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dimanche 25 février 2024
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RDC. L’élection présidentielle 2023 analysée par Léonnie Kandolo

L’élection présidentielle s’est tenue à partir du 20 décembre en République démocratique du Congo. Félix Tshisekedi a été déclaré vainqueur par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), avec un score de plus de 73 %. Sa victoire a été validée par la Cour constitutionnelle. Félix Tshisekedi est suivi par Moïse Katumbi (18,08%). Loin derrière, arrive Martin Fayulu (5,33%).

Comment interpréter ce vote ? Qu’en est-il des motivations des électeurs qui ont porté leur choix sur le président sortant, réélu pour un nouveau mandat, avec un score que certains voudraient qualifier de stalinien  ?

Consultante, militante des droits humains, ancienne femme d’affaires, Léonnie Kandolo s’est battue en 2018, avec d’autres personnalités, pour faire obstacle à la tentative de l’ancien président Joseph Kabila de modifier la Constitution en vue de briguer un troisième mandat.  Pour l’avoir sillonné et étudié,  Léonnie Kandolo connaît bien son pays, son histoire et sa sociologie. Elle a bien voulu répondre aux questions de Makanisi sur ce scrutin pas comme les autres.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu à Kinshasa

Makanisi : Vous avez suivi les scrutins en tant que personne indépendante… Des partis de l’opposition congolaise et la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) ont parlé de chaos. Que pouvez-vous nous dire sur l’organisation de ces élections ?

Léonnie Kandolo : On ne peut pas parler de chaos. Si ça avait été le cas, on l’aurait constaté à Kinshasa et dans toutes les autres grandes villes. J’ai remarqué que beaucoup de bureaux de vote ont ouvert avec retard, mais la population est restée calme, en attendant l’ouverture des bureaux. Bien évidemment, il y a eu, çà et là, des violences, qui, à mon avis, ont été organisées. Il faut noter que cette fois-ci, nous avons eu toutes les informations en direct car l’Internet n’a pas été coupé. Tout le monde pouvait poster sur les réseaux sociaux ce qui se passait dans son bureau de vote. Ce qui n’avait pas été le cas lors des précédentes élections. Globalement ça s’est bien passé. Les gens ont pu voter pendant deux ou trois jours. Ce n’est pas une exception d’ailleurs, car en 2011 et 2018, les opérations de vote s’étaient étalées sur deux-trois jours aussi. Et elles ont été émaillées de graves violences. 

Cette fois-ci, nous avons eu toutes les informations en direct car l’Internet n’a pas été coupé.

Makanisi : Le président Félix Tshisekedi a été réélu avec 73,34 % des suffrages exprimés, selon les résultats provisoires. Dans certaines provinces, ce pourcentage est même supérieur. Le vote dit ethnique ou régional n’a donc pas fonctionné à plein. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Pour l’élection présidentielle, compte tenu de l’étendue du pays et des zones linguistiques, un président ne peut pas être élu par rapport à une région linguistique ou une zone donnée. Selon moi, Félix Tshisekedi a été presque plébiscité par rapport aux actions qu’il a posées, dont l’une des plus importantes est la gratuité de l’enseignement primaire.

Makanisi : Pourquoi cette mesure en particulier ?   

Selon l’Unicef, 5 millions d’enfants sont retournés à l’école grâce à cette mesure. Cela concerne de nombreux parents. L’impact de cette gratuité sur le budget des familles est très important. Sur la base de deux enfants en âge d’aller à l’école et de 10 dollars de frais de scolarité par enfant et par mois, une famille peut économiser 20 dollars par mois. Cet argent peut être consacré à d’autres dépenses. L’accouchement gratuit et la prise en charge gratuite des bébés (pesée et vaccination) ne concernent, pour l’heure, que trois provinces, dont Kinshasa. Mais ces mesures ont aussi un impact visible sur les familles. Des enfants en bonne santé permettent aussi de réduire les charges liées aux maladies.

Sur la base de deux enfants en âge d’aller à l’école et de 10 dollars de frais de scolarité par enfant et par mois, une famille peut économiser 20 dollars par mois. Cet argent peut être consacré à d’autres dépenses.

Makanisi : Quelles autres mesures prises au cours du premier quinquennat de Tshisekedi ont pu avoir un impact direct sur la vie des familles ?

À Kinshasa, une ville qui, en général, est toujours un peu en révolte, des voiries urbaines ont été réhabilitées et construites. Ce qui a facilité les déplacements et fait gagner du temps. Des zones, comme le camp Luka, ont été totalement désenclavées. La route de Ndjili Brasserie a été refaite. La modernisation de l’hôpital Mama Yemo, qui est devenu un CHU, et les actions engagées dans le cadre du programme des 145 territoires sont d’autres mesures à mettre à l’actif du pouvoir. Même s’il y a encore beaucoup à faire dans ces secteurs, l’accès à l’électricité et surtout à l’eau a été amélioré. À Kinshasa, on a construit ou réhabilité des usines de traitement d’eau comme celle de Lemba-Imbu ou le premier module de l’usine d’Ozone.

Les Congolais ne sont d’accord sur rien, sauf sur l’unité du pays. C’est ancré en nous, cela nous vient de la deuxième république.

Makanisi : Les questions d’unité nationale et d’intégrité du territoire dont le Chef de l’État se porte garant, ont-elles poussé des Congolais à voter pour Félix Tshisekedi ? 

Les Congolais ne sont d’accord sur rien, sauf sur l’unité du pays. C’est ancré en nous, cela nous vient de la deuxième république. On veut garder le pays tel qu’il est, avec les frontières héritées de la colonisation. Dans l’est du pays, les populations sont confrontées, depuis plusieurs années, à une forte insécurité liée à la guerre interminable et aux groupes armés. Le fait que Félix Tshisekedi soit parvenu à nommer l’agresseur et à le dire clairement aux Nations-Unies et lors du Sommet des trois Bassins à Brazzaville, en octobre dernier, a soulagé les populations et unit les gens. Cela nous a donné une certaine force. La position du chef de l’État sur ce plan a eu un impact non seulement dans l’est de la RDC, mais aussi dans les autres régions.

Makanisi : La montée en puissance des forces armées congolaises dans l’Est de la RDC a, semble-t-il, joué en faveur de Tshisekedi dans cette partie du pays. Ce facteur a-t-il fonctionné dans d’autres régions ?

En RDC, nous souffrons tous de ce qui se passe dans l’est, contrairement à ce que certains pensent. Nous sommes fiers des victoires remportées par les forces armées de la RDC, mais aussi par les groupes d’autodéfense Wazalendo qui se battent avec l’armée contre le M23, un mouvement soutenu par le Rwanda. Le budget de l’armée a été triplé. Les militaires ont été rééquipés et formés. Ces victoires ont poussé à l’unité. On se dit qu’on est sur le bon chemin et qu’on sera bientôt débarrassé de nos agresseurs.

En RDC, nous souffrons tous de ce qui se passe dans l’est, contrairement à ce que certains pensent.

Makanisi :  Le président Tshisekedi a fait une campagne nationale. Quand il ne pouvait pas aller dans un territoire, il s’est fait représenter par certaines des grandes figures qui l’entourent. Dans quelle mesure cette stratégie a-t-«elle été payante ?

Le président a mis en place une stratégie électorale qui a payé. Le pays étant très vaste, Félix Tshisekedi, qui ne pouvait pas se rendre partout en l’espace d’un mois, a fait le choix de s’appuyer sur de grands leaders dans chaque province, comme Jean-Pierre Bemba, dans l’ex-Grand Équateur, qui ont continué le travail sur place. Félix Tshisekedi a été dans les grandes villes, tandis que les leaders nationaux autour de lui, qui sont respectés et parlent les langues locales, sont allés dans les territoires, où a été lancé le programme des 145 territoires.

Le pays étant très vaste, Félix Tshisekedi, qui ne pouvait pas se rendre partout en l’espace d’un mois, a fait le choix de s’appuyer sur de grands leaders dans chaque province

Félix Tshisekedi s’est aussi fait accompagner de son épouse. En RDC, le couple présidentiel est respecté et la présence de la première dame à côté du président lors de ses meetings a été un atout majeur dans cette campagne électorale.

Lire aussi : RDC. Léonnie  Kandolo, une grande dame. https://www.makanisi.org/rdc-leonnie-kandolo-une-grande-dame/

Makanisi : L’image de la RDC s’est améliorée à l’international. La voix du pays semble plus audible. Ainsi, l’embargo sur les achats d’armes a été totalement levé. Pensez-vous que les électeurs ont pris en compte cet élément ?

Ce facteur a joué en faveur du président, surtout dans les milieux qui évoluent à l’international. Félix Tshisekedi a beaucoup voyagé dans le monde, en insistant sur la question de la guerre dans l’est, et cette démarche a porté ses fruits. Nous avons retrouvé notre fierté d’être congolais. Nous étions absents partout et des laissés-pour-compte. Pour preuve, la RDC forme la moitié du Bassin du Congo, mais c’est Brazzaville qui a organisé le Sommet sur les 3 bassins forestiers tropicaux.

Nous avons retrouvé notre fierté d’être congolais. Nous étions absents partout et des laissés-pour-compte.

Le fait que la RDC retrouve progressivement sa place dans le concert des nations est indéniable. Cela s’est traduit notamment dans le vote de la diaspora, qui, généralement, était plutôt favorable à l’opposition. Quand le président va à l’étranger, il rencontre la diaspora et parle avec elle. Il lui montre qu’elle est toujours congolaise, et non belge ou française, comme certains se plaisent à le dire.

Makanisi :  Pourtant, dans certaines régions, l’élément ethnique/régional intervient dans le choix d’une partie des électeurs, notamment en milieu rural.

Le vote ethnique ou provincial doit être perçu sous deux angles. Dans chaque province, il y a des leaders qui ont, de fait, une présence ancienne et un ancrage local solide. La population vote pour eux car elle a confiance en eux. Toutefois, ce sont des votes « sentimentaux » qui ne sont pas toujours basés sur l’efficacité des actions qu’a lancées la personne pour laquelle on vote.  

Les votes ethniques  sont des votes sentimentaux qui ne sont pas toujours basés sur l’efficacité des actions qu’a lancées la personne pour laquelle on vote. 

Le président a posé des actes, qui ont également touché le cœur des citoyens et ont pesé sur le choix des électeurs. Pour exemple, le 6 avril a été décrété jour férié en mémoire de Simon Kimbangu, pour son combat contre les autorités coloniales belges. Simon Kimbangu était originaire du Kongo Central, où est implantée son église. Mais les kimbanguistes ne vivent pas tous au Kongo Central. On en trouve dans d’autres provinces, et même dans des pays étrangers. Il ne faut pas oublier non plus que l’UDPS, au nom de laquelle ne s’est pas présenté le président, a un ancrage ancien et très populaire dans tout le pays. Tous ces facteurs ont pesé sur les motivations des électeurs, qui n’ont pas basé leur choix sur les seuls critères ethniques ou régionaux, à quelques exceptions près. Et ils ont davantage pesé pour ces élections. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’écart très fort entre Félix Tshisekedi et les autres candidats.

Tous ces facteurs ont pesé sur les motivations des électeurs, qui n’ont pas basé leur choix sur les seuls critères ethniques ou régionaux

Makanisi :  Qu’ont proposé les autres candidats dont Martin Fayulu, Moïse Katumbi et le Dr Denis Mukwege, notamment sur les questions économiques et pour mettre fin à l’insécurité et à la guerre dans l’est du pays ? 

Les autres candidats étaient plutôt sur la défensive. Dès le départ, ils ont déclaré qu’il n’y aurait pas élection et Moïse Katumbi, qui est le seul candidat à ne pas avoir déposé lui-même sa candidature à la Ceni à Kinshasa, était persuadé que sa candidature serait rejetée. L’opposition n’a donc pas réellement fait campagne et ne s’est pas bien préparée. Quand la campagne a commencé, ses leaders ont attaqué le bilan du président Tshisekedi, parlé de fraudes et contesté les résultats, avant même la clôture des opérations de vote. Ils n’ont pas eu de bonne stratégie électorale.

Dès le départ, ils ont déclaré qu’il n’y aurait pas élection et Moïse Katumbi était persuadé que sa candidature serait rejetée. Ils n’ont donc pas réellement fait campagne et ne se sont pas bien préparés.

Face au programme des 145 territoires, ils n’ont pas présenté de programmes alternatifs bien structurés et étayés. Par ailleurs, Moïse Katumbi n’a pas bien choisi les candidats présidents qui se sont ralliés à lui. La plupart n’avaient pas de base électorale forte, sauf peut-être Matata Ponyo. Ses alliés n’ont pas fait campagne dans leur province respective. Ils circulaient avec Moïse Katumbi. Ce qui a, en outre, joué contre l’ancien gouverneur de l’ex-Grand Katanga est le fait qu’il n’a jamais cité le nom de Paul Kagamé et du Rwanda, qui est derrière le M23. Il a seulement dit qu’il finirait la guerre en six mois, alors que ce conflit dure depuis des années. 

Makanisi :  Certains analystes ont souligné que le mode de scrutin à un seul tour, favorisait le président sortant.  Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai. C’est pour cela que Joseph Kabila avait modifié la Constitution. On pourrait remettre le vote à deux tours. Mais je pense que Félix Tshisekedi aurait néanmoins gagné dans un vote à deux tours.  

Makanisi : Quelles seraient les réformes à faire pour que la population ait davantage confiance dans le processus électoral et que les perdants reconnaissent leur défaite ?

Il y a beaucoup de réformes à faire, notamment au niveau des scrutins nationaux, provinciaux et locaux. Plusieurs points sont à revoir : la confiscation du pouvoir par les partis politiques, le nombre de partis politiques – la RDC en compte actuellement plus de 900 – et le cumul des mandats (un même candidat pouvant se présenter à la députation nationale, provinciale et sur le plan communal). On ne devrait pas pouvoir se présenter à plusieurs échelons. Ce n’est pas normal. Au final, le candidat élu choisit l’échelon le plus important et délègue l’autre ou les autres fonctions à son suppléant, qui peut être son fils ou son conjoint. C’est malhonnête, car l’élu ne peut pas siéger et assumer ce suffrage. C’est l’électeur qui est trompé.

Il y a beaucoup de réformes à faire, notamment au niveau des scrutins nationaux, provinciaux et locaux.

Il faut, par ailleurs, fixer des seuils en matière de financement et sanctionner ceux qui les dépassent. Le combat n’est pas équitable entre ceux qui ont bénéficié des mannes de l’État par leurs fonctions et peuvent dépenser 300 000 dollars, tandis que d’autres, souvent bien implantés dans leur zone qu’ils connaissent bien, n’ont presque pas de moyens. Qui finance ? La plupart des candidats n’ont pas été financés par des partis politiques. Enfin, il faut limiter le nombre de témoins, qui sont payés par le candidat, à 50 ou 100.

Lire aussi : RDC : Le podium de la présidentielle de décembre 2023 par province. https://www.makanisi.org/rdc-le-podium-de-la-presidentielle-de-decembre-2023-par-province/

Makanisi :  Quelles sont les principales actions à poursuivre et/ou à engager pour atteindre les objectifs d’unité, de prospérité et de sécurité, trois mots clés que le président Tshisekedi a évoqués dans sa campagne électorale ?

Félix Tshisekedi a demandé à l’électorat de voter pour la continuité. Il faut poursuivre et améliorer ce qui a été fait, mais aussi lancer de nouvelles actions dont la couverture universelle de santé. Pour cela, il faut faire un recensement de la population. Par ailleurs, le président doit sortir de la prison des partis politiques, pour privilégier et valoriser l’expertise et les compétences plutôt que le militantisme politique.

Le président doit privilégier et valoriser l’expertise et les compétences plutôt que le militantisme politique.

Le cas des votes invalidés dans le cadre des élections législatives (nationale et provinciale) montre les réelles motivations de certains ministres, gouverneurs, sénateurs et députés. Il faut sanctionner. La justice doit jouer son rôle. L’Inspection générale des finances (IGF), qui a été réactivée sous Félix Tshisekedi, dénonce les cas de détournements de fonds publics et de corruption sur lesquels elle enquête. La justice doit prendre le relais, mais ce n’est pas toujours le cas. Généralement c’est la société civile qui bouge. Si la justice ne réagit pas, il faut sanctionner les juges, changer les acteurs. Enfin, il faut éviter le cumul des fonctions, des mandats et des salaires, parfois exorbitants. Ce qui occasionne parfois des conflits d’intérêt. Certains ont à la fois des fonctions dans l’exécutif et le législatif. Il faut mettre un terme à cela.

Résultats provisoires de l’élection présidentielle de décembre 2023

Taux de participation : 43,23%

Félix Tshisekedi  : 73,34 % des voix.

Moïse Katumbi : 18,08 %

Martin Fayulu : 5,33 %

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