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mercredi 4 août 2021
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RDC. Célestin Kasereka : « Le volcan est un risque, mais il a aussi des aspects positifs »

Les populations de Goma (Nord-Kivu), dans l’est de la République démocratique du Congo, rentrent progressivement chez elles, plus de trois semaines après l’éruption du volcan Nyiragongo, qui a fait une trentaine de morts et des milliers de déplacés. En 2002, les laves crachées par le Nyiragongo avaient détruit partiellement Goma et fait 250 morts. Une autre éruption avait coûté la vie à environ 600 morts en 1977.

Le directeur scientifique de l’Observatoire volcanologique de Goma, Célestin Kasereka Mahinda, fait le point pour Makanisi.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu.

Makanisi : Quelle est la situation sur place quelques semaines après l’éruption du 22 mai ?

Célestin Kasereka Mahinda : L’activité du volcan a nettement diminué. Il n’y a plus de coulée de lave. Le nombre de séismes et leur magnitude ont considérablement baissé. La population qui habite dans des secteurs épargnés par les coulées de lave retourne peu à peu chez elle.

Selon les premières estimations, quelle proportion de la ville de Goma a été affectée ?

C.K.M : Près de la moitié de la population avait été évacuée. Il s’agit de plusieurs milliers de personnes. Le chiffre de 400 000 a été avancé. Dix quartiers sur les dix-huit de la ville ont été concernés par les évacuations.

Il peut se passer six mois entre les premiers signaux et l’éruption elle-même. Dès lors qu’on reçoit le premier signal, il faut attendre un peu. On ne peut pas, toutes affaires cessantes, mobiliser et alerter tout le monde à cause d’un seul signal.

Pouvait-on prévoir cette éruption ?

Célestin Kasereka Mahinda

C.K.M : L’éruption volcanique peut être prévue dans le temps et dans l’espace. Nous avions capté les premiers signaux il y a plusieurs mois. Les données nous parviennent par Internet. Or nous avions passé plus de six mois sans Internet. L’abonnement n’avait pas été renouvelé. Après le rétablissement de l’Internet, fin avril 2021, nous avons commencé à enregistrer, dès la première semaine, les séismes que nous qualifions d’hybrides. C’est-à-dire que les tremblements de terre successifs combinaient de hautes fréquences et de basses fréquences. Ce sont des signes avant-coureurs d’une éventuelle éruption. Après avoir capté ces signaux, nous pensions qu’une éruption était en cours. Il peut toutefois se passer six mois entre les premiers signaux et l’éruption elle-même. Dès lors qu’on reçoit le premier signal, il faut attendre un peu. On ne peut pas, toutes affaires cessantes, mobiliser et alerter tout le monde à cause d’un seul signal. Nous devons avoir des preuves palpables avant d’alerter l’autorité.

Nous observons aussi l’évolution de l’activité du lac de lave dans le cratère du Nyiragongo. Quand sommes allés sur le site, nous avons noté qu’il restait à peu près 13 mètres pour que le niveau du lac dans le cratère puisse atteindre le niveau qu’il avait atteint avant l’éruption de 2002. S’agissant de la température, nous n’avons pas noté une hausse considérable comme en 2002. Nous avons signalé ces éléments le 10 mai 2021. Mais malheureusement, l’éruption s’est produite pendant que nous attendions d’autres signaux. Avant de lancer l’alerte, nous regardons plusieurs paramètres.

Célestin Kasereka Mahinda (à gauche) au sommet du volcan Nyiragongo

Quelles sont les caractéristiques de la récente éruption ?

C.K.M : Cette violente éruption est survenue brutalement. Le 10 janvier 1977, l’éruption avait commencé à une altitude de 2909 mètres ; le 17 janvier 2002 à une altitude de 2800 mètres. La récente éruption, celle de 2021, a commencé à une altitude de 1800 mètres. L’altitude de Goma, en tout cas pour l’endroit le plus élevé, est de 1600 mètres. Donc c’était proche de la ville. Les précédentes éruptions s’accompagnaient de tremblements de terre. Il y a donc une différence de 1000 mètres d’altitude entre la catastrophe naturelle de 2002 et celle de 2021. Plus c’est haut, plus c’est dangereux. Le champ de propagation est beaucoup plus large lorsque l’éruption se produit à une plus grande altitude. L’éruption volcanique est habituellement précédée d’un séisme. Mais cela n’a pas été le cas en mai 2021.

Les capteurs enregistrent les informations sur place et nous les transmettent en temps réel. Lorsque l’Internet ne marche pas, pour une raison ou une autre, nous devons aller sur le terrain pour récupérer les données enregistrées par les capteurs avant de les analyser.

Y a-t-il des leçons à tirer de cette éruption et des choses à corriger pour la suite ?

C.K.M : Le principal enseignement de cette crise est que nous devons éviter toute interruption dans la réception des données sismologiques qui nous parviennent toutes les quatre minutes. Nous devons suivre de près le comportement du volcan. A tout moment, nous avons les informations liées à la séismologie. Nous enregistrons les informations sur une carte mémoire au niveau des capteurs installés dans les différentes stations. Les capteurs enregistrent les informations sur place et nous les transmettent en temps réel. Lorsque l’Internet ne marche pas, pour une raison ou une autre, nous devons aller sur le terrain pour récupérer les données enregistrées par les capteurs avant de les analyser. La station la plus éloignée se situe à peu près à 150 km de nos bureaux. C’est un peu difficile d’accès. Il faut donc du carburant pour se rendre sur place. L’abonnement Internet n’avait pas été renouvelé pendant quelques mois, faute de moyens financiers. Il faut un abonnement pour l’Observatoire et les stations disséminées autour du site. L’éruption a eu lieu à un moment où un lot de matériels de l’OVG était retenu par les services douaniers. Il fallait remplacer des appareils en panne, notamment dans des stations situées tout au nord. Nos partenaires nous ont apporté leur soutien.

Nous ne sommes pas isolés. Nous travaillons avec d’autres scientifiques de par le monde… Notre réseau s’intègre dans un réseau international. Tout le monde a accès à ces données qui sont ouvertes et suivies de près par d’autres observatoires.

Quel est le statut de l’Observatoire volcanologique et comment est-il financé ?

C.K.M : L’Observatoire est un service de l’Etat congolais qui dépend du ministère de la recherche scientifique. L’Observatoire, qui jouit d’une certaine autonomie, a été créé le 13 avril 2009 et emploie, au total, près de 350 personnes. Avant son installation, nous dépendions de Bukavu où se trouve un centre de recherche sur la volcanologie. La ville de Bukavu, dans la province du Sud-Kivu, a toutefois été jugée trop loin. C’est ainsi qu’on a créé cette structure à Goma, dans le Nord-Kivu, pour qu’en cas de problème, on puisse agir vite. Les signaux doivent être interprétés, analysés, etc. Nous ne sommes pas isolés. Nous travaillons avec d’autres scientifiques de par le monde. Les données qui nous sont transmises sont aussi envoyées en même temps à d’autres observatoires dans le monde. Notre réseau s’intègre dans un réseau international. Tout le monde a accès à ces données qui sont ouvertes et suivies de près par d’autres observatoires. C’est donc un espace ouvert auquel les chercheurs peuvent avoir accès, où qu’ils soient. Dans le cadre international, la gestion des risques de cette nature n’est pas une « propriété privée ».

Nous avons besoin de plus de sismographes pour enregistrer les mouvements du sol engendrés par les ondes sismiques. Une dizaine d’appareils de ce type feraient l’affaire. 

L’Observatoire a-t-il les moyens de sa politique ?  

C.K.M : Nous avons besoin d’un soutien financier pour renforcer nos capacités. Nous devons également renforcer nos équipements. Nous avons besoin de plus de sismographes pour enregistrer les mouvements du sol engendrés par les ondes sismiques. Une dizaine d’appareils de ce type feraient l’affaire, mais actuellement nous en avons un minimum. Nous avons besoin de gazomètres, de batteries et d’appareils pour suivre la formation des sols, de DOAS pour suivre le panache de fumée qui sort du volcan ; nous avons besoin de thermomètres thermiques, de panneaux solaires… Pour mesurer la formation du sol, nous avons besoin de caméras thermiques. Il y a des zones non accessibles où nous devons suivre, en temps réel, les mouvements de fracture.

Plusieurs de nos chercheurs doivent être formés. Les capacités sont là, mais la technologie évolue vite. Toutes les données doivent être transmises à l’Observatoire en temps réel. Nous devons communiquer à la population les informations utiles, de la manière la plus simple qui soit. Donc nous devons sensibiliser la population, surtout celle de Goma, qui est la plus exposée. Nous devons faire des campagnes dans les écoles, parce que les enfants communiquent mieux. Il y a des images satellite que nous devons acquérir. Et elles coûtent cher.

D’autres volcans existent dans le monde : le Vésuve, à Naples, en Italie ; l’Etna, en Italie, le Mauna Loa, aux États-Unis, etc. Mais a-t-on songé à déplacer les villes alentour ? 

Les autorités congolaises prêtent-elles une oreille attentive à vos préoccupations ?

C.K.M : C’est la première fois que je vois une autorité comme le Premier ministre venir visiter nos installations. Nous avons même eu droit à une prime de risque. Je trouve que les choses bougent.

Une idée plutôt baroque semble faire du chemin : le déplacement de la ville de Goma…

C.K.M : On ne fuit jamais le risque. Il faut vivre avec. D’autres volcans existent dans le monde : le Vésuve, à Naples, en Italie ; l’Etna, en Italie ; le Mauna Loa, aux États-Unis, etc. Mais a-t-on songé à déplacer les villes alentour ? Certes, le volcan est un risque, mais il a aussi des aspects positifs. A Goma, nous utilisons des roches volcaniques dans la construction de maisons. Les roches volcaniques constituent la matière première du ciment qu’on utilise ici. Les coulées de lave fertilisent le sol. Et on peut en faire des engrais. Nous pouvons développer le tourisme grâce au volcan qui reste un pôle d’attraction des visiteurs de la région.

on peut vivre avec ce volcan, mais on doit initier la population à la culture des assurances incendie

Bref, on peut vivre avec ce volcan, mais on doit initier la population à la culture des assurances incendie. Nous avions pu alerter la population à temps en 2002, lorsque nous avions détecté une activité inhabituelle à Nyiragongo. Et on peut toujours le refaire au besoin, à condition qu’on ait tout ce qu’il faut pour travailler comme il se doit.

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