« Le wax n’est pas africain… mais un tissu colonial ». Tel est le verdict « sans appel » d’une partie de la jeunesse de la diaspora africaine sur ce célèbre tissu, aux motifs très colorés, qui doit son inspiration au batik javanais découvert, à la fin du XIXè siècle, par les colons anglais et hollandais installés en Indonésie. Selon un procédé ancestral, les Javanais utilisaient de la cire pour dessiner des motifs avant de teindre le tissu. La cire était ensuite enlevée à l’eau chaude laissant apparaître le motif. S’inspirant de la technique du batik javanais, les Hollandais vont fabriquer ces tissus, baptisés wax (mot qui veut dire cire en anglais) en Hollande, puis les commercialiser en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, où ils rencontreront un vif succès. Au point d’être devenu un symbole revendiqué de l’Afrique. Du moins jusqu’à une dizaine d’années quand le débat sur « l’illégitimité » de l’origine africaine du wax, animé par une frange de la diaspora africaine, a enflammé la toile.
Pour une partie de la jeunesse issue de la diaspora africaine établie en Europe, il n’est pas question de donner du crédit au qualificatif d’africain attribué au wax. Ce serait même une trahison. Au point d’effacer les souvenirs et les émotions liés à ce textile avec lequel des générations de femmes africaines ont confectionné des pagnes – mot qui désigne à la fois le tissu et l’habit – pour de multiples usages ? La question est posée.
C’est pour tenter de cerner les contours de la revendication de cette jeunesse d’origine africaine, devenue un sujet de discussion récurrent sur les réseaux sociaux, et d’apporter des éclairages sur l’histoire de ce tissu, que la styliste belgo-congolaise Rosy Sambwa a organisé, début décembre, à Bruxelles, une soirée-débat sur ce textile. Pas moins d’une cinquantaine de personnes, de tous âges et de milieux socio-professionnels divers, ont participé à cette rencontre, animée par quelques panelistes parmi lesquels figuraient une activiste prônant le luxe made in Africa, un psychiatre congolais et la 3ème génération d’une famille de revendeurs de pagnes.
C’est pour tenter de cerner les contours de la revendication de cette jeunesse d’origine africaine que la styliste belgo-congolaise Rosy Sambwa a organisé, début décembre, à Bruxelles, une soirée-débat sur le wax.
Un tissu colonial
Au cours des échanges, plusieurs thèmes ont été abordés. La question de « l’illégitimité » du qualificatif d’africain attribué au wax, dénoncée par un courant de la jeune diaspora, s’est vite invitée dans le débat. Une affirmation qui s’accompagne parfois d’un reproche adressé aux précédentes générations, qui se seraient laissées « corrompre » par les colons, et auraient préféré un textile colonial valorisé par le colonisateur, au détriment des textiles locaux.
Pour Rosy Sambwa, ce débat anime surtout la diaspora, qui vit une méconnaissance de l’histoire et une rupture de la transmission entre les générations dans la communauté. Car, précise-t-elle : « Nos grands-mères savaient que le wax n’était pas africain, d’autant que c’est écrit sur les tissus. Mais nos mamans se sont approprié ce tissu. Elles préféraient même les wax hollandais à ceux fabriqués en Afrique par attrait pour ce qui vient d’ailleurs et surtout à cause de sa qualité ».
Lire aussi : Le wax n’est pas africain… Une manière de contester le narratif colonial sur l’Afrique ? https://www.makanisi.org/le-wax-nest-pas-africain-une-maniere-de-contester-le-narratif-colonial-sur-lafrique/
Un commerce dominé par les Nanas Benz
Les discussions ont également porté sur l’origine de ce tissu, qu’une partie du public présent a confié ne pas connaître. C’est ainsi que ce groupe a découvert que « le wax a pris son essor après la colonisation, avec le désir de certaines femmes africaines de s’approprier ce tissu de luxe. Même après l’indépendance, alors que le wax était confectionné dans des usines textiles en Afrique, dont certaines ont disparu, laminées par la concurrence étrangère, le wax hollandais, considéré comme étant de meilleure qualité, a gardé la préférence », souligne Rosy.
Le pagne en wax hollandais a été commercialisé en Afrique par les commerçants togolaises, appelées « Nana Benz », célèbres femmes d’affaires, originaires du Togo
Le pagne en wax hollandais a été commercialisé en Afrique par les commerçants togolaises, appelées « Nana Benz », célèbres femmes d’affaires, originaires du Togo, qui ont été actives dans ce commerce lucratif, dans les années 1960 à l980. « Aujourd’hui, le wax est fabriqué en Chine. Par ailleurs, l’offre est plus variée et il y a davantage de textiles locaux qui sont utilisées dans l’industrie du vêtement », explique Rosy.
Définir la culture
De fil en aiguille, les débats en sont venus à aborder la question de la culture. Comment la définir ? « Une culture n’est pas figée. Elle évolue, elle emprunte, transforme jusqu’à s’approprier un matériau et une technique venus d’ailleurs », ont affirmé certains. « Le fait de faire entrer le wax dans les tenues portées lors des cérémonies de deuil ou d’en offrir lors de naissance, n’est-il pas la marque d’une réappropriation de ce tissu venu de Hollande, mais devenue, au fil des ans, partie intégrante de la culture locale ? », souligne Rosy. L’art culinaire est un autre exemple des multiples emprunts. Le manioc et le maïs ne sont pas originaires d’Afrique, mais ils sont venus du nouveau monde. Quant aux recettes de cuisine, elles n’ont cessé d’emprunter et, ce faisant, d’innover.
Une culture n’est pas figée. Elle évolue, elle emprunte, transforme jusqu’à s’approprier un matériau et une technique venus d’ailleurs
Le tout naturel est-il possible aujourd’hui ?
Polariser le débat sur la question de l’origine d’un matériau peut conduire à une forme de repli identitaire. Avec les inévitables complaintes : « On nous a menti ! On ne nous a rien dit ! On nous a imposé des choses ! Il faut revaloriser nos traditions, nos matériaux… ».
Certes, mais quelle réponse donnée, aujourd’hui, à cette interrogation : les végétaux locaux à partir desquels on fabrique le raphia ou les kuba peuvent-ils suffire à habiller une population de quelque 120 millions d’habitants si on se limite à la RDC ? Le « tout naturel » est-il possible aujourd’hui ? Et à quel prix peut-on le vendre ? « Autant de questions posées lors de cette soirée, que nous allons continuer à aborder au fil des futures rencontres », précise Rosy Sambwa.
Et si, au final, cette focalisation sur le wax ne cachait-elle pas un débat plus large, et longtemps étouffé, sur la négation et la dévalorisation des cultures africaines par la colonisation ? Et sur le besoin pour une jeunesse née à l’étranger de mieux connaître ses racines africaines. Un besoin qui se manifeste par un attachement de cette jeune diaspora à des objets et à des rites qui rappellent le pays d’origine de sa famille…
Et si cette focalisation sur le wax ne cachait-elle pas un débat plus large, et longtemps étouffé, sur la négation et la dévalorisation des cultures africaines par la colonisation ?
Des savoir-faire applicables à d’autres secteurs…
Pour Rosy Sambwa, le bilan de cette soirée est positif. Un pas en avant a été fait. Mais, il reste à « poursuivre le débat, à le dépasser, à interroger l’histoire et à ne pas se limiter à ce qui se dit sur TikTok ». Car, « beaucoup de femmes africaines innovent, à l’instar de cette styliste congolaise de Brazzaville qui crée des maputa (pagnes, en langue lingala) en soie, dont elle dessine elle-même les motifs, en se basant sur des souvenirs et des émotions. Ce sont les femmes africaines qui ont créé le marketing du liputa (pagne au singulier) et qui ont fait en sorte qu’il soit porté dans toute l’Afrique. », rappelle Rosy.
« le wax, c’est plus qu’un tissu. C’est un habit, que la culture a transformé en art vestimentaire. Et ce sont nos mères, nos parents, qui nous ont transmis le goût du beau »
Au final, la vraie question aujourd’hui n’est-elle pas de savoir ce qu’on peut apprendre de ces stylistes, couturières ou commerçantes africaines qui ont permis de développer un art vestimentaire, une filière économique et des métiers ? Et de s’interroger sur la possibilité d’appliquer les techniques et les savoir-faire qu’elles ont légués, à d’autres secteurs d’activité ?
Car « le wax, c’est plus qu’un tissu. C’est un habit, que la culture a transformé en art vestimentaire. Et ce sont nos mères, nos parents, qui nous ont transmis le goût du beau », conclut Rosy, bien décidée à poursuivre les ateliers qu’elle a initiés sur le sujet, à remettre les faits historiques à leur juste place, à collecter des informations et à les transmettre et ainsi faire découvrir et susciter la créativité africaine.
Qui est Rosy Sambwa

Diplômée d’ESMOD Paris, Rosy Sambwa est créatrice, enseignante et chercheuse spécialisée en histoire et cultures de la mode. Son travail mêle création, transmission et valorisation des savoir-faire textiles africains, dans une perspective contemporaine et décoloniale.
Dans le cadre de ses collaborations avec des musées, dont l’Africamuseum de Tervuren, en Belgique; elle mène des recherches sur les textiles. Elle participera à la future exposition Jeanne Walcott prévue début 2026. Son projet « Aya Afrikaanse Fashion Héritage » met en lumière les liens entre héritages vestimentaires africains et création actuelle, tout en valorisant les artisans, les designers de la mode africaine.
Enseignante en Histoire du costume et en Culture & Mode, elle intervient comme conférencière pour le compte d’institutions et d’entreprises (Africamuseum, BNP Paribas Fortis, Procter & Gamble, Université Libre de Bruxelles, Commune de Saint-Gilles, Ville de Bruxelles…), ainsi que de diverses marques (Keur Amy Langseth, Kumi, Kitoko, etc.).
Rosy Sambwa a été assistante du styliste Jean-Paul Knott. Elle a également créé des bijoux, du linge de maison et des meubles ainsi que des accessoires pour des importateurs de montres de luxe et produit des contenus mode pour la chaîne Voxafrica. Elle a animé une émission de radio hebdomadaire dédiée à la mode sur une plateforme congolaise en ligne et collaboré au magazine ELLE Côte d’Ivoire.
Elle fait partie des contributeurs du Livre blanc « Doper le rayonnement de la Francophonie dans le monde », présenté en marge du XIXe Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie, en 2024.
Lauréate du prix Empowering Women International, elle défend une mode qui révèle, élève et relie.














