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dimanche 11 avril 2021
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Barack Obama, ses mémoires et l’Afrique

L’élection, en 2008, de Barack Obama, le premier président noir des États-Unis, avait trouvé un écho favorable en Afrique. Toutefois, dans Une Terre Promise (A promise land), le premier tome de ses mémoires, paru le 17 novembre aux États-Unis et traduit en plusieurs langues, notamment en français chez Fayard*, l’ancien président accorde peu de place au continent, au risque d’en décevoir certains.

En 2008, un jeune sénateur raffiné, 47 ans, grand de taille (1m85), est élu président des États-Unis. Né d’un père kenyan, qui s’était retrouvé aux États-Unis pour des raisons d’études, et d’une mère américaine, Barack Obama entre dans l’Histoire et devient le tout premier Noir à poser ses valises à la Maison-Blanche.

Ainsi, de janvier 2009 à janvier 2017, il passera huit ans aux commandes de la première puissance économique et militaire de la planète. Ce pays aux dimensions continentales, qui fascine autant qu’il irrite, traîne toujours les séquelles de son parcours douloureux, marqué par la guerre de sécession, l’esclavage, la ségrégation raciale et des discriminations de toutes sortes.  

En confiant les clés de son destin à un fils d’immigré quelque peu inexpérimenté, la société américaine, multiculturelle et diversifiée, a fait preuve à la fois d’ouverture et de tolérance. Elle a montré qu’elle pouvait s’élever au-dessus des préjugés et tordre le cou aux idées reçues.

Engouement démesuré en Afrique

Son ascension fulgurante avait suscité un engouement démesuré en Afrique où, dans plusieurs pays, certains voulaient s’identifier à ce « frère » issu d’une mère blanche, qui avait réussi à prendre les manettes de l’Amérique, alors qu’on s’y attendait le moins. D’autres, sans doute les plus naïfs, rêvaient de voir ce président américain pas tout à fait comme les autres mettre l’Afrique au cœur de ses préoccupations et donner un coup de pouce à ce continent qui cherche désespérément à inventer ses propres paradigmes de développement, plusieurs décennies après la vague des indépendances.

Pourtant, dans Une Terre Promise, le premier tome de ses mémoires, Barack Obama accorde peu de place au continent qui a vu naître son père

Pourtant, dans Une Terre Promise, le premier tome de ses mémoires, Barack Obama accorde peu de place au continent qui a vu naître son père. Tous ceux qui s’imaginaient qu’ils trouveraient dans ce livre des révélations sur les liens étroits que Barack Obama entretiendrait avec l’Afrique ne masqueraient pas leur déception.

Un ouvrage passionnant

Une Terre Promise est un ouvrage passionnant, dans lequel on découvre les laborieuses tractations entre la Maison-Blanche et un Sénat majoritairement républicain et plutôt hostile à ce président démocrate. Ces marchandages, parfois théâtralisés, sont toutefois nécessaires dans la vie démocratique américaine pour construire un consensus autour d’initiatives présidentielles. L’ouvrage jette une lumière crue sur les coulisses de la prise de décisions ainsi que les motivations des camps et des clans qui se forment tout naturellement autour du commandant en chef, en fonction des affinités personnelles et de la proximité des uns et des autres avec des poids lourds du gouvernement. Ce gouvernement, dont la taille est réduite, est le fruit d’un savant dosage de plusieurs ingrédients, qui tient compte de la diversité, dans un pays où la population est classifiée selon diverses catégories raciales.

L’ouvrage jette une lumière crue sur les coulisses de la prise de décisions ainsi que les motivations des camps et des clans qui se forment tout naturellement autour du commandant en chef

Barack Obama a remué ses souvenirs, compulsé ses notes et ses journaux pour accoucher de cet ouvrage qui renferme quelques anecdotes. L’auteur, qui avait connu une jeunesse rebelle, se montre expansif sur ses voyages à bord d’Air Force One, ses rencontres avec d’autres dirigeants, ses « vices » et ses « manies » : la vodka, les cigarettes, la consommation d’amandes par poignées, après les avoir secouées au creux de son poing, le port de la même vieille paire de sandales usées en famille, etc. Au fil des pages émerge un père de famille très attaché à ses deux filles et à son épouse, Michelle Obama, et marqué par Toot, sa grand-mère maternelle, qui a quelque peu façonné l’homme qu’il est devenu.  

En attendant la sortie du second tome – à une échéance qui n’a pas encore été fixée -, le lecteur prend toute la mesure du gouffre qui existe entre les intentions et l’affection pour l’Afrique prêtées à cet ancien avocat d’une intelligence remarquable, pur produit de l’université Columbia et de Harvard, et les priorités d’un président américain appelé à piloter les États-Unis dans un contexte particulièrement difficile, au sortir d’une grave crise financière qui a mis à mal les principales économies du monde.

L’Afrique de Barack Obama

Son Afrique à lui, ce sont d’abord les pays où il s’était rendu en tant que sénateur, lors d’une tournée de 17 jours : l’Afrique du Sud, où il avait rencontré l’archevêque anglican Desmond Tutu, le Tchad, où il était en mission parlementaire en compagnie d’autres sénateurs, le Kenya, où se trouve sa famille africaine et où un accueil inoubliable lui avait été réservé en tant que « fils du pays », à Djibouti, où des forces américaines avaient été déployées, en Éthiopie, etc.  « À chacune de mes étapes, écrit-il, je voyais des hommes et des femmes œuvrer avec héroïsme, dans des circonstances effroyables. »

Son Afrique à lui, ce sont d’abord les pays où il s’était rendu en tant que sénateur, lors d’une tournée de 17 jours

En Afrique du Sud, il avait visité la prison de Robben Island, au large de la ville du Cap, où Nelson Mandela avait passé plus d’un quart de siècle, sans pour autant faire une croix sur ses solides convictions et les ambitions qu’il nourrissait pour la nation arc-en-ciel.

Barack Obama retranscrit partiellement son échange avec Desmond Tutu, qu’il tient en très haute estime, en ces termes : « Alors, c’est vrai, Barack ? M’a-t-il dit avec un sourire mutin. Tu vas devenir notre premier président africain des États-Unis ? Ah, ça nous rendrait tous trrrrès fiers ! »

Sur le Kenya, où il avait séjourné en compagnie de Michelle, son épouse, il note : « Les Kenyans nous ont réservé un accueil délirant. À notre arrivée à Kibera, l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, des milliers de personnes se pressaient le long des chemins sinueux de terre rouge et scandaient mon nom. »

Portrait officiel de Barack Obama, lorsqu’il était président des États-Unis. @DR

Libye : hésitations et doutes

En tant que président, il n’occulte pas ses hésitations et ses doutes sur le conflit en Libye où l’intervention des États-Unis, en soutien aux armées française et britannique, a changé la donne et conduit, en 2011, au renversement et à l’assassinat de Mouammar Kadhafi, qui accéda au pouvoir à la faveur d’un coup d’État en 1969.  

« Traditionnellement, l’idée d’envoyer nos troupes pour empêcher un gouvernement de tuer son peuple aurait dû être inaudible – parce que les violences étatiques de ce type étaient très courantes ; parce que les décideurs américains ne jugeaient pas que la mort de Cambodgiens, d’Argentins ou d’Ougandais innocents ait quoi que ce soit à voir avec nos intérêts ; parce que les auteurs étaient souvent nos alliés pendant la guerre froide », écrit-il.

« Malgré mon instinct qui me poussait à sauver les innocents menacés par les tyrans, j’hésitais à ordonner une action militaire en Libye »

 « Pour autant, et malgré mon instinct qui me poussait à sauver les innocents menacés par les tyrans, j’hésitais à ordonner une action militaire en Libye, pour la même raison qui m’avait poussé à refuser la suggestion de Samantha (Power) d’inclure dans mon discours du prix Nobel un appel explicite à la ‘’responsabilité de protéger’’ les civils contre leur gouvernement. Quelle serait la limite de cette obligation d’ingérence ? Et quels en seraient les paramètres ? Combien de morts faudrait-il, et combien de personnes en danger, pour déclencher une réponse militaire des États-Unis ? Pourquoi en Libye et pas au Congo, par exemple, où un enchaînement de conflits avait coûté la vie à des millions de civils ? », s’interroge Barack Obama.

Colombes contre faucons

Malgré tout, après des jours de tergiversations et de discussions internes avec ses proches collaborateurs, eux-mêmes divisés sur la question de l’intervention, il fallait bien trancher. Et le camp de l’intervention, comptant, pour schématiser, des faucons d’un âge plutôt avancé, l’a emporté face à celui des colombes, composé, pour l’essentiel, de quelques trentenaires qui voulaient changer le monde depuis l’avenue Pennsylvanie où trône fièrement la Maison-Blanche, à Washington. Après avoir pesé le pour et le contre, le président s’est rangé à l’avis des interventionnistes, tout en tentant, assure-t-il, de tendre néanmoins la perche au « guide » libyen. En vain.

« J’ai publiquement offert une dernière chance à Kadhafi en l’invitant à retirer ses troupes et à respecter le droit du peuple libyen à manifester pacifiquement »

« Quand le Pentagone a été prêt à recevoir mon ordre de déclencher les frappes aériennes, j’ai publiquement offert une dernière chance à Kadhafi en l’invitant à retirer ses troupes et à respecter le droit du peuple libyen à manifester pacifiquement. J’espérais que, lorsqu’il verrait que le monde entier était contre lui, son instinct de survie se réveillerait et qu’il tenterait de négocier sa fuite vers un pays tiers acceptant de l’accueillir, où il pourrait finir ses jours avec les millions en pétrodollars qu’il avait, au fil des ans, envoyés sur divers comptes en Suisse. Mais, manifestement, Kadhafi avait rompu ses derniers liens avec la réalité », souligne Barack Obama.

Le casse-tête égyptien

S’agissant des manifestations qui ont débouché sur le départ du président égyptien Hosni Moubarak, Barack Obama révèle qu’il a fourni des efforts pour convaincre l’ex-tyranneau des bords du Nil de se trouver une porte de sortie honorable.

« J’avais conseillé Moubarak du mieux que je le pouvais. Je lui avais montré la voie d’une sortie dans la dignité. J’étais conscient que le dirigeant qui lui succéderait serait peut-être un partenaire moins fiable pour les États-Unis – et éventuellement pire encore pour le peuple égyptien »

« J’avais conseillé Moubarak du mieux que je le pouvais. Je lui avais montré la voie d’une sortie dans la dignité. J’étais conscient que le dirigeant qui lui succéderait serait peut-être un partenaire moins fiable pour les États-Unis – et éventuellement pire encore pour le peuple égyptien. Et, en vérité, si Moubarak avait présenté un plan de transition digne de ce nom, j’aurais pu m’en contenter, même s’il avait en place une grande partie du réseau du régime. J’étais suffisamment réaliste pour comprendre que, sans la ténacité des jeunes gens de la place Tahrir, j’aurais continué à travailler avec Moubarak jusqu’à la fin de ma présidence, malgré tout ce qu’il représentait – de même que j’aurais continué à travailler avec les autres ‘’dictatures corrompues et pourrissantes ‘’, selon les mots de Ben, qui régnaient sur le Moyen-Orient et le Maghreb », explique Barack Obama.

« Mais le gouvernement de Moubarak avait reçu des milliards de dollars sortis de la poche des contribuables américains, nous lui avions fourni des armes et des informations, nous l’avions aidé à former ses officiers ; je ne pouvais pas autoriser le destinataire de cette aide, un homme que nous considérions comme un allié, à étouffer par la violence des manifestations pacifiques, alors que le monde entier nous regardait. C’était une ligne que je ne voulais pas franchir. J’estimais que cela ferait trop de mal à l’image de l’Amérique. Que cela me ferait trop de mal », ajoute-t-il.   

Toute vérité n’est pas bonne à dire

« Naturellement, tenter de convaincre un despote âgé et acculé de tirer sa révérence n’irait pas sans peine, même si c’était dans son intérêt. À la fin de notre réunion dans la salle de crise, j’ai appelé Moubarak et lui ai suggéré de proposer un ensemble de réformes ambitieuses. Il s’est immédiatement mis sur la défensive, a répliqué que les manifestants étaient manipulés par les Frères musulmans et m’a de nouveau certifié que tout allait revenir à la normale », écrit l’ex-président.

Barack Obama n’a pas tout dit. Toute vérité n’est pas bonne à dire. Et c’est normal que l’ex-président ne dévoile pas tout dans ses mémoires. Secrets d’État obligent ! Il est toutefois difficile d’être totalement en désaccord avec l’auteur sur un point, après avoir lu et refermé ce volumineux livre passionnant, écrit par un Américain et destiné avant tout à un public américain : les contempteurs viscéraux des États-Unis, où qu’ils soient, y compris en Afrique, regardent du côté de Washington, en désespoir de cause, lorsque les choses tournent mal. Mais, l’ex-président ne le dit pas, leurs attentes sont souvent déçues.

«Une chose m’a frappé… même ceux qui se plaignent du rôle des États-Unis dans le monde comptaient sur nous pour maintenir le système à flot », souligne Barack Obama.

« Une chose m’a frappé, non seulement à Londres, mais dans tous les sommets internationaux auxquels j’ai pris part en tant que président : même ceux qui se plaignent du rôle des États-Unis dans le monde comptaient sur nous pour maintenir le système à flot », souligne Barack Obama.  

*Une Terre promise

  • Auteur : Barack Obama
  • Éditeur : Fayard
  • Date de publication : 27 novembre 2020
  • Nombre de pages : 890 p.
  • Prix : 32 euros
  • Traduction de l’anglais (États-Unis): Pierre Demarty, Charles Recoursé et Nicolas Richard
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