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lundi 12 avril 2021
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Après le Rwanda, la RDC veut exploiter le gaz méthane du lac Kivu

L’idée de produire de l’électricité à partir du gaz méthane du lac Kivu, situé entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, fait du chemin, côté congolais. Si le Rwanda s’est déjà lancé dans l’exploitation de cette ressource dans la région de Kibuye, la RDC semble vouloir rattraper son retard, sous l’impulsion d’initiatives privées.

L’exploitation du gaz est vivement encouragée par des organisations de la société civile, car l’utilisation du gaz comme source d’énergie par les populations locales limiterait la déforestation. Toutefois, le risque de catastrophes qui pourraient intervenir si d’importantes quantités de dioxyde de carbone s’échappaient du lac, dans une région extrêmement peuplée, n’est pas écarté par des experts. D’où la nécessité de bien encadrer l’exploitation.

Le lac Kivu, l’un des plus grands du continent, qui sépare la RDC du Rwanda, est l’un des rares au monde ayant une forte concentration de gaz. Ses réserves sont, selon diverses études, estimées à 60 milliards de mètres cubes. En une quarantaine d’années, cela pourrait générer 500 MW. Par endroits, cette étendue d’eau atteint 500 mètres de profondeur.

Le lac Kivu, l’un des plus grands du continent, qui sépare la RDC du Rwanda, est l’un des rares au monde ayant une forte concentration de gaz. Ses réserves sont, selon diverses études, estimées à 60 milliards de mètres cubes.

Exploitation commune tombée à l’eau

L’idée d’une exploitation commune du gaz du lac Kivu, qui sépare la RDC du Rwanda. a été envisagée il y a quelques années entre les deux pays. En 2015, les deux parties étaient parvenues à un accord, aux termes duquel l’exploitation du gaz du lac Kivu devait se faire conjointement. L’accord prévoyait également un partage des bénéfices générés par cette coopération inhabituelle et de rigoureuses mesures de sécurité pour optimiser la mise en œuvre de ce projet présenté comme générateur d’emplois pour les jeunes désœuvrés, sans perspectives.

Mais cet accord, porteur d’un immense espoir de détente entre les deux voisins, semble avoir été jeté aux oubliettes. Le départ de Joseph Kabila, en janvier 2019, après 18 ans passés au sommet de l’État, et l’arrivée de son successeur, Félix Tshisekedi, à l’issue d’élections contestées, n’a pas changé grand-chose. La RDC peine encore à mettre en route ses projets gaziers.

Espoir avec le groupe tunisien EPPM, côté congolais

Toutefois, des initiatives menées par des privés étrangers, en partenariat avec des Congolais, pour exploiter le gaz méthane que renferme en abondance le lac Kivu, sont en train de changer la donne en RDC. Ainsi, le groupe tunisien Engineering, Procurement & Project Management (EPPM), qui se présente comme l’un des principaux acteurs de management de projets au Moyen-Orient et en Afrique, parie sur le gaz du lac Kivu.

Au fil des jours, le projet prend forme et un site a été identifié, à Kituku, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Goma, en allant vers Sake, pour la construction du bâtiment administratif de la nouvelle société

Ce groupe, qui opère notamment dans les domaines du pétrole, de l’eau et de l’environnement, s’est mis en partenariat avec des entrepreneurs locaux, notamment Vanny Bishweka, pour exploiter cette ressource. Ce partenariat a donné naissance à Power Kivu. Au fil des jours, le projet prend forme et un site a été identifié, à Kituku, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Goma, en allant vers Sake, pour la construction du bâtiment administratif de la nouvelle société.

Siège d’EPPM à Tunis

Vanny Bishweka, qui a investi dans le secteur hôtelier, est une figure bien connue dans la région. Il est le propriétaire de deux établissements situés au bord du lac Kivu : l’hôtel Ihusi et l’hôtel Serena, inauguré en septembre 2020. Cet homme, qui jouit d’une bonne réputation, n’est pas tout à fait un nouveau venu dans le secteur des hydrocarbures : sa société, Ihusi Gaz, importe du gaz de la Tanzanie voisine pour être vendu à Goma et dans au moins deux autres villes de l’est de la RD Congo : Butembo et Bukavu. Les clients d’Ihusi Gaz sont diversifiés : foyers, hôtels, restaurants, petites industries, etc.

Les pourparlers sont suffisamment avancés entre le groupe tunisien et ses partenaires congolais pour le lancement des travaux. Reste quelques réglages et le dernier tour de table pour réunir les fonds nécessaires

Les pourparlers sont suffisamment avancés entre le groupe tunisien et ses partenaires congolais. Reste quelques réglages et le dernier tour de table pour réunir les fonds nécessaires. Divers montages sont envisagés, mais le financement n’est pas encore bouclé. Le premier investissement est estimé à 200 millions de dollars.

Un partenariat public-privé

« Nous sommes en train de finaliser le contrat de partenariat avec l’État congolais. Le contrat cadre a été signé, mais il reste des compléments. Ce projet entre dans le cadre d’un partenariat public-privé », explique, sous couvert d’anonymat, un cadre d’EPPM joint à Tunis. « Il n’y a pas d’entraves. Je n’ai pas pu capter de signaux négatifs émanant de Kinshasa. Nous avançons lentement, mais le projet sera réalisé », ajoute-t-il.

Le pari est louable : produire de l’électricité à partir du gaz méthane du lac Kivu. La RDC, qui mise sur l’industrialisation pour assurer son décollage économique, a paradoxalement un déficit d’électricité. Le pays fait partie des mauvais élèves du continent en matière d’accès à l’électricité : moins de 20 % de sa population, estimée à plus de 80 millions d’âmes, bénéficie de cette « denrée rare ». Ces « privilégiés » se recrutent particulièrement dans les grandes villes. La situation est fort peu enviable en milieu rural.

Des écologistes donnent de la voix

L’exploitation du gaz du lac semble avoir de plus en plus de partisans au sein de la population et des organisations de la société civile. En effet, de plus en plus de voix écologistes se font entendre pour préconiser l’exploitation du gaz méthane, au motif qu’elle permettra aux populations locales, qui utilisent le bois de chauffage pour leurs besoins domestiques, de mieux préserver les forêts du Kivu qui subissent des coupes considérables depuis plusieurs années. 

Dans les milieux associatifs, il est généralement admis que l’inaction pourrait être encore plus risquée. «  Si on n’exploite pas, le risque augmente. Si on exploite, on réduit le risque. Entre exploiter et ne rien faire, le choix est clair. Mais il faut que des privés s’y mettent avec beaucoup de sérieux. Et que l’État adopte des lois qui encadrent cette exploitation. Il faut une vraie coopération public-privé », explique Alain Botoko, le président du comité exécutif de l’ONG congolaise Environnement Sain Sans Frontières (ESSF).

Juvénal Munubo, un député national établi à Goma, assure, de son côté, que pour des raisons économiques, la RDC aurait intérêt à se lancer dans l’exploitation. « Cela représente une réelle opportunité de développement. Tant que cette ressource n’est pas exploitée à bon escient, les populations locales restent exposées à un danger potentiel. Les scientifiques affirment que nous courons le risque de connaître une catastrophe comme celle qui s’est produite au lac Nyos, au Cameroun ».

Le spectre du lac Nyos

En RDC, l’exploitation du gaz du lac Kivu ne fait toutefois par l’unanimité. Certains experts se montrent en effet dubitatifs, estimant qu’il serait imprudent, voire dangereux, de perturber l’équilibre gaz-eau du lac Kivu. A leurs yeux, ce lac est potentiellement une bombe. Les catastrophes naturelles liées aux lacs ne sont pas un phénomène anodin.

En 1986, le lac Nyos, dans le nord-ouest du Cameroun, a soudainement libéré dans l’atmosphère une quantité anormalement élevée de dioxyde de carbone (CO2), qui s’est transformée en une nappe asphyxiante, privant d’oxygène de nombreux habitants de la région, dans un rayon de 25 kilomètres.

Un tel scénario aurait une autre ampleur s’il se produisait au lac Kivu qui contiendrait environ 300 milliards de mètres cubes de dioxyde de carbone. Plus de deux millions de personnes vivent dans son périmètre proche, aussi bien au Rwanda qu’en RDC

Cette tragédie a fait plus de 1700 morts et entraîné le déplacement de  quelque 3 000 villageois. Deux ans plus tôt, une catastrophe similaire, survenue autour du lac Monoun, toujours dans l’ouest du Cameroun, avait coûté la vie à 37 personnes.

Un tel scénario aurait une autre ampleur s’il se produisait au lac Kivu qui contiendrait environ 300 milliards de mètres cubes de dioxyde de carbone. Plus de deux millions de personnes vivent dans son périmètre proche, aussi bien au Rwanda qu’en RDC. Le lac Nyos (1,58 km2), situé sur le flanc d’un volcan éteint, n’est pas en tout point comparable au lac Kivu (2 700 km2).

Plate-forme flottante installée sur le lac Kivu par la société américaine Contour Global

Centrale électrique à gaz et gaz butane en bouteilles, côté rwandais

Si la RDC a longtemps tergiversé, en revanche, le Rwanda, son voisin avec lequel elle entretient, depuis le génocide rwandais de 1994, des relations tumultueuses, empreintes de méfiance réciproque, n’a pas attendu pour tirer profit de ce lac commun, dont le potentiel énergétique semble immense. Sous les eaux du lac Kivu, dans la vallée du Rift, se trouve suffisamment de gaz pour alimenter le Rwanda pendant au moins un demi-siècle. Stockées en toute sécurité sous l’eau, les réserves de méthane du lac Kivu représenteraient le meilleur espoir du Rwanda pour un avenir énergétiquement sûr.

En mai 2016, les autorités rwandaises ont procédé à l‘inauguration d’une centrale électrique de gaz méthane.

Les autorités rwandaises ont procédé, en mai 2016, à l‘inauguration d’une centrale électrique à gaz méthane construite par la société américaine Contour Global. Cette centrale est située à Kibuye, dans l’ouest du Rwanda. Une plate-forme flottante installée sur le lac, à une douzaine de kilomètres de la rive, permet de pomper de l’eau à forte teneur en méthane et en dioxyde de carbone à plus de 300 mètres de profondeur. Le méthane extrait est envoyé à la centrale où il est transformé en électricité. Ce processus est censé générer 25 MW dans un pays en manque d’électricité. Contour Global prévoit d’augmenter progressivement sa capacité de production.

La mise en œuvre de ce projet ambitieux a nécessité un investissement initial de 200 millions de dollars de la part d’investisseurs privés et d’institutions telles que la BAD.

La mise en œuvre de ce projet a nécessité un investissement initial de 200 millions de dollars de la part d’investisseurs privés et d’institutions telles que la BAD. Cette prouesse technologique a permis au Rwanda d’alimenter une partie de sa population en électricité produite à partir du méthane du lac Kivu.

En février 2019, les autorités rwandaises ont, par ailleurs, signé avec la société Gasmeth Energy, un accord de production de gaz butane en bouteilles. L’accord couvre une période de sept ans et porte sur un investissement de 400 millions de dollars. Gasmeth Energy, constituée par des hommes d’affaires américains, nigérians et rwandais, devrait commencer la production courant 2021.

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