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dimanche 14 juillet 2024
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Congo. Kokutan’Art : quand le 7è art révèle l’urgence climatique

Kokutan’Art (kokutana signifie rencontrer en langue lingala) est une initiative de Mbongui Art Photo, une plateforme d’échanges, de réflexion et de partage sur la création et la production photographique mise en place en 2019 par l’artiste photographe Lebon Chansard Ziavoula, dit Zed Lebon, qui en est le coordonnateur. Son organisation bénéficie de l’appui de l’Institut Français du Congo et de la Délégation de l’Union européenne au Congo. Pour leur 4ème édition, ces rencontres internationales de la photographie d’auteur de Brazzaville ont choisi pour thème : Urgence. Pour le climat et l’environnement, bien évidemment.

Si cette 4ème édition, ouverte le 21 mai,  se  termine le 21 juin prochain, les rencontres-débats, les spectacles et la remise des prix se sont déroulés du 21 au 24 mai. Rien n’est donc perdu pour ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion d’assister à ce festival. Les photos resteront accrochées jusqu’à la clôture. Il leur reste donc à se précipiter dans les trois grands sites d’exposition où ils découvriront les talents des 15 photographes d’art africains retenus.

Zed Lebon, directeur de Kokutan’Art

Kokutan’Art, c’est à la fois un concours photo, des expositions photographiques, des échanges, des rencontres professionnelles, des ateliers et des projections, qui ont lieu dans trois sites : l’Institut français du Congo (IFC), sis dans l’arrondissement de Bacongo, les Ateliers Sahm, un centre d’art contemporain fondé, à Mpissa, par l’artiste et écrivaine congolaise Bill Kouélany, ainsi que la Faculté des lettres, arts et sciences humaines (Flash) de l’Université Marien-Ngouabi, surnommée Bayardelle, du nom de l’avenue où elle se situe, en centre-ville.

Pour la 4ème édition de ces Rencontres internationales de la photographie d’auteur de Brazzaville, plusieurs pays ont été invités : le Mali, le Burkina Faso, la RDC, la France, le Togo, la Tunisie, le Sénégal, le Niger et le Congo Brazzaville. Quelque 90 œuvres photographiques ont été exposées, réalisées par 15 photographes, chacun ayant eu le droit d’exposer 5 photosVoilà pour la partie exposition. À cette belle palette de talents, s’ajoutaient des enseignants, des chercheurs, des critiques d’art, des commissaires d’exposition, des galeristes et autres professionnels du monde de l’art et de la culture, venus de plusieurs pays.

Quelque 90 œuvres photographiques ont été exposées, réalisées par 15 photographes, chacun ayant eu le droit d’exposer 5 photos

Institut français du Congo et Ateliers Sham

Fantastique groupe à la cérémonie d’ouverture

Chaque site se distingue par ses locaux, ses animateurs, ses invités, ses publics et le type d’évènements qu’il abrite. C’est à l’IFC qu’a eu lieu la cérémonie d’ouverture, animée par Fantastique Groupe, un groupe de percussions, qui a basé son spectacle sur le thème « Vibration au rythme de la crise écologie ». Tam-Tam, danses, chorégraphie, feuillages verdoyants… Tout évoquait le milieu forestier, son identité socio-culturelle et sa nature luxuriante quelque peu menacée. Autant dire que la salle de spectacles de l’Institut, qui compte environ 500 places, était bondée. 

Oeuvres de 6 photographes dont le Sénégalais Boubacar Touré Mandemory, le Malien John Kalapo, les Congolais Baudouin Mouanda, Mirna Kintombo, Robert Nzaou et Franchesca Bel, qui, elle, vit en France, une trentaine de photos ont été accrochées dans l’espace de l’IFC.

Lire aussi Congo. Baudouin Mouanda, 1er photographe africain lauréat du prix international Roger Pic.https://www.makanisi.org/congo-baudouin-mouanda-1er-photographe-africain-laureat-du-prix-international-roger-pic/

Compte-tenu de son aura et de sa vocation culturelle, l’Institut a attiré une grande partie du milieu artistique et diplomatique de la capitale. « Son public est principalement composé de diplomates, d’officiels, d’opérateurs et d’analystes culturels, de directeurs de festivals, d’artistes, d’étudiants en arts visuels de l’École des beaux-arts de Brazzaville. Mais aussi de simples amoureux de la photographie », souligne Zed Lebon.

Les Ateliers Sham ont, eux aussi, mobilisé le tout Brazzaville culturel et artistique, avec 25 œuvres signées par 5 photographes : Souley Abdoulaye (Niger), Baudouin Bikoko (RDC), Tessilim Adjayi (Togo), Siaka Zerbo (Burkina Faso) et Mariam Niaré (Mali).

Bayardelle, ses étudiants et ses enseignants

La Faculté des lettres, arts et sciences humaines (Flash) de l’université Marien Ngouabi, alias Bayardelle, se distinguait des deux autres sites sur deux points. Alors que le format des photos exposées à l’IFC et aux Ateliers Sham était de 40 x 60 cm, à Bayardelle, le grand format (2 mètres sur 1,50 m) primait. Une exigence demandée aux candidats, parmi lesquels 4 ont été retenus : Boubacar Touré Mandémory, Robert Nzaou, Mirna Kintombo et Baudouin Mouanda.

L’autre singularité du site venait de son public, principalement composé d’enseignants et d’étudiants en littérature, en art, mais aussi en géographie, en communication, en journalisme, en théâtre et en cinéma.

Durant le festival, « Bayardelle a également accueilli l’exposition photo trinationale, issue du Projet Combo, qui a expérimenté la photographie argentique. L’expo avait été présentée, auparavant, à Châteauneuf-sur-Charente en France et à Berlin en Allemagne », informe Lebon. Ce projet est le fruit d’une collaboration entre la France, le Congo et l’Allemagne, à laquelle ont participé les Congolais Mirna Kintombo, Armel Luyzo Mboumba, Zed Lebon et Therance Ralff Lhyliann.

Outre les expositions, Kokutan’Art a abrité des ateliers, des rencontres professionnelles et des débats.

Rencontres, débats et ateliers

Outre les expositions, Kokutan’Art a abrité des ateliers, des rencontres professionnelles et des débats, en marge du festival. Un atelier de formation photographique a ainsi été organisé à l’IFC, en prélude au festival. Animé par Élise Billiard Pisani, commissaire d’exposition, artiste, anthropologue et enseignante à l’université de Malte, il a enregistré la présence de 9 participants auxquels ont été remises des attestations. « Le but était d’accompagner la jeune génération de photographes en voie de professionnalisation ou au stade pré-professionnel », signale Zed Lebon.

Des échanges sur le thème « Toute photographie est-elle une œuvre d’art ? » ont été animés à l’IFC par Baudouin Bikoko, photographe et enseignant à l’Académie des Beaux-arts de Kinshasa et la Tunisienne Ikram Brahim, critique d’art, docteur en sciences et techniques des arts et théoricienne de l’art.

Quelques-unes des oeuvres photographiques exposées lors du festival Kokutan’Art

L’amphithéâtre de Bayardelle, de quelque 700 places, a, lui aussi, résonné des débats sur des thématiques comme « l’Urgence », avec le groupe les Têtes brûlées, et « la photographie environnementale ou comment capturer les défis contemporains liés à l’environnement », un thème animé par Robert Nzaou. Il a également abrité des partages d’expériences entre Baudouin Mouanda et des étudiants. Une autre rencontre, dirigée par Touré Mandemory, a été organisée.

Les photographes ont traduit « l’urgence » sous deux grands angles :  l’impact des changements climatiques non seulement sur l’environnement mais aussi sur les humains, et notamment sur leur santé.

Comment « l’urgence » a-t-elle été représentée ?

Un premier constat s’impose : à l’exception de deux photos en noir et blanc, toutes les autres sont en couleur. D’une manière générale, les photographes ont traduit « l’urgence » sous deux grands angles :  l’impact des changements climatiques non seulement sur l’environnement mais aussi sur les humains, et notamment sur leur santé. Mais, en pointant leur objectif sur des scènes fortes, les photographes ont indirectement souligné la responsabilité des pouvoirs publics et des populations dans le désastre écologique.

Mises en scène (Ciels de saison de Baudouin Mouanda) ou montrées à l’état brut (Inondations à Niamey de Souley Abdoulaye), les inondations, qui sont l’une des conséquences des changements climatiques, ont particulièrement capté le regard des photographes.

Manifestations de ces changements, les pluies diluviennes et la montée des eaux des rivières se multiplient dans le monde. Une catastrophe. Mais dans certains pays, le manque de politiques publiques en matière de gestion des déchets, de traitement de l’eau, ainsi que la pénurie en infrastructures (voiries, électricité, eau) et en services urbains (ramassage des ordures), voire l’insuffisance d’éducation citoyenne aggravent ces phénomènes climatiques, notamment dans les grandes villes.

L’insalubrité entraîne alors des problèmes de santé et autres fléaux. Autant de phénomènes illustrés par Nzaou (La chasse aux flaques d’eau), Kalapo (Bamako, terre plastique), Kintombo (Ganvié), Bikolo (Détritus), Adjayi (Plastique endémique et humanité) et Zerbo (Mets-toi en cause).  

C’est aussi ce que donne à voir Mariam Niaré dans sa série « Djilah » (eau en Bambara), dans laquelle les rivières sont transformées en poubelles, où surnage une foule d’objets de consommation courante en plastique : emballages, gobelets, bouteilles d’eau ou de sodas, cuillères jetables…

Si les humains tombent malades en raison de l’insalubrité, l’air suffoque également sous l’effet de certaines pratiques comme le fait de brûler des pneus ou du plastique, la combustion libérant alors des composés chimiques toxiques. Enfin, le manque de sources d’énergie modernes oblige les populations à recourir au bois de chauffe pour faire cuire les aliments. D’où le déboisement autour des villes, qui renforce la déforestation liée à des pratiques agricoles ou forestières.

Quelques-unes des oeuvres photographiques exposées lors du festival Kokutan’Art

Lire aussi : Congo. Valoriser le 7ème art pour renforcer le patrimoine photographique. https://www.makanisi.org/congo-valoriser-le-7eme-art-pour-renforcer-le-patrimoine-photographique/

Au concours photo, la palme a été décernée à Priscille-Verhody Louamba dont le travail sur l’environnement porte sur le charbon de bois, makala en lingala.

Les lauréats

Priscille Louamba

Le jury international du concours photo, composé d’Élise Billiard Pisani, de John Kalapo et de Ralff Lhyliann, a jeté son dévolu sur trois jeunes photographes congolais, qui, eux, n’ont pas exposé.

La palme a été décernée à Priscille-Verhody Louamba dont le travail photographique sur l’environnement porte sur le charbon de bois, makala en lingala. La récompense ? Un appareil photo Nikon d5200 et sa sacoche.

Cette jeune photographe a d’abord été un « modèle photo », avant de passer de l’autre côté de l’objectif. « J’ai suivi un atelier de photo à l’IFC entre janvier et mai 2024. Nous avions une semaine de rencontres chaque mois. Je n’avais pas d’appareil photo, mais un ami de Nzaou, qui animait l’atelier, m’en a prêté un », raconte Priscille. Quand elle a eu connaissance du festival, elle a décidé de tenter sa chance. Le thème lui parlait. « Dans mon enfance à Pointe-noire, il y avait des forêts d’eucalyptus à la périphérie de la ville. Quand je suis retournée dans cette zone cette année, j’ai constaté que les eucalyptus avaient été abattus pour faire du chardon de bois ». Elle choisit donc de traiter la thématique du Makala pour son projet photographique, qu’elle n’a pas encore terminé. « Je continue à travailler dessus », confie-t-elle, tout en s’interrogeant sur les solutions pour éviter la déforestation.

Le deuxième prix a été attribué à Michel Ngoubi, patron de l’agence de communication Bala-Bala (rue en lingala), qui a remporté une tablette tactile pour sa photo montrant des déchets plastique en train de brûler. « Je lutte contre ce phénomène car il pollue et détruit la couche d’ozone. On devrait recycler ces sacs plastiques au lieu de les brûler », martèle Ngoubi.

Arrivé troisième pour son travail photographique sur le thème de la sécheresse, qu’il a illustré par la photo d’un enfant marchant sur une terre craquelée, Lauristin Dariel Bakala Matsoumbou a reçu en cadeau un trépied professionnel de photographe et un sac de reportage.

Les 3 gagnants du concours photo. À gauche, Lauristin Bakala (3e prix). En haut à droite, Michel Ngoubi (2e prix). En bas à droite, Priscille Louamba (1er prix)

Engouement pour le 7èmeart

Au terme de cette 4ème édition, le bilan est très honorable. L’engouement du public tant pour les expositions que pour les ateliers et les rencontres professionnels ont mis en évidence des points positifs. Primo, la reconnaissance de la photographie artistique comme un art majeur au même titre que la peinture ou la sculpture. Une nouveauté au pays de la peinture et de la musique ! Chez les jeunes et dans certains milieux, y compris parmi les étudiants évoluant dans des disciplines scientifiques, l’intérêt pour le 7ème art grandit. « Il n’y a pas que la musique comme expression artistique. Des jeunes ont découvert cela.

Reconnaissance de la photographie artistique comme un art majeur au même titre que la peinture ou la sculpture.

Il est nécessaire de s’approprier la photographie comme un art », insiste Lebon. À l’image des formes d’expression artistiques « nobles », ou populaires, comme la musique,  la photographie suscite des articles scientifiques ou des thèses. On théorise et on philosophe dessus, les critiques d’art en parlent et même la musique l’accompagne et la sublime.

Comme toute forme d’expression artistique, la photographie permet de confronter les regards, Une nécessité d’autant que les réalités changent d’un pays à l’autre. Le thème de l’urgence en est un exemple. « L’impact des changements climatiques diffère selon les lieux. Nous voulions confronter les regards pour stimuler la réflexion », soutient Lebon.

Lire aussi : Congo. Zed Lebon : photographier pour témoigner du passé. https://www.makanisi.org/congo-zed-lebon-photographier-pour-temoigner-du-passe/

Faire passer des messages

Pendant ce festival, le rôle du photographe dans la mise en lumière des faits de toutes sortes et sa mission d’alerte ont été soulignés. Les interrogations des photographes sur l’urgence climatique, leurs préoccupations sur le sort du monde, la surveillance des espèces et des biodiversités, sur la manière dont les humains traitent leur environnement, qu’ils ont exprimées dans leurs œuvres, ont sensibilité, mieux que tout discours, le public sur la protection de l’environnement. D’où l’importance de l’image « qui permet de faire passer des messages et d’éveiller les consciences », a indiqué le célèbre photographe Baudouin Mouanda à un confrère de l’audiovisuel.

Pendant ce festival, le rôle du photographe dans la mise en lumière des faits de toutes sortes et sa mission d’alerte ont été soulignés.

Pour la secrétaire générale de l’Institut français Congo, Awa Diarisso, ce festival est devenu un rendez-vous incontournable pour les amateurs de photographie, les artistes et les passionnés de culture visuelle. Un avis partagé par l’ambassadeur de l’Union Européenne au Congo, Giacomo Durazzo, pour qui ce festival permet aux artistes de donner un nouveau souffle à la photographie.

Reste que la qualité doit être au rendez-vous. D’où la nécessite de professionnaliser les photographes pour renforcer leurs capacités à créer et à développer des projets. Les jeunes « capteurs d’images » qui ont participé aux ateliers et aux rencontres l’ont compris.

Photo d’art ? Photo-journalisme ? Reportage photo ? Photo évènementielle ? Si un grand nombre de jeunes photographes veulent faire de la photo leur métier, ils n’ont pas d’idée arrêtée sur le sujet. Il est clair qu’ils devront faire peut-être tout en même temps pour en vivre. Au bout du compte, ce qui comptera, c’est leur capacité à lire le monde qui les entoure, à capturer les images qui parlent, à transmettre des messages, en bref, à témoigner, grâce à la qualité de leur regard et à leur maîtrise des techniques photographiques.

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