Le Congo-Oubangui : « pays de l’eau », terre des Bobangi

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Quelques images du Congo-Oubangui. ©MDMM

Créé, fin 2024, à partir de districts des départements de la Cuvette et de la Likouala, le département du Congo-Oubangui est situé dans la Cuvette congolaise, dans le nord-est du Congo-Brazzaville. Son territoire, d’environ 25 500 km2,  correspond à une vaste région marécageuse, traversée de nombreux cours d’eau qui viennent se jeter dans le fleuve Congo, aux alentours de Mossaka, une zone baptisée « pays des confluents » par l’historien congolais Abraham Constant Ndinga Mbo.

La majorité des 124 000 habitants qui peuplent le département, sont des Bobangi (ou Bobangui), une branche de la famille des Ngala. Surnommés « gens de l’eau », ils ont bâti une civilisation autour de l’eau. Habiles pêcheurs, grands piroguiers et commerçants, ils ont joué un rôle dans le commerce des esclaves. Ils ont créé des petites cités-états dynamiques. La colonisation a porté un coup à leur civilisation.

Le plus septentrional des nouveaux départements

Le Congo-Oubangui, dont le chef-lieu est Mossaka, est le plus septentrional des trois nouveaux départements créés en octobre 2024 (Loi n° 27-2024 du 8 octobre 2024). Il regroupe 4 districts, dont trois – Mossaka, Bokoma et Loukoléla – étaient situés auparavant dans le département de la Cuvette. Le quatrième, Liranga, était rattaché au département de la Likouala. Sa création a entraîné une redéfinition du ressort territorial des départements de la Cuvette et de la Likouala, dont les superficies ont été réduites.

Les 124 00 habitants que compte le département, sont inégalement répartis sur son territoire. Le district le plus peuplé est Mossaka (46 605 habitants) et le moins peuplé Bokoma (4 588 personnes), qui n’a pas d’accès direct au fleuve Congo.  

Lire aussi : Le Congo passe de 12 à 15 départements. https://www.makanisi.org/le-congo-passe-de-12-a-15-departements/

L’érection du Congo-Oubangui, comme celle de la Nkéni-Alima et du Djoué-Léfini, a été justifiée pour rapprocher les habitants de leur chef-lieu de département. Si d’aucuns doutent du bien-fondé de cet argument, voyant dans ces changements des visées plutôt électoralistes, force est de constater que l’initiative, même si elle n’échappe pas totalement à cette logique, obéit toutefois à une réalité géographique. « Certes, on aurait pu prolonger ses limites jusqu’au district de Makotimpoko, qui appartient à la même réalité, mais l’espace du Congo-Oubangui représente une unité physique, humaine, linguistique, économique et culturelle », insiste l’historien Ndinga Mbo.

« On aurait pu prolonger ses limites jusqu’au district de Makotimpoko, qui appartient à la même réalité, mais l’espace du Congo-Oubangui représente une unité physique, humaine, linguistique, économique et culturelle », insiste l’historien Ndinga Mbo.

Les « gens de l’eau« 

Outre l’unité géographique que présente le Congo-Oubangui, dont le territoire est entièrement inscrit dans l’univers de l’eau, son érection, en tant qu’unité administrative, tire, aussi, sa légitimité des communautés qui le peuplent et de la langue qui les unit. Le département est habité par des Bobangui ou Bobangi, qui font partie de la grande famille des Ngala (Bangala), des ressortissants du monde de l’eau.

Les Ngala forment deux grands groupes. Les Ngala Terriens peuplent la zone continentale de la Cuvette. Les Bobangi et leurs sous-groupes habitent la partie fluviale et sont riverains des cours d’eau. On les nomme les « gens d’eau » (Bana mayi en langue lingala). Les administrateurs coloniaux les qualifiaient de « gens d’aval ».

Leur langue commune est le bobangi, ou Kibangui, qui peut présenter des variantes selon les sous-groupes. Elle est parlée dans les deux Congo. Langue de contact, « langue du fleuve », elle est la base lexicale du lingala. Au fil du temps, elle s’est enrichie d’autres apports dont le kiswahili.

Les Bobangi et leurs sous-groupes habitent la partie fluviale et sont riverains des cours d’eau. On les nomme les « gens d’eau »

Unité géographique et linguistique 

Valère Gabriel Étéka-Yemet, président de l’Association des ressortissants du monde de l’eau (Arem’Eau), confirme l’unité géographique et linguistique du département. « À l’époque coloniale, la région a été créée en tant que circonscription administrative, sous le nom de Likouala-Mossaka, dont la capitale était Mossaka. On l’a reconstituée aujourd’hui, mais sans y intégrer Makotimpoko », précise-t-il.

Dans un article sur l’occupation du bassin de la Likouala-Mossaka (1909-1914), paru dans les Cahiers d’études africaines en 1966, Georges Mazenot, écrivain et administrateur colonial, notait : « Le bassin de la Likouala-Mossaka faisait partie, depuis 1899 du Cercle du Moyen-Congo, avec pour chef-lieu Loukoléla, qui est devenu en 1904 la Région du Bas-Oubangui-Congo, une circonscription immense qui voisinait au sud avec la région de Brazzaville et touchait au nord la région de Bangui ».

Source : Atlas du Bassin du Congo. Édition 2016. Cicos

Le pays des confluents

Situé dans la Cuvette congolaise, un vaste espace dépressionnaire, et bordé sur sa façade est, par le fleuve Congo et la rivière Oubangui, le Congo-Oubangui recouvre un écosystème unique en Afrique centrale, marqué par l’omniprésence de l’eau et la quasi inexistence d’accident de relief, qui en fait un « plat pays ». Si l’eau envahit l’espace, elle n’exclut pas la présence de la forêt, mais une forêt inondée. Cette zone a deux autres caractéristiques. Au niveau de Mossaka,  converge un ensemble d’affluents du Congo tissés en éventail : « La Sangha, qui reçoit auparavant la Likouala-aux-Herbes ; La Likouala-Mossaka, qui reçoit en amont, à gauche, la Mambili et la Bokiba, et, à droite, le Kouyou ; la Ndeko ; l’Alima », précise Ndinga Mbo dans son ouvrage intitulé « Introduction à l’histoire des migrations au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la Cuvette congolaise XVIIè-XIXè siècle ». D’où le nom de pays des confluents, donné à la région de Mossaka,  qui constitue le véritable fond de la Cuvette congolaise. 

Le Congo-Oubangui recouvre un écosystème unique en Afrique centrale, marqué par l’omniprésence de l’eau et la quasi inexistence d’accident de relief.

Marais et inondations

L’autre trait spécifique de cet espace est la forme qu’y prend le cours du fleuve Congo. Entre les embouchures de ses deux plus grands affluents, l’Oubangui, au nord, et le Kasaï, au sud, « le Congo, que rien ne vient plus gêner dans son cours, s’étale en d’innombrables bras parsemés d’îles et d’îlots », précise l’historien.  

Outre ces nombreux cours d’eau, cette zone se distingue également par la présence de marais et des grandes inondations en période de crues et de fortes pluies. Elle abrite aussi quelques rares terrains exondés, sur lesquels est pratiquée l’agriculture et établi l’habitat. Si les inondations ont un impact négatif sur les assises de I’habitat et les cultures, en revanche, la diversité des régimes hydrologiques favorise une circulation fluviale permanente qui remédie ainsi à l’inexistence des voies de communications de terre ferme.  

L’occupation du Bassin du Congo

Les Bobangi et leurs sous-groupes dont les Likouba, les Likouala ou les Moye,  seraient partis du cours inférieur de l’Oubangui avant de s’installer dans le pays des confluents ou dans les deltas des affluents de rive droite du fleuve Congo. Bien évidemment, ils ont dû s’adapter à un milieu où l’eau est l’élément essentiel et permanent. Dans ce contexte, la pêche est devenue une activité productrice dominante, les autres activités – l’agriculture, la cueillette et la chasse pratiquées sur les terres exondées – fournissant d’autres denrées. Pour compléter leurs besoins, les Bobangi ont mis en place un système d’échanges, notamment avec les Ngala Terriens, qui portait sur des produits agricoles, de chasse ou de cueillette, échangés contre du poisson.

Forts de leur maîtrise de l’eau, les Bobangi « ont ouvert, très tôt, leur pays vers l’extérieur, plus précisément vers les terres fermes d’amont, chez leurs cousins de langue, les Mbosi, les Koyo, les Akwa, les Mboko, les Ngare et vers les savanes du sud, pays teke et kongo », informe Ndinga Mbo.

Canotiers et courtiers

L’art de la fabrication des pirogues et l’art de la pagaie, dans lesquels ils sont passés maîtres, ont permis aux Bobangi d’accéder à de nouvelles pêcheries et à de meilleurs terroirs sur la terre ferme, une nécessité pour y pratiquer l’agriculture et construire leurs villages. Ces savoir-faire leur ont permis également d’être très mobiles et de se déplacer le long des grands cours d’eau dont ils sont riverains, et de devenir, ainsi, des canotiers commerçants.

À partir du XVIIè siècle, les Bobangi, que les Européens désignaient sous le nom de Quibangues, vont jouer un rôle dans la traite négrière.

À partir du XVIIè siècle, les Bobangi, que les Européens désignaient sous le nom de Quibangues, vont jouer un rôle dans la traite négrière. « Sollicités par les « Pombeiros », et les « Mubiri», qui fréquentent les foires du Pumbo, ils vont entrer en force dans cet abominable commerce. À bord de leurs énormes pirogues, ils remonteront le cours des affluents de rive droite du Congo et tout le bief navigable du fleuve, depuis les chutes de Wagenia jusqu’aux rapides du Stanley-Pool, à la recherche d’esclaves. Le fleuve devint alors la grande voie d’évacuation vers la Côte atlantique des esclaves de la Congolie, et les Bobangi les courtiers de l’intérieur », explique Ndinga Mbo.

Les foires du Pumbo

C’est au Pumbo (actuel Pool Malebo), une grande zone commerciale contrôlée par les Téké, où la piste prend le relais du fleuve, ce dernier n’étant plus navigable, que se rencontraient les acteurs de ce commerce d’esclaves échangés contre des produits européens : les Bobangi, les Téké ainsi que les courtiers kongo (Mubiri)  et vili (Pombeiros), au service des marchands d’esclaves européens. « C’est à cette époque que les Bobangi se sont ouverts à l’Europe. Quand les Européens coloniseront l’Afrique centrale, ils les considéreront comme des concurrents », ajoute Ndinga Mbo. Après l’abolition de la traite négrière, en 1848, les esclaves seront progressivement remplacés par de l’ivoire et autres produits de chasse, des productions agricoles et des produits de cueillette.

Les cités-états

Au XIXè siècle, les Français qui pénétrèrent dans la grande zone des lagunes, découvrirent une région assez densément peuplée. Bien avant leur arrivée, les Bobangi avaient érigé, au bord du fleuve Congo et dans les deltas des grandes rivières,  des cités-états, chacune construite sur des terres exondées et généralement autour d’un lac.

« Les Bobangi sont les descendants du grand chef appelé Ngobila,  reconnu comme patriarche dans tout le pays des Confluents », informe Ndinga-Mbo. Contrairement aux Ngala Terriens, dont l’organisation socio-politique était coiffée par un kani (chef), les gens de l’eau n’ont pas de chef couronné. Mais ils partagent avec eux l’institution traditionnelle de l’Otwere. Sagesse ancestrale, à fonction de régulation sociale, l’Otwere s’applique à tous les niveaux de la société : politique, juridique, judiciaire, économique et culturel. L’entrée dans cette institution passe par l’initiation, qui compte 6 degrés.

Les Bobangi avaient érigé, au bord du fleuve Congo et dans les deltas des grandes rivières, des cités-états, chacune construite sur des terres exondées et généralement autour d’un lac.

La civilisation bobangi atteindra son apogée au XVIIIᵉ siècle. Maîtres de la navigation, les Bobangi contrôlaient le commerce fluvial et les échanges (ivoire, cuivre, sel, poissons fumés et esclaves), sur une grande partie du fleuve, du Pool Malebo jusqu’à l’embouchure de l’Oubangui et au-delà, La colonisation portera un coup dur au dynamisme et à l’éclat de ces cités-états

L’arrivée des Européens.

L’arrivée dans la région,  vers 1870, de Henry Morton Stanley, un explorateur au service du roi des Belges, va bouleverser l’équilibre. La volonté des Européens d’ouvrir une voie libre vers l’intérieur du continent portera atteinte, en effet, aux intérêts et au monopole commercial des Bobangi sur le fleuve. Menacés, les Bobangi ont tenté de conserver leur autorité commerciale, par la force, non sans difficulté. Mais leurs moyens militaires (pirogues, armes traditionnelles) furent vite dépassés face aux moyens dont disposaient les Européens dont les expéditions se multipliaient. Le commerce fluvial leur échappa progressivement.

Au tournant du XXᵉ siècle, le pays bobangi, affaibli par les guerres, les épidémies (apportées par le contact européen) et la pression coloniale, se vida peu à peu. Les Européens, qui établiront des postes coloniaux sur les deux rives du fleuve, briseront progressivement le verrou Bobangi.

La volonté des Européens d’ouvrir une voie libre vers l’intérieur du continent portera atteinte aux intérêts et au monopole commercial des Bobangi sur le fleuve.

Le temps de la colonisation

La phase de conquête achevée, place à l’occupation et à l’administration du territoire, puis à son exploitation. Les changements porteront sur l’émergence de postes et de circonscriptions ou régions administratives, l’implantation de grandes sociétés coloniales et de comptoirs ainsi que l’apparition de nouvelles activités, dont l’exploitation du bois et du caoutchouc, le transport fluvial moderne et autres productions et services.

Avec ses grands bateaux à roues à aube, importés du Mississipi (États-Unis), la Compagnie Française du Haut et Bas-Congo (CFHBC) des Frères Tréchot, qui avaient reçu en concession la Cuvette Congolaise, à la fin du XIXè siècle, portera le coup de grâce à la puissance commerciale et économique des Bobangi. Ces bateaux alimentaient leurs chaudières en bois à Mossaka, qui fut érigée en poste administratif en 1913. L’un des frères Tréchot, qui jalonna le cours du Congo et de l’Oubangui de postes à bois et de factoreries, contribua au développement de la cité où il vécut pendant plusieurs années.