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samedi 24 février 2024
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RDC. Le business du kidnapping, un phénomène social en expansion

Le kidnapping, qui s’est généralisé dans le Nord et le Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), au cours des sept dernières années, affecte aujourd’hui Kinshasa. Cette pratique criminelle, dont les auteurs ne sont pas seulement des groupes armés mais aussi des militaires et des civils, est devenue un moyen de gagner de l’argent facilement.

Intitulée « Le business du kidnapping, l’économie criminelle dans l’est de la république démocratique du Congo », l’étude de l’ONG suisse, Global Initiative, parue en mai 2023, retrace l’origine de cette pratique criminelle et montre comment le contexte politique incertain des années 2016-2018 a contribué à l’amplifier. Les cibles et le mode opératoire des ravisseurs mettent en lumière l’importance des systèmes de transfert d’argent par téléphone et la passivité des autorités policières et judiciaires.

Justin Mwetaminwa*, consultant et co-auteur de l’étude, répond aux questions de Makanisi sur cet inquiétant phénomène social.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Makanisi : Dans votre rapport, vous parlez de kidnapping et d’enlèvement ? De quoi s’agit-il exactement ? 

Justin Mwetaminwa :  Il s’agit de deux phénomènes sociaux différents. S’ils ont en commun le fait d’enlever une personne, la motivation qui les sous-tend est différente. Selon le code pénal congolais, l’enlèvement est le fait, sans ordre des autorités constituées et hors les cas prévus par la loi, d’emporter ou d’emmener une personne d’un lieu à un autre, de la prendre comme otage, par la force, par la ruse ou la menace ou dans une fugue amoureuse. L’enlèvement est défini et réprimé dans le code pénal. Le kidnapping, pour sa part, est le fait d’emporter une personne en vue d’obtenir une rançon. Sa motivation est financière. C’est un business.   

À quand remonte le phénomène du kidnapping ? Qui en sont les auteurs ?

Notre étude couvre la période qui va de 2016 à 2022. Mais les premiers cas de kidnapping étudiés remontent aux années 2000.  Ils étaient alors le fait de groupes armés. À partir de 2016, il y a eu des évolutions. D’une part, les kidnappings sont devenus plus nombreux et, d’autre part, le profil de leurs auteurs s’est diversifié. Il peut s’agir de groupes armés, de militaires mais aussi de civils. Ces évolutions se sont accompagnées d’un changement progressif dans les motivations des kidnappeurs, avec une dimension financière de plus en plus marquée. En 2016-2018, notamment à l’approche des élections, la motivation était liée à des règlements de compte politiques. Les cibles étaient des opposants politiques, qui protestaient contre le report des élections ou un éventuel troisième mandat de l’ex-président Joseph Kabila. On les kidnappait et on les maltraitait pour les faire taire.

les kidnappings sont devenus plus nombreux et le profil de leurs auteurs s’est diversifié. Il peut s’agir de groupes armés, de militaires mais aussi de civils.

Aujourd’hui, qui sont les auteurs et les cibles des kidnappings ? 

Les auteurs des kidnappings sont de plus en plus des civils et les catégories sociales visées ne sont plus seulement des catégories sociales supposées avoir de bons revenus, comme les expatriés et les Congolais travaillant dans des ONG, ou les acteurs politiques et de la société civile. Ce sont aussi des citoyens lambda, parfois démunis. Une simple cultivatrice, un enfant allant à l’école, un commerçant, un camionneur, un moto-taximan… Tout le monde, riches et pauvres, est concerné par cette forme de criminalité, qui est en train de s’installer et de prendre une ampleur inquiétante.  Dans certains cas, les ménages sans ressources doivent emprunter de l’argent ou vendre une maison pour payer la rançon.

Quel est le mode opératoire des kidnappeurs ?

Les ravisseurs attaquent leurs victimes, qui peuvent être des enfants ou des adultes, à la sortie de l’école, du bureau, du domicile, dans les champs ou sur la route. Ils les emmènent dans la forêt ou ils les gardent dans des cellules privées, comme otages. Puis ils s’adressent à leurs proches pour demander des rançons. Parfois, des intermédiaires sont utilisés pour négocier avec les familles des victimes.

Tout le monde, riches et pauvres, est concerné par cette forme de criminalité, qui est en train de s’installer et de prendre une ampleur inquiétante.

Y a-t-il un volet « trafic d’organes » dans cette nouvelle forme de criminalité ?

Au cours de notre recherche sur le terrain, nous n’avons pas rencontré un seul cas de trafic d’organes. Mais nous avons rencontré des cas de trafics de personnes. Pour exemple, à Goma, la police a pu intercepter un couple à la frontière, qui voulait se rendre au Rwanda avec un enfant venant de Kinshasa. Interrogé, le couple a reconnu qu’il allait le vendre.

Quelles sont les provinces et les localités les plus affectées ?

Nous n’avons pas fait une catégorisation des localités les plus affectées. Mais nous avons identifié les lieux où les cas de kidnappings sont les plus fréquents. Pour le Nord-Kivu, ce sont les territoires de Rutshuru, Masisi et Nyiragongo, ainsi que la ville de Goma. D’autres cas ont été signalés à Béni, mais nous n’avons pas pu nous y rendre. Pour le Sud-Kivu, les cas de kidnappings les plus fréquents se déroulent dans la plaine de la Ruzizi, dans la ville d’Uvira, sur l’axe allant à Fizi, ainsi que dans les territoires de Mwenga, Kabare et Walungu.

Le montant des rançons varie entre 1500 et 25000 dollars, selon le profil des victimes

Quels sont les montants des rançons exigés ? Comment se fait le règlement ?

Le montant des rançons varie entre 1500 et 25000 dollars, selon le profil des victimes. La rançon n’est quasiment jamais payée en liquide. Le règlement passe par la monnaie électronique, via des opérateurs de téléphonie mobile : Orange money, Airtel money ou M-pesa Vodacom. Dans la majorité des cas, le paiement le plus utilisé est Airtel money. Nous ne sommes pas parvenus à savoir pourquoi la majorité des kidnappeurs utilise cette compagnie.

Pour télécharger le rapport, cliquer sur le lien suivant : https://globalinitiative.net/analysis/kidnapping-business-eastern-drc-congo/

Les services sont dépassés par l’ampleur du crime auquel ils n’accordent pas l’attention qu’il faut.

Quelle est la réponse des autorités locales – police et justice – à ce phénomène ?

La réaction des autorités locales est souvent insignifiante et inefficace. La police se contente souvent d’encourager la famille à trouver elle-même la solution au problème et s’en remet à elle pour obtenir des informations. Pour intervenir, elle n’hésite pas à demander à la famille de lui verser de l’argent pour acheter le carburant et se déplacer. Si la famille ne le fait pas, la police laisse tomber. Les services sont dépassés par l’ampleur du crime auquel ils n’accordent pas l’attention qu’il faut. Les enquêtes entamées n’évoluent pas. La justice, elle aussi, ne fait pas grand-chose. Des affaires ne sont pas jugées par les tribunaux de grande instance en provinces du Nord et Sud-Kivu. Les procédures judiciaires trainent. Certains accusés ont même été relâchés, faute de preuve selon la justice. Les enquêtes ne sont pas poursuivies, malgré les actions de la société civile. D’une manière générale, le manque de réaction des services de sécurité et de la justice est flagrant.

Globalement, la situation empire-t-elle ?

Le phénomène ne faiblit pas, surtout dans le Nord-Kivu et dans la plaine de la Ruzizi, sur l’axe Uvira-Fizi, où les cas de kidnappings restent nombreux.

Peut-on comparer ce qui se passe dans l’est de la RDC à ce qui se passe à Kinshasa où une trentaine de jeunes reconnus coupables de divers crimes viennent d’être condamnés à mort ?

De l’est du pays, ce phénomène social est passé à Kinshasa et risque de se généraliser dans tout le pays. Le mode opératoire peut changer, mais le but reste le même. Il s’agit pour les auteurs de ces crimes d’obtenir de l’argent facilement.  Seul le recours à des intermédiaires reste limité à l’est de la RDC pour le moment.

Le mode opératoire peut changer, mais le but reste le même. Il s’agit pour les auteurs de ces crimes d’obtenir de l’argent facilement. 

La peine infligée aux 27 jeunes reconnus coupables de crimes d’enlèvement à Kinshasa peut-elle avoir un rôle dissuasif ? 

La peine infligée à ces jeunes peut avoir un impact dissuasif sur de potentiels criminels. Toutefois cette condamnation ne porte que sur un petit nombre de criminels et ne concerne que Kinshasa alors que le phénomène existe ailleurs, notamment à l’Est depuis plusieurs années. Nous avons d’ailleurs été surpris de l’accélération du dossier concernant ces jeunes kinois par le Tribunal de Grande instance de Kinshasa, alors qu’ailleurs les choses ont tendance à traîner. On peut se demander si cette procédure de flagrance n’a pas une arrière-pensée électoraliste, à l’approche des élections, pour faire passer le message que le pouvoir veille à la sécurité des citoyens.

Comment réagit la population ?

La population attend que les services de sécurité et la justice assurent la sécurité de ses membres et de leurs biens. Quand les services de sécurité et la justice ne font pas convenablement leur travail et qu’aucune sanction n’est prise, c’est l’indignation. La population se sent abandonnée à elle-même et elle n’a plus confiance en sa police et sa justice. Ce qui justifie les cas de justice populaire. Désormais, quand un présumé voleur ou ravisseur est arrêté, la population veut se rendre justice elle-même.

La population se sent abandonnée à elle-même et elle n’a plus confiance en sa police et sa justice. Ce qui justifie les cas de justice populaire.

Comment en est-t-on arrivé à cette nouvelle forme de criminalité ?

Avant les kidnappings étaient des cas isolés. L’absence de réactions et de mesures pour décourager et réprimer ce phénomène a permis à ce dernier de prendre de l’ampleur et à ses auteurs d’évoluer impunément. On a affaire maintenant à des gangs organisés. Du coup, l’inquiétude grandit parmi la population, car si cela se généralise, ce sera chaotique. Il faut mettre fin à ce phénomène.

Avant les kidnappings étaient des cas isolés… On a affaire maintenant à des gangs organisés.

Comment peut-on lutter efficacement contre ces crimes ?

Il faut mobiliser toutes les couches qui peuvent sensibiliser les gens, comme les leaders d’opinion, les journalistes et tous ceux qui peuvent véhiculer des messages ; informer la population sur ces crimes. Mais il faut aussi organiser des formations anti-kidnapping, mettre en place des plans de sécurité et sensibiliser les compagnies de téléphonie mobile car les modes de paiement des rançons, qui semblent passer par le téléphone, facilitent les pratiques. Enfin, le législateur doit prendre en compte cette nouvelle forme de criminalité, adapter le code pénal en conséquence, la qualifier et préciser les sanctions y afférentes, pour dissuader les auteurs. Tous les acteurs, publics, privés, ONG, leaders d’opinion, etc. doivent agir ensemble.  On parviendra peut-être à décourager ce phénomène et à y mettre fin.

Tous les acteurs, publics, privés, ONG, leaders d’opinion, etc. doivent agir ensemble. On parviendra peut-être à décourager ce phénomène et à y mettre fin.

*Justin Mwetaminwa

Justin Mwetaminwa est un analyste indépendant congolais, basé à Bukavu (Sud-Kivu). Il a travaillé pour les Nations unies et pour les ONGI Avocats Sans Frontières et International Crisis Group en République démocratique du Congo. Il est actuellement consultant indépendant pour des ONG et des groupes de réflexion, dont l’Institut français des relations internationales.

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