Blaise Ndala, L’Équation avant la nuit : contre l’amnésie collective.

327
À gauche, 1ère de couverture du roman ; à droite, Blaise Ndala, l'auteur

Tirer de l’oubli ce qui mérite d’être connu c’est rendre justice. À ce compte, le romancier congolais Blaise Ndala fait figure d’apôtre. Il suffit de lire L’Équation avant la nuit (JC Lattès, 2025), son dernier roman pour le vérifier : il poursuit avec constance le travail de dévoilement de pans occultés de l’histoire de la République Démocratique du Congo (RDC), un travail entamé avec Dans le ventre du Congo, son précédent roman. Il n’est à cet égard le héraut d’aucune croyance, de nulle idéologie ; il cherche, en les tirant du silence, à offrir au lecteur des clés de compréhension du rôle et de la place des dominés dans les convulsions de l’histoire mondiale.

Pour Blaise Ndala, le passé est source d’inspiration. Ndala l’utilise soit comme un contexte, soit comme instrument, toujours comme un prétexte pour sonder la matière humaine. L’Équation avant la nuit illustre parfaitement sa démarche. Puisant dans l’immense gisement romanesque de la Seconde Guerre mondiale, ce roman revisite la course haletante entre les États-Unis et l’Allemagne nazie pour la mise au point de la bombe atomique.

Si l’issue de cette rivalité appartient à la mémoire collective, ses ressorts demeurent pour l’essentiel méconnus. On sait qu’une partie de l’uranium utilisé pour les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki au Japon, provenait du Congo belge (actuelle RDC), plus précisément du Katanga.

C’est à peu près tout. Malgré son authenticité, cette donnée dépouillée de la gangue de complexité qui en facilite l’intelligence, confine à la légende. L’Équation avant la nuit corrige ce travers, inscrivant la mine de Shinkolobwe dans la mémoire des lecteurs, ancrant le lieu dans son contexte politique local et le liant avec les enjeux globaux…  

D’ordinaire la fiction suit le sillage de l’historiographie, l’impression du contraire surgit à la lecture de ce roman. Peut-être, profitant de l’abondance de sources écrites à leur disposition et de l’impulsion de ce roman aussi, les scientifiques congolais s’empareront-ils un jour de ce sujet ?

De la rencontre des deux personnages et de la découverte de la photo, il va s’en suivre une double enquête : celle de Béatriz pour découvrir le vrai visage de son père et celle de Daniel sur l’origine de l’uranium utilisé pour fabriquer la bombe nucléaire

Une intrigue entre romance et enquête

Écrivain congolais devenu canadien, Daniel Nzinga se rend à Washington DC à l’invitation de son amie Béatriz Reimann, universitaire d’origine chilienne, rencontrée lors d’un festival littéraire en France. L’affinité entre les deux amis débouche sur le rapprochement des corps ; une romance émerge…

Lorsqu’elle reçoit une photo sur laquelle pose son père, Walter Reimann, un citoyen suisse émigré au Chili, aux côtés du Dr Werner Heisenberg, physicien allemand et Prix Nobel de physique, et d’Adolf Hitler, un véritable séisme l’ébranle. Ses certitudes s’effondrent. Des questions émergent. Il lui faut établir la vérité sur ce père, soupçonné de s’être compromis dans le programme nucléaire nazi.

De la rencontre des deux personnages (Beatriz et Daniel) et de la découverte de la photo, il va s’en suivre une double enquête : celle de Béatriz pour découvrir le vrai visage de son père et celle de Daniel sur l’origine de l’uranium utilisé pour fabriquer la bombe nucléaire (Katanga, Lunda).

La petite histoire rejoint alors la grande Histoire. Une histoire mondiale qui se déploie selon une géographie éclatée, ce qui est l’un des aspects frappants du roman. On court, en effet, de Washington D.C au Chili, du Chili en Allemagne, de l’Allemagne au Congo.

Ainsi, les recherches de Beatriz et de Daniel impulsent la dynamique du roman. De voyage en voyage, rencontre après rencontre, au fur et à mesure que se précise la figure du Dr. Karl Holtzinger, qui est en réalité le vrai nom du père de Beatriz, s’établissent les liens entre la course américano-allemande à la bombe, le pays Déné (Canada) et le Katanga (Congo Belge).

Les mémoires intimes ne se récoltent pas dans les bibliothèques. Et les livres d’histoire échouent à faire revivre les chairs endormies dans la mort, pouvoir que possèdent le roman et la parole.

Une double temporalité

L’intrigue s’étoffe des récits des personnages qu’ils rencontrent pour les besoins de l’enquête. Ce sont des mémoires vivantes, dont les souvenirs se déversent dans le roman comme des affluents d’un fleuve. Chacun d’eux contribue, à travers les informations en leur possession, à éclairer la figure trouble du Dr. Holtzinger. Son identité se précise, et, avec elle, son rôle en tant que scientifique dans le programme allemand de la bombe atomique.   

Si Daniel Zinga, le narrateur, opte pour le présent de l’indicatif pour ses interactions avec Beatriz, le récit de leurs interlocuteurs opère un retour dans le passé sans déroger au temps consacré.  Ces interlocuteurs en rapportent les pièces du puzzle de Holtzinger grâce auxquelles Beatriz reconstitue les parties méconnues de la figure et de la biographie paternelles. Le roman s’inscrit dans une double temporalité que Ndala excelle à faire dialoguer.

Le temps présent pour ne pas oublier

En présentant les moments passés avec Beatriz sous la forme de l’immédiateté, Daniel Zinga semble refuser leur effacement par la course du temps. L’auteur suggère ainsi leur importance. Les amours gorgés d’heureuses promesses s’impriment dans l’esprit en de vifs souvenirs ! Zinga, en racontant au présent, suspend le temps. Ce choix, loin d’être purement stylistique, affirme la primauté du sentiment sur l’enquête historique. Mais l’auteur martèle, ici, sa souveraineté fondamentale. Il emprunte pour cela à l’ironie du destin : il renverse l’ordre des choses. Ce choix narratif laisse paraître accessoire ce qui, pour Zinga, est fondamental.

L’histoire entre Beatriz et Zinga, toute mémorable soit-elle, est une variable. N’importe quelle situation initiale aurait pu la remplacer. Tout en imprimant un découpage cinématographique à l’intrigue, l’enchâssement des temporalités et des narrations rappelle mutatis mutandis « Lord Jim » de Conrad. Cette structure trouve son prolongement dans le traitement des personnages, dont la mémoire devient la matière première du récit.

Des personnages esquissés par touches légères

La narration se focalise sur les récits des personnages, davantage que sur leurs traits et leur psychologie. De ce point de vue, le traitement est impressionniste. Ce qui sied à l’ambition du roman. Il s’agit surtout de reconstruire le passé par le truchement de l’oralité. Les mémoires intimes ne se récoltent pas dans les bibliothèques. Et les livres d’histoire échouent à faire revivre les chairs endormies dans la mort, pouvoir que possèdent le roman et la parole.

En marge de la reconstitution de la vérité sur la contribution d’un scientifique au projet de bombe nazie, Blaise Ndala, fidèle à son souci de sonder l’humain, interroge sans concession la morale, l’identité et la trahison. A travers des mises en abymes réussies, il révèle les épineuses équations éthiques et intellectuelles auxquelles sont soumis les personnages incarnant les valeurs qui traversent le roman.

En retraçant ce que l’on appelait les « autoroutes de l’uranium », en rappelant la provenance canadienne et congolaise du minerai radioactif, L’Équation avant la nuit s’érige en monument contre l’amnésie collective.

Des personnages pétris de littérature

Chez Blaise Ndala, la littérature est une nécessité vitale. Tous ses personnages sont pétris de culture littéraire. Les références abondent, traversées par le prisme décolonial (Chinua Achebe, V. Y. Mudimbe, Edward Saïd entre autres). À travers Daniel, sorte d’alter ego de l’auteur, le roman pose des questions pertinentes sur l’écriture : pour qui écrit-on ? La littérature doit-elle répondre à une assignation identitaire ? Un auteur est-il condamné à écrire pour ou sur sa communauté d’origine ? En interrogeant la légitimité du regard critique porté sur les choix d’écriture, Ndala revendique la liberté de l’artiste.

La Dialectique de l’Oubli et de la responsabilité historique

En retraçant ce que l’on appelait les « autoroutes de l’uranium », en rappelant la provenance canadienne et congolaise du minerai radioactif, L’Équation avant la nuit s’érige en monument contre l’amnésie collective. Le roman adresse une interpellation directe : celle du peuple congolais lui-même. Daniel Zinga se souvient : « Mon père se désolait que les Africains se préoccupassent si peu de cette page sombre du XXe siècle, écrite sur leur dos – au propre comme au figuré. Écrite de façon indélébile avec le sang de millions d’hommes et de femmes du Japon. »

L’Équation avant la nuit n’est pas seulement un roman sur la mémoire : c’est une réflexion sur le prix du savoir et sur la dette de l’humanité envers ceux dont elle a exploité les avantages et oublié les noms. Ndala y réaffirme la puissance du roman comme contre-histoire, comme instrument de justice symbolique.

  • Blaise Ndala
  • L’Équation avant la nuit
  • Édition : JC Lattès
  • Collection : Littérature française
  • Parution : août 2025
  • 400 pages
  • 21,50 euros