Une semaine au Kinango, par Henri Djombo : un roman engagé ?

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C’est dans la salle verte de l’ambassade de la République du Congo à Paris, que l’écrivain congolais Henri Djombo a choisi de présenter son nouveau roman intitulé « Une semaine au Kinango », à un public composé en majorité de Congolais de la diaspora établis en France. L’auteur n’en est pas à sa première publication. On lui doit en effet une vingtaine de romans et de pièces de théâtre, dont certains couronnés de prix.

Placé sous la modération de Rudy Malonga, petit fils de l’écrivain Jean Malonga, l’événement a réuni, en présence de l’ambassadeur de la République du Congo en France, Rodolphe Adada, une belle palette de personnalités du monde de la culture dont le Pr André-Patient Bokiba, Eric Dibas-Franck, Driss Senda, Emmanuel Dongala, Sami Tchak, Patrice Yengo, Nicolas Martin-Granel, Dibakana Mankessi et Marien Fauney Ngombé.

Le pays des écrivains

L’œuvre de l’écrivain Henri Djombo s’inscrit dans la longue tradition littéraire du Congo, souvent qualifié de « pays des écrivains ». Dans la création culturelle et artistique du Congo, la littérature tient, en effet, une place de choix. Les premières belles plumes congolaises, telles que Jean Malonga et Gérald-Félix Tchicaya U’Tamsi, se sont manifestées dès l’époque coloniale. Elles ont été suivies d’une longue chaîne de talents littéraires tant masculins que féminins.

L’œuvre de l’écrivain Henri Djombo s’inscrit dans la longue tradition littéraire du Congo, souvent qualifié de « pays des écrivains ».

Dans les années 1980, a émergé un courant d’écrivains dits politiques, un surnom lié à leur double casquette : politique et littéraire. En ont fait partie Jean-Baptiste Tati-Loutard, enseignant et doyen de la Faculté des Lettres, mais également ministre de l’enseignement supérieur, de la culture puis des hydrocarbures, ainsi qu’Henri Lopes, écrivain de talent qui fut Premier ministre et plusieurs fois ministre. C’est à ce même courant qu’appartient l’écrivain Henri Djombo, qui fut, successivement et pendant de longues années, ministre de l’économie forestière et du développement durable et ministre d’État, ministre de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. 

Kinango envahi par des cohortes de fourmis magnans

« Une semaine à Kinango », le dernier né de ses romans,  paru, en octobre 2025, aux Éditions du Net, s’ouvre sur une invasion de fourmis magnans. Loin d’être imaginaires, ces fourmis existent : elles vivent dans les forêts luxuriantes du Congo et de l’Amazonie. Elles sont plutôt agressives et leurs morsures douloureuses.

Mais dans le roman d’Henri Djombo, l’imaginaire vient du fait que ces fourmis envahissent le Kinango, « un pays imaginaire, qui n’a pas de frontière, de surface, que l’on ne peut pas toucher », tuant et dévorant tout ce qui se trouve sur leur passage et semant la panique et le deuil chez les humains. Elles attaquent, en effet, la maison d’arrêt, principal établissement pénitentiaire du pays, hérité de l’époque coloniale, situé à Gabelou, la capitale du Kinango. Les détenus, terrorisés, se ruent tous alors vers la sortie, et la maison d’arrêt se retrouve vidée de ses 30 000 captifs. La révolte gagne les enfants de la rue, les démunis, qui sortent de la cité et prennent d’assaut la ville.

Les fourmis magnans envahissent le Kinango, tuant et dévorant tout ce qui se trouve sur leur passage et semant la panique et le deuil chez les humains.

Un constat sans appel

Que faire ? Pour comprendre le phénomène, on fait appel à des forces venues des quatre coins d’Afrique et du monde : les initiés des sociétés secrètes (médiums, marabouts, magiciens, chiromanciens, sorciers, faiseurs de miracle) se réunissent pour délibérer sur la gravité de la question. Le constat est sans appel : nous devons cesser de modifier l’environnement. Les conséquences de ce déséquilibre écologique conduisent à la fin de notre espèce. Le constat, c’est aussi que le manque d’entente entre les forces unies contre les fourmis leur a permis de gagner la guerre, tandis que les humains, eux, l’ont définitivement perdue.

Présentation du roman à l’ambassade du Congo. De gauche à droite : Emmanuel Dongola, André Patient Bokiba, Sami Tchak, Henri Djombo. ©MDMM

Un miroir des réalités sociales africaines

Pour Simone Bernard-Dupré, avocate et écrivaine, chargée de la critique littéraire du livre, ce roman, construit sur la temporalité courte d’une semaine, invite à une lecture attentive « des événements ordinaires qui, sous une apparente simplicité, révèlent en profondeur des fragilités sociales, des rapports de pouvoir et des responsabilités partagées ».

Selon Bernard-Dupré, la fiction, chez Henri Djombo, se donne comme outil de réflexion et de questionnement : « L’objectif n’est pas d’asséner une vérité, mais de conduire le lecteur à observer, relier et interpréter ce qui se joue derrière les scènes quotidiennes ».

Une semaine au Kinango est un miroir des réalités sociales africaines, des tensions qui peuvent y régner, mais aussi de l’espoir qui y subsiste, envers et contre tout. Le roman fait penser à la phrase de Shakespeare : « Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles », cite Simone Bernard-Dupré.

Une semaine au Kinango est un miroir des réalités sociales africaines, des tensions qui peuvent y régner, mais aussi de l’espoir qui y subsiste, envers et contre tout.

Une métaphore

On aura compris qu’il s’agit d’une métaphore, comme le confirme Henri Djombo lui-même : « L’invasion doit être vue comme l’allégorie d’une politique publique ». Si les pouvoirs publics ne prennent donc pas conscience des enjeux, il y aura des catastrophes qui étonneront les gouvernants. Et l’auteur de préciser : « Dans le roman, il n’y a pas que les fourmis qui ont envahi la ville. Il y a aussi les enfants de la rue, affublés d’armes blanches, et tous les démunis qui s’introduisent dans les maisons et qui demandent à leurs occupants d’échanger leurs statuts contre le leur. Prenez la rue et nous, nous prendrons vos maisons, disent-ils. Mais, quand vous n’aurez plus rien, comme nous aujourd’hui, comment allez-vous prendre en charge les malades, les personnes âgées, tous ceux qui sont dans la rue ». 

C’est ainsi que Niamo, le personnage principal, qui, comme tous les nantis du régime, vit en centre-ville, loin des quartiers populaires de la « cité », se retrouve à la rue avec sa femme et son enfant. Il sera recueilli par Biéto, un homme qu’il avait aidé dans le passé. De là naîtra une amitié entre les deux hommes, ponctuée de longues discussions sur la vie et le monde en général.

Une utopie ?

Pour Djombo, le monde est fait de bons et de méchants, qui sont partout. Dans ces conditions, comment changer le monde si la nature humaine ne change pas, si la révolte ne gagne pas le monde entier. Il faut arriver à un nouvel ordre mondial respectueux des droits humains, des peuples… ». Et Djombo d’ajouter : « Être un Kinangois doit faire plaisir à tout citoyen du monde, car on y prône la vertu, un monde de justice, où l’on assure à chacun le minimum dont il a besoin pour exister et justifier sa condition d’homme. Mais le Kinango est un monde utopique ».

Question : peut-on se contenter de critiquer un système dans une œuvre littéraire, tout en restant les bras croisés dans la cité ?  

Le politique interpellé

Si le dernier roman de Djombo peut être qualifié, à juste titre, de « travail réussi d’écriture littéraire et d’analyse sociale », et de roman engagé, une question se pose toutefois : est-il possible de se faire le chantre de la critique sociale et politique tout en appartenant soi-même à un système dont la mauvaise gouvernance est à l’origine de la misère et de l’injustice ? En d’autres termes, peut-on se contenter de critiquer un système dans une œuvre littéraire, tout en restant les bras croisés dans la cité ?  

Si elle n’a pas été anticipée, la question n’a du moins pas été éludée par le professeur André Patient Bokiba, écrivain, docteur en littérature et conseiller du chef de l’État à la culture et aux arts. Prenant l’exemple d’Henri Lopes, souvent critiqué pour son mutisme face aux dérives du pouvoir, il déclare : « Avec les écrivains, il y a toujours un problème. On a tendance à ramener le contenu de leurs ouvrages, à la partie proprement idéologique… On fait le procès de l’homme politique qui a été écrivain, mais on n’apprécie jamais ou rarement le jugement critique de l’artiste, qui crée un imaginaire, certainement avec les débris de la société et avec ce qu’il est lui, et fait parler ses créatures. On met davantage en avant le côté idéologique de l’œuvre plutôt que son côté artistique ».

« Avec les écrivains, il y a toujours un problème… On fait le procès de l’homme politique qui a été écrivain, mais on n’apprécie jamais ou rarement le jugement critique de l’artiste… », déclare André Patient Bokiba

Un débat que l’on ne peut pas trancher

Pour l’écrivain Emmanuel Dongala, le rapport entre les hommes politiques et la littérature suscite des interrogations : « Peut-on écarter l’homme de l’œuvre ? Je suis un inconditionnel de Victor Hugo, mais le personnage a soutenu la colonisation. C’est un débat que l’on ne peut pas trancher », affirme-t-il.  

Sur cette question, Henri Djombo s’explique : « Un homme politique est un homme comme un autre. Il est même bien placé pour observer la société. Il se donne le droit de dire et donc d’écrire… Il s’agit seulement de ne pas se rapprocher des mauvaises pratiques ».  Il souligne par ailleurs que ses livres n’attaquent personne, mais des systèmes. « Mon livre « Lumière des temps perdus », écrit en 1996, est aujourd’hui d’actualité. J’ai écrit ce livre avant d’être au gouvernement », insiste-t-il.

La reconstruction

Pouvoirs publics, bailleurs de fonds, grandes puissances….  Par rapport aux grands maux que rencontrent le  Kinango et plus généralement l’Afrique, les responsables sont pluriel et les responsabilités partagées, selon Djombo, qui conclut sur une note qui se veut optimiste : « Le Kinango se reconstruit sur des bases nouvelles : la lutte contre l’impunité, la souveraineté économique, le rêve panafricain d’une Afrique unie et prospère…Il incarne les transformations dynamiques de l’Afrique et du monde ».

Le débat terminé, alors que le public se dirige, après la séance de dédicaces, vers un buffet congolais alléchant, on reste toutefois un peu sur sa faim…

 

  • Henri Djombo
  • Une semaine à Kinango
  • Les Éditions du Net
  • Paru en octobre 2025
  • 186 pages
  • 20 euros