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vendredi 24 septembre 2021
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Congo. Une forêt de 40 000 ha d’acacias à vocation écologique et agro-forestière

Filiale du groupe français Forêt Ressources Management (FRM) créé en 1987, la Forest Neutral Congo (FNC) a acquis un vaste domaine foncier, dans le département des Plateaux, à 250 km au nord de Brazzaville. Une convention a été signée en mars 2021 entre la FNC, le gouvernement congolais et Total Nature Best Solutions (TNBS), une filiale du groupe Total qui a pour vocation de générer des crédits carbone pour neutraliser les émissions carbone du groupe.

C’est un projet à deux volets : agro-forestier et puits de carbone. La FNC réalisera les prestations de travaux et de gestion des plantations d’acacias qui s’étendront sur 40 000 ha. Paul Bertaux, directeur technique au niveau du groupe FRM, présente le projet.

Propos recueillis par Muriel Devey Malu-Malu

Comment se répartiront les deux volets de votre projet ?

Paul Bertaux

Paul Bertaux : Sur les 55 000 hectares que compte le domaine, 15 000 seront essentiellement constitués de zones de protection permettant aux forêts naturelles éparses (forêts-galeries, forêts de versant) de se reconstituer, voire de s’étendre dans les zones tampon. Sur les 40 000 ha restants, 2 000 seront consacrés au volet agro-forestier. La FNC préparera le terrain, plantera les acacias et gèrera l’ensemble de la plantation. Entre les rangées d’acacia, des agriculteurs planteront et cultiveront du manioc sur des terrains prêts à planter et entretiendront les arbres. C’est un système gagnant-gagnant.

Où seront localisées les zones consacrées à l’agro-foresterie ?

P.B. : Les zones consacrées à l’agroforesterie seront positionnées dans des endroits facilement accessibles, proches de la route nationale (RN2), des villages et de la ville de Ngo, qui est un important centre commercial départemental. On plantera ainsi 250 ha d’acacia par an, pendant 8 ans. Le manioc sera cultivé la première année puis, à partir de la huitiéme année, le bois sera exploité pour en faire du charbon de bois vendu sur les marchés environnants et à Brazzaville, en substitution au charbon de bois issu de la déforestation des forêts naturelles. Recommencera alors le cycle de plantation et de culture du manioc, etc.

Chaque année, sur les 2000 ha, il y aura toujours à la fois 250 ha cultivés en manioc et 250 ha de bois coupés pour fabriquer du charbon de bois et directement replantés.

Il s’agit donc d’un système cyclique…

P.B. : C’est un système en rotation qu’on appelle agro-foresterie cyclique ou séquentielle. Chaque année, 250 ha seront exploités et replantés d’acacias, avec la culture du manioc en début de rotation. L’année suivante, les agriculteurs cultiveront du manioc sur une nouvelle superficie de 250 ha. Ceci pendant 8 ans. Ainsi, chaque année, sur les 2000 ha, il y aura toujours à la fois 250 ha cultivés en manioc et 250 ha de bois coupés pour fabriquer du charbon de bois, qui seront replantés. C’est une façon de sédentariser l’agriculture avec une jachère arborée régénérative du sol et produisant durablement du bois. Le système de la plantation en rotation remplacera le système traditionnel de jachère itinérante extensive, basée sur la défriche de la forêt naturelle, qui est un facteur de déforestation.

Champ de manioc dans le district de Mpouya @MDMM

Que ferez-vous sur les 38 000 ha restants ?

P.B. : Ces 38 000 ha seront consacrés au volet puits de carbone, qui mixte puits de carbone et bois d’œuvre. On les plantera, sur une période de dix ans, avec de l’acacia mangium. Cette espèce a des caractéristiques favorables pour le bois d’œuvre et permet de régénérer les sols. On laissera pousser cette forêt pendant 20 ans. Ce qui permettra de constituer un puits de carbone de 10 millions de tonnes de CO2.

Les 38 000 ha restants seront consacrés au volet puits de carbone, qui mixte puits de carbone et bois d’œuvre. On les plantera, sur une période de dix ans, avec de l’acacia mangium.

Que se passera-t-il à partir de la 21ème année ?

P.B. : À partir de la 21ème année, on maintiendra ce capital forestier sur pied (et donc le carbone fixé dans le puits), en démarrant une exploitation annuelle limitée à la seule croissance par un système d’éclaircie. On prélèvera ainsi une faible proportion d’arbres par hectare, choisis en fonction du diamètre des troncs. Le bois prélevé sera valorisé en bois d’œuvre destiné au sciage et à la fabrication de contreplaqués. Trois unités industrielles seront construites : une usine de sciage, une de déroulage et de contreplaqué, qui seront alimentées par environ 160 000 m3 de bois par an ainsi qu’une centrale de cogénération à la biomasse. La centrale qui fonctionnera à partir des déchets de bois, produira de l’électricité pour les usines et les villages environnants et permettra le séchage du bois.

En quoi votre modèle est-il innovant ?

P.B. : Notre modèle est innovant car il est à la fois économique, social, écologique, diversifié et résilient. C’est ce qui a séduit le groupe Total. Il est basé sur plusieurs principes fondamentaux. Il est multi-produits/marchés (carbone, manioc, charbon de bois, bois d’oeuvre, électricité), essentiellement locaux, et n’est pas exclusif de l’agriculture. Sur un même espace, il permet des plantations forestières et des cultures vivrières. Il est très intensif en main d’œuvre pour les volets tant forestiers qu’agricoles, avec l’intégration d’agriculteurs au sein d’un projet à forte composante sociale. Enfin, il a un fort impact environnemental (carbone, biodiversité végétale et animale).

Ce modèle est multi-produits/marchés (carbone, manioc, charbon de bois, bois d’oeuvre, électricité), essentiellement locaux, et n’est pas exclusif de l’agriculture

Quel impact aura le projet sur la biodiversité ?

P.B. : En produisant du charbon de bois qui se substituera au charbon de bois provenant des forêts naturelles, on limite la déforestation. Par ailleurs, les plateaux batékés sur lesquels nous allons planter, sont des savanes herbeuses très homogènes, qui ont des sols sableux très pauvres sur le plan biologique et qui, de plus, brûlent chaque année. On va modifier cela  avec l’acacia  mangium. Cet arbre, originaire d’Australie et d’Asie du Sud-Est, enrichit les sols en apportant la matière organique de ses feuilles et en fixant l’azote atmosphérique grâce à des symbiotes vivant dans ses racines.

Végétation de savane dans le département des Plateaux. @FNC

À partir de la deuxième ou troisième année, la végétation naturelle qui s’installera en sous bois, sera  beaucoup plus diversifiée que celle de la savane herbeuse.  Au bout de 20 ans, les acacias  qui atteindront 15 à 20 mètres de haut, formeront une vraie forêt. Lorsque nous l’éclaircirons en prélevant uniquement la croissance et en maintenant le capital sur pied, les peuplements s’étageront, avec des trouées permettant à la lumière d’arriver au sol. L’ambiance forestière sera très différente de celle qui existe dans les savanes herbeuses nues, parcourues annuellement par le feu.

La faune pourra-t-elle réapparaître progressivement ?

P.B. : Outre l’enrichissement végétal, les plantations deviendront un refuge pour la faune – gibier et antilopes – qui y trouvera de quoi se nourrir.  Nous avons observé ce phénomène dans les plantations que nous avons réalisées sur les plateaux Batéké, près de Brazzaville, et dans le Kouilou. Le site est proche de la réserve de chasse de la Léfini, où il y a des éléphants, des antilopes et des hippopotames. Il y aura inévitablement des transferts d’un site à l’autre. Le projet a donc un très fort impact environnemental au niveau carbone, de la protection de la forêt, de la faune et de la biodiversité en sous-bois.

Outre l’enrichissement végétal, les plantations deviendront un refuge pour la faune – gibier et antilopes – qui y trouvera de quoi se nourrir. 

Envisagez-vous de régénérer des essences locales ?

P.B. : Les 15 000 ha qui seront protégés, sont constitués de forêts galeries, parfois sur des versants. Ces forêts souffrent car elles sont attaquées par des charbonniers ou défrichées pour l’agriculture. La première chose que nous ferons est de les protéger et de réorienter, s’ils le souhaitent, charbonniers et cultivateurs vers l’agroforesterie et la fabrication de charbon de bois. Nous arrêterons également les feux. Ces actions permettront à ces forêts de gagner quelques dizaines de mètres par an à partir des reliquats existants.

Sur les plantations, lorsque commenceront les éclaircies et l’irrégularisation des peuplements, nous pourrons réintroduire des essences locales.  On testera différentes essences et on verra à quelle échelle on pourra les réintroduire. Elles bénéficieront de sols restaurés et enrichis en matières organiques et en azote grâce aux acacias. Les sols, qui sont sableux, tendront à devenir plus forestiers, plus organiques tels qu’ils existent encore sous les forêts naturelles. La réintroduction d’essences naturelles n’est possible que dans des sols ainsi régénérés. On se dirigera probablement vers une forêt à dominante d’acacias mais enrichie d’essences locales.

Pour croître, ces plantations exigent-elles beaucoup d’eau ?

P.B. : Les plateaux batékés reçoivent entre 1300 à 1800 mm d’eau de pluie par an.  Leurs sols sableux, de 100 à 300 mètres de profondeur, sont extrêmement drainants.  Il n’y a pas ou peu de réserves en eau dans le sol. Les arbres ne peuvent donc pas assécher les sols. Ils peuvent juste en ponctionner une petite quantité qu’ils ramèneront dans l’atmosphère, vers le cycle de l’eau et les nuages, avec probablement un impact microclimatique positif.

La main d’œuvre locale sera-t-elle suffisante pour mener à bien vos projets ?

P.B. : Le domaine se trouve entre Ngo, qui est un carrefour économique et routier sur la RN2, et Mpouya, ville située au bord du fleuve Congo où la pêche est très pratiquée et les échanges avec la RD Congo sont importants. Chaque ville abrite entre 10 000 et 14 000 habitants. Le projet va occuper environ un millier de personnes. Nous ne devrions donc pas avoir de problème de main d’œuvre, mais elle devra nécessairement être formée à ce type d’activité.

Total n’intervient sur ce projet que dans le cadre du crédit carbone…

P.B. : TNBS intervient dans le cadre du crédit carbone. C’est sa motivation principale. Total utilise les projets d’afforestation pour compenser progressivement les émissions de CO2 du groupe vers la neutralité en 2050.

Total utilise les projets d’afforestation pour compenser progressivement les émissions de CO2 du groupe vers la neutralité en 2050.

Pourquoi le Congo ?

P.B. : Le groupe Total, qui a opté pour le crédit carbone pour neutraliser son bilan carbone global, a choisi notre projet qui se situe au Congo pour plusieurs raisons. C’est un pays où il est présent historiquement et dans lequel il a de la visibilité liée à son activité. Sur le plan forestier, les conditions sont favorables pour développer des crédits carbone à grande échelle. En outre, le Congo compte d’importantes réserves foncières et le puits de carbone sera créé dans une zone de savanes dans laquelle il n’y a pas de risque d’entrer en concurrence avec l’agriculture existante. De toute façon, l’agriculture sera développée sur le volet agro-forestier du domaine. D’autres projets crédits carbone sont actuellement envisagés.

Quel est le coût du projet ?

P.B. : L’investissement total est de l’ordre de 200 millions d’euros. Le prix du carbone est de 20 à 30 euros la tonne. Une très forte demande mondiale est anticipée à court et moyen termes.

Lire aussi notre article : « Le Congo mise sur l’agroforesterie et les puits de carbone en savane »

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