, élevé par sa marâtre, reconnaît également que s’il est proche de ses demi-frères et soeurs, c’est parce qu’ils ont partagé la même concession. La fraternité naîtrait-elle d’un espace de vie et d’un quotidien partagés ? Pas si évident, si l’on en juge par le cas de Kadidja, marquée par le climat de tensions qui prévalait dans la concession familiale. Ses demi-soeurs sont-elles vraiment ses soeurs ? « Parfois je me dis que si elles n’aiment pas ma mère, elles ne peuvent pas m’aimer non plus. Je refoule cela, mais chaque fois que je les vois, cela ressort. Cela me fait mal », confie-t-elle.

Jalousies entre enfants

Quand les rivalités entre femmes sont très fortes, les jalousies entre enfants de lits différents sont vives. Ne faut-il pas prouver en permanence qu’on est le meilleur ? Une manière de rehausser l’image de sa mère. La concurrence augmente quand l’écart d’âge est réduit. La comparaison est alors visible et immédiate. Gare à celui qui échoue alors que son demi-frère réussit brillamment ! Gare à celui qui ne couvre pas sa mère de cadeaux alors que son demi-frère dorlote la sienne ! En revanche, quand la différence d’âge est grande, la rivalité s’atténue voire disparaît au profit d’une plus grande solidarité entre tous les enfants.

Si la mère est le port d’attache, le socle affectif, qu’en est-il du père ? Pour Seydou, un Guinéen de Brazzaville, les enfants de foyers polygames seraient tous orphelins de père. Un avis trop tranché ? Reste que le père polygame a peu d’occasions de démontrer son affection puisqu’il doit se partager. Du coup, les bénéficiaires de son attention seront les enfants qui peuvent profiter de sa présence et lui faire part de leurs doléances.

Image du père ambiguë

D’une manière générale, l’image du père est ambiguë. Si ce dernier représente la sécurité matérielle et la protection, en revanche, sur le plan affectif, « c’est zéro », martèle Annie, une jeune femme de RDC. En matière d’affection, l’amour de la mère est acquis. Celui du pater non. Pas de quoi rassurer un enfant qui passe une partie de son temps à se demander si son père l’aime un peu, beaucoup ou pas du tout. « La distance avec le père est réelle. Dans une famille polygame, chaque enfant se persuade qu’il est le plus aimé. Mais le père est celui de tout le monde », précise Annie. Quand le père se fait rare, l’enfant, privé de sa présence et de l’autorité qu’il est censé représenter, a un sentiment de vide total. Ce qui explique les difficultés d’affirmation de soi.

Dans bien des cas, le nombre élevé d’enfants n’est pas fait non plus pour rassurer. Parce qu’ils ont l’impression d’être noyés dans la masse… les enfants manquent de confiance en eux. D’où une certaine difficulté à devenir autonomes. Carence du père, fratrie trop nombreuse… les reproches ne manquent pas. « Si tu as trop de dossiers (enfants), tu ne peux pas les gérer correctement. Plus tard, un enfant peut reprocher à son père de ne pas lui avoir financé des études. Les enfants sont perdants économiquement et affectivement dans l’histoire », déclare Évelyne une jeune brazzavilloise.  Armand trouve également que son père a dépassé les limites : « Avec le recul, je me dis que je ne pourrais jamais faire ce que mon père a fait. Je ne pourrais pas abandonner mon foyer pendant un mois ou deux et voir mon enfant seulement à la sortie de l’école ! ».

Insécurité affective

A l’évidence le père fait naître chez l’enfant un sentiment contradictoire, à l’instar de l’image paradoxale qu’il renvoie. On l’aime et on le déteste tout à la fois pour ses manques, ses faiblesses et son absence. Il est l’amour inaccessible et l’intouchable.  Car en dépit de tout, il n’en reste pas moins une institution qu’on ne peut pas critiquer. Le faire équivaudrait à une transgression. Du coup, les enfants dénient les problèmes qu’ils peuvent avoir avec leurs parents, leur père surtout. Et se cherchent un père idéal. La famille actuelle ayant tendance à vivre en autarcie, les anciens repères, qu’on appelait les pères multiples, disparaissent. Quand ce n’est pas vers l’oncle,  les enfants se tournent  alors vers un marabout ou un pasteur.  

Le père, un grand solitaire

Souffrance des mères et stress des enfants. Certes. Mais à y regarder de plus près, on peut se demander si le père ne serait pas le grand perdant de l’affaire. Car, avec le temps, il perd le contrôle de la situation et la communication passe de moins en moins bien avec ses enfants et ses épouses. Il doit jongler en permanence pour se sortir de situations souvent inextricables. Un jeu d’équilibriste dangereux car les braises qu’il a allumées sont ardentes. D’où sa fragilité et sa solitude, comme le souligne Armand : « Dans le monde moderne, la polygamie n’a plus sa place. Il n’y a plus comme autrefois le clan et le village pour prendre en charge les enfants et gérer les problèmes. Aujourd’hui le père est seul. Il a perdu la solidarité des générations ».

Le père polygame d’aujourd’hui ne serait-il pas un grand solitaire ? En tout cas, ses enfants ont bien souvent le sentiment d’être des laissés pour compte. Au point que certains ne souhaitent pas reproduire le même schéma. Un refus motivé par des raisons économiques, car « plusieurs femmes ça coûte cher ». Des raisons affectives également. Car gérer plusieurs femmes et une ribambelle d’enfants n’est pas une sinécure. Tous les hommes ne sont pas des héros !

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