Que ce soit à travers la communication et les relations publiques, la presse et la production audiovisuelle, la réalisation d’un film documentaire et d’un roman historique, tout le travail de Mona Mpembele tourne autour de la diversité culturelle, du panafricanisme et des relations Afrique-Europe. Avec un fil conducteur : raconter l’Afrique autrement, casser les frontières du récit colonial sur le continent, déconstruire les narratifs biaisés sur le monde noir, qui conduisent souvent au racisme, et créer des ponts entre l’Afrique et l’Europe.
Retour sur le parcours atypique d’une Congolaise, née à Kinshasa et vivant à Bruxelles, reliée par sa branche maternelle au royaume Kongo.
Elle naît le 28 mars 1975 à Kinshasa, alors capitale du Zaïre, qui redeviendra en 1997 République démocratique du Congo (RDC), dans un milieu familial imprégné de panafricanisme, ses aïeux ayant milité pour une Afrique libre, et dans un environnement cosmopolite, où se côtoient des gens de diverses origines.
« Ma famille m’a donné de solides racines africaines, ce qui me différenciera de certains Africains d’Europe, que je rencontrerai plus tard en Belgique », confie-elle.
Des personnalités fortes, par leur profil, leur parcours et leur histoire, qui l’entourent, influenceront d’ailleurs la petite fille qu’est alors Mona Mpembele. « Ma famille m’a donné de solides racines africaines, ce qui me différenciera de certains Africains d’Europe, que je rencontrerai plus tard en Belgique », confie-elle.
Un riche héritage
Il y a son père, Jean-Pierre Mpembele Muntu, originaire de la province du Kongo Central. Ce fonctionnaire international a fait partie de la 2è génération de l’époque coloniale qui a fait ses études en Europe, dans les années 1960. De retour au Zaïre, son diplôme d’ingénieur en télécommunication en poche, il devient chef du service diplomatique des télécommunications pour l’Organisation de l’unité africaine (OUA) puis administrateur de l’Union internationale des télécommunications (UIT), basée à Genève (Suisse).
Il y avait sa grand-mère maternelle, Isabel Adelia Nsiantima Nsimba Mfuan’ekongo, une Angolaise, née à Mbanza-Kongo, la capitale du Royaume Kongo, qui était la petite fille du Mani Kongo Pedro V.
Il y a aussi sa mère, Caridade Kisoka Zola, et sa grand-mère maternelle, Isabel Adelia Nsiantima Nsimba Mfuan’ekongo, une Angolaise, née à Mbanza-Kongo, la capitale du Royaume Kongo, qui était la petite fille du Mani Kongo (souverain chez les Kongo) Pedro V. « Le Mani Kongo Pedro V a refusé de composer avec les colons. Par ma famille maternelle, je vivais indirectement l’histoire du royaume Kongo », informe Mona Mpembele.
Outre ses attaches familiales, sa grand-mère était aussi une militante, proche de l’homme politique Alvaro Holden Roberto, qui fondera le Front National de Libération de l’Angola (FNLA). Elle a, également, été journaliste-radio : « Elle animait une émission sur la radio « La voix de l’Angola libre », pendant la lutte pour l’indépendance de l’Angola et durant les longues années de guerre civile qui ont suivi », souligne Mona.
L’enfance à Kinshasa
La famille de Mona, plutôt aisée, habite dans les quartiers « chic » de la capitale zaïroise. D’abord à la Gombe puis à Binza. Après le cycle primaire, la jeune fille passe ses premières années de secondaire au lycée Prince de Liège. De ces années kinoises, Mona a gardé de bons souvenirs : « Nous étions quatre filles et un garçon. Ma mère nous parlait en français. On a appris le lingala avec le personnel de maison et les sœurs de ma mère. Aucun enfant n’a pas de prénom chrétien, car on est né pendant la zaïrianisation, à l’époque de l’authenticité ».
Le Collège Saint Julien
En raison du climat troublé du début des années 1990 au Zaïre, Mona et l’une de ses sœurs sont envoyées en Belgique pour poursuivre et terminer leur cycle secondaire. C’est dans la ville d’Ath, située au sud-ouest de Bruxelles, qu’elles intègrent le prestigieux Collège Saint Julien, un établissement d’enseignement catholique, tenu par des religieuses, où elles sont internes.
En raison du climat troublé du début des années 1990 au Zaïre, Mona et l’une de ses sœurs sont envoyées en Belgique où elles intègrent le prestigieux Collège Saint Julien à Ath
Au niveau de la scolarité, il n’y aura pas d’équivalence à apporter, le lycée Prince de Liège où avait étudié Mona à Kinshasa étant un lycée d’enseignement à programme belge.
Il n’y aura pas de blues du pays non plus. Bien que vivant dans un contexte culturel différent, Mona ne se sentait pas totalement déconnectée par rapport à son pays natal. « On se retrouvait avec des enfants de familles zaïroises de l’entourage de Mobutu. On était entre nous à l’internat. Ce n’était pas donc un changement culturel radical », confie-t-elle.
En outre, à Ath, elle et ses camarades congolaises ne sont pas l’objet de rejet et de discrimination. Au contraire. « Des jeunes Belges du Collège étaient surpris de voir des Africains du même niveau qu’eux. Nous étions déjà allés en Europe en vacances. Nous portions les marques branchées. On cassait des préjugés… C’était un peu différent à Bruxelles, où nous nous rendions chaque week-end. D’une manière générale, je me sentais à l’aise dans ce nouveau milieu, sans pour autant renier ma culture africaine », insiste Mona Mpembele. C’est à cette époque qu’elle vivra sa différence comme une force. Lors du test de Maturité (équivalent du baccalauréat en France), en terminale, elle choisira un sujet sur Malcom X, une manière d’affirmer ses choix et de faire les choses autrement.
Communication et relations publiques
Après le baccalauréat, Mona entame des études de droit. Puis elle se tourne vers la communication et les relations publiques. C’est à l’École des nouveaux métiers de la communication (EFAP) de Bruxelles, qu’elle décrochera sa licence.
Au cours des années 2000, ses premières expériences professionnelles la font évoluer dans le secteur de la publicité, du marketing et de l’événementiel. Après un stage dans une entreprise qui s’occupait de grandes marques de vêtements de luxe où elle est la seule Africaine à l’époque, indice de son intégration, elle travaille pour la société belge de communication et de publicité marketing Kiube en tant que Business Manager.
En 2011, elle crée Afrikavision Media, une plateforme médiatique belge pour la diversité, consacrée à la culture et à l’Afrique. Son slogan est « See it different ». Elle veut, en effet, montrer l’Afrique différemment.
Production audiovisuelle
Au début des années 2020, elle est bien installée en Belgique. « Je m’étais intégrée en Belgique et le Zaïre où j’avais vécu était devenu la RDC, que je connaissais moins bien », explique-t-elle. Elle délaisse le marketing pour entrer dans la production audiovisuelle. En 2011, elle crée Afrikavision Media, une plateforme médiatique belge pour la diversité, consacrée à la culture et à l’Afrique. Son slogan est « See it different ». Elle veut, en effet, montrer l’Afrique différemment. Mais pas question de s’enfermer dans une approche communautariste. Mona milite pour une vision du monde ouverte et entend supprimer les barrières communautaires pour lutter contre les préjugés « J’ai une double culture. Mon origine ne m’a jamais bloquée. J’ai réussi à sortir de ma seule communauté et à intégrer d’autres visions », martèle-t-elle. On lui reconnaît d’ailleurs une grande ouverture d’esprit.
Dans le cadre d’Afrikavision Media, reconnue par le Conseil Supérieur de l’audiovisuel (CSA) de Belgique, elle produit des « capsules », des petites émissions, de 6 à 12 minutes, sur le net (site et chaîne YouTube). Le succès d’Afrikavision Media lui ouvre les portes de la télévision belge (Télé Bruxelles, rebaptisée BX1) et française (TéléSud).
Lire aussi Africa-Week : il y a urgence à changer le regard de l’Europe sur l’Afrique https://www.makanisi.org/africa-week-il-y-a-urgence-a-changer-le-regard-de-leurope-sur-lafrique/
Nouvelle avancée, avec l’émission Afrika Europa qu’elle présente et co-anime, tous les mois, sur EuroparlTV, la chaîne du Parlement européen.
Afrika Europa
Nouvelle avancée, avec l’émission Afrika Europa qu’elle présente et co-anime, tous les mois, sur EuroparlTV, la chaîne du Parlement européen, dont la ligne éditoriale se rapporte aux relations Afrique-Europe sur les plans social, politique, économique et culturel. C’est dans ce cadre qu’elle a pu aborder des sujets politiques, ce qui n’était pas possible auparavant. « Durant l’émission, les eurodéputés débattent de politique africaine, des acteurs de la société civile et de l’influence africaine en Europe », précise Mona.
Au début, les émissions étaient mensuelles, mais aujourd’hui elles sont réalisées en fonction des opportunités. « Il n’y a pas de format précis. C’est la personne que j’invite qui fait le buzz de l’émission. Tel fut le cas de Sindika Dokolo, que j’ai interviewé sur son activité de collectionneur d’œuvres d’art africain. Je recherche des VIP ».
Cette ouverture à l’international lui permet de rencontrer des figures politiques de haut rang et de traiter de sujets originaux. « Cela cadre avec ma formation et mon expérience, tant au niveau professionnel que personnel. Je suis passée de la télé au film documentaire ».
Co-réalisé par le belge Matthias De Groof et Mona Mpembele, le documentaire « Palimpsest of the Africa Museum », sur le processus de décolonisation du Musée royal de l’Afrique centrale, rebaptisé Africa Museum, a remporté le Filaf d’argent (2è prix du Festival International du Livre d’Art et du Film) en novembre 2020.
Lire aussi : Le dernier voyage du 1er ambassadeur du royaume Kongo auprès du Vatican https://www.makanisi.org/le-dernier-voyage-du-1er-ambassadeur-du-royaume-kongo-aupres-du-vatican/
Africa Museum
C’est, entre autres, parce que Mona Mpembele a été administratrice au Comité de concertation du musée royal d’Afrique centrale avec les associations africaines (Comraf), de 2012 à 2018, que ce documentaire a pu voir le jour. L’idée de mettre en place un Comité de consultation associant le Musée et des associations des diasporas africaines de Belgique remonte à 2004. Elle est partie du constat que l’image négative de l’Afrique, qui favorise la montée du racisme en Belgique et l’alimente, était véhiculée par deux institutions, largement visitées, notamment par les jeunes en âge scolaire : le zoo d’Anvers et le Musée de Tervuren. En 2014, un groupe des six experts de la diaspora est constitué au sein du Comraf. Pour Mona, il était évident qu’elle devait s’impliquer dans ce mouvement, en agissant contre le racisme et l’image déshumanisante des Africains, liés au passé colonial de la Belgique.
Co-réalisé par le belge Matthias De Groof et Mona Mpembele, le documentaire « Palimpsest of the Africa Museum », sur le processus de décolonisation du Musée royal de l’Afrique centrale, rebaptisé Africa Museum, a remporté le Filaf d’argent en 2020
Le devoir de mémoire
Dans le parcours de Mona, il manquait une dimension : l’écriture. À cette dimension est venue s’ajouter un autre élément : le devoir de mémoire, de mémoire familiale en particulier. En effet, alors qu’elle entre dans la cinquantaine, la transmission devient, pour elle, un devoir : « Il fallait que j’écrive pour lever les ambiguïtés et la méconnaissance que les étrangers et même les Africains ont de l’Afrique sur les réseaux sociaux, sinon dans 30 ans on aura tout oublié. Je me devais d’aller jusqu’au bout, sinon je n’aurais pas été bien ».
De là est née l’idée d’écrire un livre mettant en scène un personnage emblématique du royaume Kongo, cher à sa famille maternelle. Ce personnage est Dom Antonio Manuel, alias Nsaku Ne Vunda, qui fut accrédité, en 1604, par le Mani Kongo Alvaro II, pour devenir Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire du Kongo auprès du Pape Paul V au Vatican.
Au-delà du trauma
Rejaillissent alors des fragments de l’histoire du royaume Kongo entendus, dans sa jeunesse, à la maison. « Les femmes de ma famille n’avaient pas conscience de la nécessité de parler de l’histoire de ce royaume, sinon par de manière anecdotique », se souvient Mona. Car, bizarrement, bien qu’il s’agisse d’une histoire qui concerne la famille, le récit est fait de petites touches disparates, à la manière d’un puzzle. Une fragmentation que Mona met sur le compte du trauma de l’exil. L’histoire de l’Angola, pendant la colonisation, notamment durant la lutte anticoloniale, et pendant les premières années de l’indépendance, est faite de violences et d’exils. C’est ainsi que ses aïeuls maternels sont venus se réfugier au Zaïre voisin, l’actuelle RDC. « Il fallait qu’ils s’intègrent, et, pour cela, ne pas vivre sur le passé, mais aller de l’avant ».
De là est née l’idée d’écrire un livre mettant en scène un personnage emblématique du royaume Kongo : Dom Antonio Manuel, Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire du Kongo auprès du Pape Paul V au Vatican.
La rigueur de la recherche historique
Mais les souvenirs ne suffisent pas. Écrire sur des faits historiques exige de faire des recherches et de la rigueur scientifique. Sur ce plan, l’expérience de Mona à l’Africa Museum lui a donné de l’expertise et de la crédibilité. Des recherches sur les sources, l’analyse des documents et l’IA, qui lui a permis d’illustrer son livre à moindre coût, ont fait le reste. « Aujourd’hui on parle beaucoup du royaume Kongo à la maison, avec mes oncles et mes tantes. Ce livre est l’héritage de ma grand-mère, décédée en 2006, qui, de son vivant, regrettait que personne n’ait eu l’idée d’écrire sur l’histoire du royaume Kongo. Elle m’avait chargée de l’habiller dans son cercueil avec ses vêtements et des perles, comme cela se pratiquait dans notre culture », signale la nouvelle autrice. Mona vient de signer, sous le pseudonyme Mona M. d’Agua Rosada, le premier tome d’une trilogie, intitulé « Pour que tu te souviennes ». À suivre…














