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jeudi 7 décembre 2023
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RDC : cap sur la numérisation 

La République démocratique du Congo entend jouer la carte de la numérisation pour se moderniser et accélérer son envol économique. C’est, en substance, le message que Dominique Migisha, le coordonnateur de l’Agence pour le développement du numérique, veut faire passer. Même si le chemin à parcourir reste long, les jalons sont peu à peu posés.

Propos recueillis à Tunis par Arthur Malu-Malu

Makanisi : Quelle est la mission de l’Agence pour le développement du numérique ?  

Dominique Migisha, coordonnateur de l’Agence pour le développement du numérique

Dominique Migisha : L’Agence a quatre missions principales, notamment le suivi de la mise en œuvre du plan national du numérique – horizon 2025, qui est lui-même la traduction de la vision sectorielle du chef de l’État. Dès son investiture, en janvier 2019, le président Félix Tshisekedi a mis le numérique au cœur de l’agenda politique. Ce plan comporte 70 projets prioritaires articulés autour de quatre piliers. L’expertise congolaise, qui l’a conçu, juge nécessaire de le mettre à exécution à l’horizon 2025. Il s’agit, pour nous, de franchir un premier palier de cette entreprise de transformation digitale de la RDC. Il s’agit d’un exercice de rattrapage par rapport à une vingtaine d’années d’inertie, imputable au régime précédent.

Pouvez-vous citer quelques-uns de ces 70 projets ?

Il faudrait d’abord s’arrêter sur les quatre piliers autour desquels s’articule ce plan : les infrastructures numériques, les contenus, les usages applicatifs ainsi que la gouvernance et la régulation. Les infrastructures numériques incluent, entre autres, la fibre optique, les infrastructures satellitaires, les infrastructures pour la télévision numérique terrestre et celles qui sont utilisées pour le stockage des données, communément appelées data centers. Pour ce qui est des contenus, nous pouvons relever tout ce qui est lié à la formation, à la culture numérique et aux écosystèmes autour du digital. Les créateurs de contenus dans cette économie numérique, en particulier les start-ups, interviennent à ce niveau. Les usages applicatifs constituent également un pilier de ce plan. On est là dans l’utilisation du numérique, dans le cadre des mutations technologiques qui s’opèrent dans le monde et auxquelles la RDC ne peut pas échapper.

Dans la Fonction publique moins de 10 % des employés utilisent le digital au quotidien, dans le cadre des missions de service public qu’ils rendent. Nous avons, par conséquent, une grande marge de progression dans ce domaine. 

La situation dans la Fonction publique n’est pas enviable…

Dans la Fonction publique moins de 10 % des employés utilisent le digital au quotidien, dans le cadre des missions de service public qu’ils rendent. Nous avons, par conséquent, une grande marge de progression dans ce domaine. Enfin, s’agissant de la gouvernance et du cadre légal, la régulation sert à encadrer le développement de ce secteur.

Le plan national du numérique est, par ailleurs, inscrit dans le programme d’action du gouvernement. Le projet fondateur est la carte d’identité biométrique qui induit la constitution du fichier général de la population. C’est déjà en route, avec la création du numéro unique qui sera, bien évidemment, à la base de l’identité numérique, d’une part,  et de la gouvernance électronique, de l’autre.

L’accès aux services en ligne n’est pas gagné d’avance…

Une plateforme sera mise en place pour permettre à chaque Congolais, en s’identifiant de manière sécurisée, d’avoir accès à des services digitaux. Parmi les autres projets, on peut citer tout ce qui a trait à la cybersécurité. La stratégie nationale cybersécurité a été adoptée par le gouvernement en novembre 2022. La RDC prévoit de créer, dans ce cadre, l’Agence du conseil national de cyberdéfense et de cybercriminalité. Il y a, en outre, le projet e-foncier et le projet qui se rapporte aux plateformes de paiement. Ces plateformes permettent de mieux assurer le suivi des flux financiers. Isys-Régies, pour citer ce cas, est une plateforme qui permet de mieux centraliser les informations des trois principales régies financières que sont la direction générale des impôts (DGI), la direction générale des douanes et accises (DGDA) et la direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations (DGRAD). Il s’agit de lutter contre la fraude en croisant les données. Beaucoup reste toutefois à faire pour optimiser la lutte contre la fraude et augmenter les recettes de l’État.

Le budget national a été triplé en l’espace de quatre ans… L’Inspection générale des finances a multiplié les contrôles et mis en place des brigades financières.

Quels sont les impacts déjà perceptibles de la numérisation sur l’économie congolaise ?

Nous sommes passés d’un budget de 5 milliards de dollars, lorsque le président Félix Tshisekedi a pris les rênes de l’État, en janvier 2019, à un budget de 16,6 milliards de dollars, pour 2024. Le projet de budget 2024 a été déposé au Parlement par le Premier ministre Sama Lukonde. Le budget national a été triplé en l’espace de quatre ans. Le travail remarquable de l’Inspection générale des finances (IGF) est à souligner. L’IGF a multiplié les contrôles et mis en place des brigades financières. Il a aujourd’hui un regard sur de nombreuses entreprises publiques. Cette situation a conduit à une certaine rigueur de la part des gestionnaires.

L’IGF est au cœur du dispositif…

L’IGF joue son rôle, mais elle n’est pas seule. La mise en place de nouveaux mécanismes de contrôle, à travers le système Isys-Régies, une plateforme de croisement et de collecte de données, contribue à l’amélioration des finances publiques. L’administration fiscale et les services douaniers sont partie prenante. C’est surtout à travers ce système que les acteurs habitués aux mauvaises pratiques ont pris conscience du danger, parce que de cette façon, ils pouvaient être plus facilement identifiés comme responsables de certaines distorsions. Par le passé, un opérateur économique, qui importait certains produits pour 1 million de dollars, pouvait effectuer une sous-déclaration et afficher 100 000 dollars de ventes. Isys-Régies permet de détecter ces irrégularités. Et ce travail donne lieu à des redressements qui profitent, bien entendu, aux finances publiques.

En gros, l’État arrive à mieux mobiliser les recettes internes…

Oui, mais cela n’est pas encore optimal. Il y a encore beaucoup de choses à faire. Notamment en ce qui concerne l’écosystème des finances, nous devons aller beaucoup plus loin. Il faut qu’on soit beaucoup plus audacieux en termes notamment de plateformes et de systèmes d’information. En effet, il est nécessaire que nous ayons, demain, des systèmes complètement intégrés, pour recourir à l’intelligence artificielle. Ce qui permettrait  de les placer au service de la lutte contre les détournements de fonds publics, la fraude et le blanchiment. 

Pour le chef de l’État, le numérique en RDC doit, pour l’essentiel, être fait par les Congolais et pour les Congolais. Pour réussir ce pari, la formation de la jeunesse congolaise à tous les métiers du numérique s’impose.

La RDC dispose-t-elle de compétences locales en matière d’intelligence artificielle ?

La RDC ne forme pas suffisamment d’ingénieurs dans le domaine de l’intelligence artificielle et dans de nombreux autres métiers du numérique, même si des efforts sont fournis. Nous devons donc accélérer le rythme, comme le souhaite le président Félix Tshisekedi, qui a traduit sa vision en une phrase : « Faire du numérique congolais un levier d’intégration, de bonne gouvernance, de croissance économique et de progrès social ». Pour le chef de l’État, le numérique en RDC doit, pour l’essentiel, être fait par les Congolais et pour les Congolais. Pour réussir ce pari, la formation de la jeunesse congolaise à tous les métiers du numérique s’impose, y compris dans les secteurs d’avenir, comme l’intelligence artificielle.

Dans un pays où le taux de pénétration d’Internet est faible, peut-on rêver grand, alors que les infrastructures numériques requièrent de gros investissements ?

Absolument. Nous devons rêver grand, tout en commençant par faire des choses simples. C’est dans cette optique que le président a réaffecté l’argent du Fonds de développement des services universels (FDSU), créé en 2002 pour accompagner l’implantation de la téléphonie mobile et de l’Internet dans les zones reculées. Cet argent était alors reversé au Trésor. Il s’agit de près de 60 millions de dollars par an. Sous l’impulsion du chef de l’État, une structure été constituée pour que le FDSU assure sa mission première. Il contribuera désormais à mener à bien des projets au bénéfice des populations, en milieu rural en particulier. Cela facilitera le développement et le déploiement de la téléphonie mobile et de l’Internet dans des zones reculées.

Ce n’est pas facile de réunir les financements nécessaires à la mise en œuvre des projets qui nous tiennent à cœur

Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?

La première difficulté est la résistance au changement, qui est un phénomène naturel. Cette résistance est saine et inhérente à la nature humaine. Il peut toutefois y avoir une double résistance, qui est beaucoup plus vicieuse. Elle concerne aussi bien les personnes qui résistent au changement de manière naturelle que celles qui rechignent parce qu’elles ont des intérêts à préserver que la numérisation pourrait supprimer. L’analogique et le papier leur permettaient d’avoir accès à des avantages indus, notamment financiers.

Le numérique est leur ennemi…

Ils savent que le numérique mettra un terme à ces avantages auxquels ils souhaitent s’accrocher. Ces gens résistent pour sauvegarder des intérêts particuliers. En d’autres termes, ils privilégient leurs intérêts personnels, au détriment de l’intérêt général. La deuxième difficulté est liée aux financements. Ce n’est pas facile de réunir les financements nécessaires à la mise en œuvre des projets qui nous tiennent à cœur. En troisième lieu, je pourrais relever la problématique liée aux contraintes, notamment énergétiques. Nous avons un gros défi énergétique à relever. A peine 20 % de la population congolaise a accès à l’électricité, selon les données de la Banque mondiale. Ce taux est un des plus faibles du continent africain. Les obstacles sont là sur notre chemin. Mais grâce à la volonté du chef de l’État, qui a clairement fixé le cap, nous pouvons faire preuve d’optimisme : le développement du numérique en RDC, qui sera l’un des leviers de notre développement, est un objectif à notre portée.  

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