RDC : Dieudo Hamadi, un visage du cinéma congolais au festival de Cannes

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Cinéaste congolais établi à Kinshasa, Dieudonné Hamadi, communément appelé Dieudo Hamadi, a généré un nombre élevé d’articles de presse ces derniers temps, pour avoir pris part à la récente édition du festival de Cannes, du 13 au 24 mai 2025, en tant que membre du jury. C’est une grande première pour un réalisateur de la République démocratique du Congo.

Depuis plus de 15 ans, Dieudo Hamadi s’est spécialisé dans le cinéma documentaire et le cinéma d’auteur. Il y a deux ans, ce natif de Kisangani, grande ville située dans le nord-est du pays, a ajouté une nouvelle corde à son arc : la fiction. Dieudo Hamadi, dont le parcours atypique est inspirant à plusieurs égards, s’est confié à Makanisi. Cet entretien sera publié en deux parties. La première porte sur sa trajectoire et son expérience en tant que membre du jury du festival de Cannes.

Propos recueillis par Arthur Malu-Malu

Makanisi : Quel est votre parcours ?

Dieudo Hamadi : Je suis né en 1984, à Kisangani, dans le nord-est de la RDC. Je voulais devenir médecin. J’ai fait quatre ans de médecine, à l’université, avant d’arrêter et d’entrer, en 2007, tout à fait par hasard, dans l’univers du cinéma. J’ai participé, à Kisangani, à un atelier sur le cinéma, initié par le chorégraphe congolais Faustin Linyekula et son ami Petna Ndaliko, un cinéaste congolais de Goma. Ils ont entrepris de former des jeunes de la ville de Kisangani aux métiers du cinéma. C’était mon premier contact avec ce secteur. À l’issue de cet apprentissage, qui s’est étalé sur près de trois semaines, si ma mémoire est bonne, nous avons fait quelques courts métrages. J’étais l’un des deux jeunes sélectionnés pour suivre une autre formation, à Kinshasa cette fois-ci, organisée par Djo Munga, un cinéaste d’origine congolaise. D’ailleurs, c’était la première fois que je devais me rendre dans la capitale, en 2017.

Après un concours, nous sommes rentrés chez nous. Et quelques semaines plus tard, les organisateurs m’ont informé que j’étais retenu. Je suis retourné à Kinshasa, pour un séjour de 5 semaines. Je devais suivre une formation plus poussée que celle que j’avais suivie à Kisangani. Des professeurs de cinéma venus des grandes écoles de cinéma de Paris et de Bruxelles étaient présents. Au bout du compte, sur près de 30 jeunes en provenance des quatre coins de la RDC, 15 ont été retenus, dont moi.

Vous étiez devant un dilemme : rester à Kinshasa ou repartir à Kisangani…

Oui, je devais opérer un choix : retourner dans ma ville, dans l’incertitude, ou rester à Kinshasa pour travailler avec Djo Munga sur son long métrage, sans que j’aie un plan pour le lendemain. Sur un coup de tête, j’ai choisi de rester à Kinshasa. Tout est parti de là. J’ai ainsi participé à l’aventure de « Viva Riva », un film réalisé par Djo Munga. J’avais un poste subalterne. Ensuite, j’ai eu envie de continuer et de devenir cinéaste. J’ai travaillé en tant qu’assistant régisseur, ce qui m’a permis de voir comment on fabriquait un film. Nous avons travaillé avec des professionnels et beaucoup appris en les voyant à l’œuvre. Des vocations sont nées.

C’était clair dans ma tête que je voulais en faire mon métier. Je vous épargne l’incompréhension de ma famille. J’étais dans une ville, Kinshasa, qui n’était pas la mienne. Et ma famille n’y vivait pas. Elle s’inquiétait de savoir comment j’allais pouvoir subvenir à mes besoins. J’y suis resté, malgré tout. Et après la formation, il fallait se battre pour tenir. J’ai commencé à faire des films, mais on n’avait pas de subsides tout de suite. Mon regretté ami, le photographe Kiripi Katembo, m’a beaucoup soutenu. Grâce à lui, j’ai obtenu une caméra, de l’argent… C’est ainsi que j’ai fait mon premier film, mon premier film long, en 2011.

Mon premier film, ‘‘Atalaku’’, a été fait avec les moyens du bord. C’est mon premier long métrage.

Quelle est votre filmographie ?

Mon premier film, « Atalaku », a été fait avec les moyens du bord. Ce film, d’une durée d’une heure, est mon premier long métrage. En 2011, pendant les élections en RDC, j’ai eu l’idée de filmer des jeunes communément appelés kulunas (ndlr : jeunes délinquantset criminels qui vivent en marge de la société), qui squattaient un cimetière non loin de l’endroit où je vivais. J’ai suivi ces jeunes pendant la campagne électorale. Cela a donné le film « Atalaku ». Auparavant, j’avais fait des courts métrages, mais dans le cadre de ma formation chez Djo Munga. Nous avons reçu des prix prestigieux, notamment au festival du cinéma réel à Paris. Après « Atalaku », j’ai fait « Examen d’État », un film qui se déroule chez moi, à Kisangani. J’avais, pour l’occasion, un peu plus de soutien, en 2012. C’est une histoire de jeunes écoliers qui préparent le bac, dans la plus grande école publique de la ville, l’Athénée royal de Kisangani. Est venu par la suite « Maman Colonel ». C’est l’histoire d’une femme policière que j’avais rencontrée pendant ma formation, à Bukavu, où Djo Munga m’avait envoyé pour faire un briefing dans un centre de formation. « Maman Colonel » a consacré ma deuxième collaboration avec Kiripi Katembo.

« Maman Colonel » est l’histoire d’une femme policière que j’avais rencontrée pendant ma formation, à Bukavu

Il y a également eu « Tolérance Zéro »…

En effet, avec cette femme policière, j’avais déjà fait un petit film, « Tolérance Zéro », en 2009, juste après la formation. J’étais frappé par ce qu’elle faisait. À l’époque, elle avait le grade de capitaine ou major. Elle luttait contre les violences faites aux femmes et aux enfants. En 2016, je suis reparti à Bukavu. Elle était entre-temps devenue colonel. Elle exerçait toujours la même activité professionnelle. Et on a fait « Maman Colonel » avec elle. En 2020, est sorti le film « En route pour le milliard », fait à Kisangani. J’ai suivi des rescapés de la guerre de six jours qui avait opposé, en 2000, sur le sol congolais, les armées rwandaise et ougandaise. À l’époque, cela faisait 18 ans que de nombreux survivants cherchaient à obtenir réparation, sans succès. Ils ont entrepris un voyage périlleux, sur le fleuve Congo, jusqu’à Kinshasa, pour faire entendre leur voix. J’ai fait partie de ce voyage. C’est ce que je raconte dans « En route pour le milliard ».

Quel est le projet sur lequel vous travaillez actuellement ?

Je travaille sur la finition d’une série de Canal Plus. C’est une série de 652 minutes. Nous avons travaillé avec une équipe 100 % congolaise, avec de l’argent étranger et congolais. C’est rare de bénéficier de l’accompagnement de l’État dans ce secteur. Je travaille depuis une quinzaine d’années dans ce domaine, mais je n’avais jamais reçu un seul centime de fonds publics. Ce n’est que de cette manière, de mon point de vue, qu’un jour nous réussirons à parler véritablement du cinéma congolais. Tant que notre cinéma sera tributaire de l’aide internationale, pour ne pas dire européenne, nous serons fragiles et vulnérables. Le jour où on ne voudra plus nous aider, le jour où les attentes des uns et des autres seront divergentes, nous cesserons de faire des films.

« En route pour le milliard », en 2020, a été le premier film congolais sélectionné au festival de Cannes

Comment avez-vous été sélectionné pour faire partie du jury du festival de Cannes ?

Je ne sais pas, pour être tout à fait honnête. J’ai toutefois cru comprendre que le choix revient à la direction du festival. Et elle choisit souvent parmi les cinéastes qui ont, par le passé, participé au festival. Avec mon film « En route pour le milliard », en 2020, je devais y prendre part, mais je n’ai pas pu faire le déplacement, pour cause de covid. C’était le premier film congolais sélectionné à ce festival. Outre des cinéastes, des écrivains sont également invités à faire partie du jury. Cette année, Leila Slimani, qui a reçu le prix Goncourt 2016, était de la partie.

Comment avez-vous appris votre sélection comme membre du jury de Cannes ? 

J’ai reçu un appel. J’étais en train de faire des reshoots pour ma série, lorsque j’ai reçu un appel de l’assistante de Thierry Frémaux, le directeur du festival. Elle m’a annoncé que cette année, le festival m’invitait comme membre du jury. Elle voulait savoir si j’acceptais l’invitation et si je serais disponible.

Je ne savais pas vraiment ce que signifiait le fait d’être membre du jury du festival de Cannes

Avez-vous cru à un canular, dans un premier temps ?

Non ! Absolument pas. C’était plutôt une surprise. Cet appel m’a paru régulier. J’étais un peu dans la confusion, parce que je ne savais pas vraiment ce que signifiait le fait d’être membre du jury du festival de Cannes. Il y a, à part la compétition officielle à Cannes, beaucoup de groupes de travail. J’imaginais que je ferais partie du jury d’un groupe parallèle, mais pas du jury officiel. Un e-mail m’a ensuite été envoyé pour clarifier mon rôle. C’était un moment chouette. Je me suis dit « Tant mieux pour le cinéma congolais » pour ce que ma participation au jury de Cannes pourrait nous apporter dans le futur.

Quand nous nous retrouvions dans le cadre de ce jury, le statut et le parcours de chacun d’entre nous s’effaçaient

Quels enseignements tirez-vous de votre présence remarquée à Cannes cette année ?

Sur un plan personnel, j’étais frappé par le respect des gens que j’ai croisés là-bas, notamment des membres du jury, à l’égard du festival de Cannes qui est une institution. Nous venions d’horizons différents, nous avons des parcours et des statuts différents. Quelques grandes stars d’Hollywood étaient là. Pourtant, quand nous nous retrouvions dans le cadre de ce jury, le statut et le parcours de chacun d’entre nous s’effaçaient. Chacun donnait son avis, en respectant tous les autres. C’était très convivial, très respectueux et les échanges se passaient dans une ambiance familiale. Cette atmosphère m’a beaucoup marqué. Dès que nous sortions du cadre du jury, chacun reprenait son statut.