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mercredi 28 septembre 2022
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Cameroun. L’Université des montagnes fait sa révolution

28 ans après sa création, l’Association pour l’éducation et le développement (AED), promotrice de l’Université des Montagnes, fondée en 2002, a tenu ses états généraux les 18 et 19 juillet derniers. L’occasion d’établir un bilan sans concession et de chercher des solutions répondant aux besoins économiques, pédagogiques et technologiques futurs du Cameroun, en vue de donner un nouvel élan à une université pas comme les autres.

Si elle a été créée officiellement le 29 octobre 2002, son histoire est toutefois plus ancienne. Car l’Université des Montagnes est la fille de l’Association pour l’éducation et le développement (AED), fondée en 1994 par une poignée d’intellectuels camerounais, en majorité des Bamilékés, dont certains résident à l’étranger.

À cette date, le Cameroun était en pleine effervescence. Le vent de revendications, né au début des années 1990, avec la tenue de la conférence nationale en 1992, soufflait encore. Toutefois si le multipartisme était officialisé, le président Paul Biya a été réélu, en octobre de la même année, au terme d’élections dont les résultats ont été contestés.

Réforme universitaire

Un an plus tard, le milieu universitaire, qui avait connu des manifestations estudiantines, menées notamment par le groupe d’étudiants dénommé Le Parlement, va être l’objet d’une profonde réforme, qui s’étalera sur une dizaine d’années.  À l’époque, le pays ne disposait que d’une seule université, celle de Yaoundé, qui croulait sous le nombre d’étudiants.

Outre la réorganisation du paysage universitaire en fonction de deux pôles – public et privé -, la refonte du système s’est accompagnée d’une réflexion sur le contenu de l’enseignement, sa professionnalisation et son financement.

La première étape de cette vague de réformes sera matérialisée par la loi d’orientation de l’Enseignement supérieur de 1993. L’Université de Yaoundé est alors éclatée en 6 universités publiques, établies dans la plupart des régions administratives. La reconfiguration de l’espace de l’enseignement supérieur s’est poursuivie avec son ouverture au secteur privé alors qu’il était, depuis l’indépendance du pays en 1960, l’apanage exclusif de l’État. Outre la réorganisation du paysage universitaire en fonction de deux pôles – public et privé -, la refonte du système s’est accompagnée d’une réflexion sur le contenu de l’enseignement, sa professionnalisation et son financement.

Bâtiments de l’Université des Montagnes au campus de Banekane, près de Bangangté.

Gestation du projet entre 1994 et 2002

C’est dans ce contexte qu’est née, en 1994, l’Association pour l’éducation et le développement (AED) qui entendait porter un projet de création d’une université pour changer le paradigme de l’éducation.

C’est dans ce contexte qu’est née, en 1994, l’Association pour l’éducation et le développement (AED) qui entendait porter un projet de création d’une université pour changer le paradigme de l’éducation.

Il faudra attendre le 29 octobre 2002, date de l’arrêté portant accord de création de l’Université des Montagnes (UdM), pour que cette ambition devienne une réalité. La fondation de l’UdM a été favorisée notamment par la loi du 16 avril 2001 portant orientation de l’enseignement supérieur. Selon cette loi, l’ensemble des enseignements et des formations post secondaires sont « assurés par les institutions publiques d’enseignement supérieur et par les institutions privées agréées comme établissements d’enseignement supérieur par l’État ». Les IPES étaient nées, qui feront florès.  

Ouverture des Instituts

En janvier 2005, l’UdM ouvre l’Institut supérieur des sciences de la santé (ISSS) et l’Institut supérieur des sciences et de technologie (ISST), puis, en 2015, l’Institut des études africaines, des sciences sociales et de management (IEA).

C’est à Bangangté, chef-lieu du département de Ndé, dans la région de l’Ouest, qu’est implantée l’université qui compte deux campus. Le plus ancien est situé dans l’enceinte d’un ancien collège pour filles de la mission évangélique de Bangangté-Mfetom. Il abrite aujourd’hui des laboratoires. Le plus récent, et le plus vaste, est localisé à Banekane, à 10 km de Bangangté. Le terrain de quelque 254 hectares sur lequel il est assis, est un don du chef supérieur traditionnel de Bangangté, SM Nji Monluh Seidou Pokam, un ingénieur agronome. Ce campus abrite aujourd’hui les trois instituts, les Cliniques universitaires des Montagnes (CUM) et le Complexe des Métiers et des Professions des Montagnes (CMPM), créé plus récemment, dont le but est de former des techniciens et des professionnels qualifiés dans différents domaines et métiers.

C’est à Bangangté, chef-lieu du département de Ndé, dans la région de l’Ouest, qu’est implantée l’université qui compte deux campus.

Prépondérance de la médecine

Plusieurs facteurs ont contribué à faire de l’ISSS et notamment de sa Faculté de médecine, l’âme et le pilier de l’UdM. Fondée notamment pour pallier l’insuffisance des médecins, l’ISSS était, à sa création, le seul institut à former en pharmacie et en génie biologie médicale. Par ailleurs, son enseignement est réputé pour sa qualité. « La faculté de médecine a été classée première lors d’une évaluation de la formation médicale au Cameroun, faite en 2012, par une commission mise sur pied par le ministère de l’enseignement supérieur (Minesup). Cela a permis d’avoir des appuis extérieurs »,  informe David Tiomajou, membre du Conseil exécutif de l’AED.

Plusieurs facteurs ont contribué à faire de l’ISSS et notamment de sa Faculté de médecine, l’âme et le pilier de l’UdM.

La majorité des étudiants de l’UdM sont des filles

Cet ADN se reflète dans les effectifs étudiants. Pour l’année académique 2020-2021, les étudiants en médecine représentaient environ 30 % des effectifs (560 étudiants sur 1894), dont la majorité sont des filles. Si l’on ajoute les 966 étudiants des autres filières (Chirurgie dentaire, Sciences médico-sanitaires, Pharmacie et Médecine vétérinaire), l’ISSS arrive en tête. Avec 316 étudiants, les Sciences et la Technologie sont loin derrière.

Le corps enseignant

L’université n’a pas encore de professeurs titulaires permanents. Difficile de recruter car beaucoup de jeunes, nés dans les grandes villes, ne veulent pas faire carrière au « village ». Son corps enseignant est composé de maîtres de conférences, dont une partie sont d’anciens étudiants. Les enseignants-visiteurs et les enseignants des universités publiques camerounaises forment 65 % des effectifs.

La diaspora, pour sa part, joue à la fois un rôle dans l’enseignement et dans le fonctionnement de l’université. Des membres de l’AED qui travaillent dans les universités étrangères et dispensent des cours à l’UdM, ont reçu le titre de doyen assesseur. Tel est le cas d’Homère Nkwawo, doyen assesseur de la faculté des sciences et de technologies de l’UdM et enseignant-chercheur à l’Université de Paris 13 (France). Ambassadeurs de l’université dans leurs institutions respectives, ces enseignants montent une veille technologique au bénéfice de l’institution.

Ambassadeurs de l’UdM dans leurs institutions respectives, ces enseignants montent une veille technologique au bénéfice de l’institution.

Les ressources de l’UdM

En 2022, l’UdM qui compte plus de 100 salariés, a un budget de quelque 2 milliards Fcfa (environ 3 millions d’euros). Ses ressources sont de trois sortes : les frais d’inscription (15 000 Fcfa) et de scolarité (environ 1,5 million de FCFA par an, soit près de 2300 euros), qui sont le socle de ses revenus, les cotisations des membres de l’AED ainsi que divers dons en nature (terrains, équipements, etc.). auxquels s’ajoutent des vacations gratuites, mais irrégulières.  

Si les revenus assurent le fonctionnement, ils sont insuffisants pour investir. Pour construire et équiper le campus de Banekane, l’UdM a obtenu un prêt de 5 milliards de Fcfa de l’Agence française de développement (AFD), qu’elle rembourse chaque mois à hauteur de 600 millions de Fcfa. Un avenant de plus d’un milliard de Fcfa est destiné à financer la rénovation des laboratoires.

Lire aussi : La république du Cameroun en chiffres. Édition 2022. https://www.makanisi.org/la-republique-du-cameroun-en-chiffres-edition-2022/

Des partenariats dynamiques

L’UdM a une vingtaine de partenariats avec des universités au Cameroun, en Europe, dont une majorité en France, aux États-Unis, en Chine et en Afrique.

Dès son démarrage, l’UdM a tissé des partenariats. Ainsi l’Université de Kinshasa (Unikin) a servi de tutelle à l’ISSS dont elle validait les diplômes. Plus tard, le Pr Lazare Kaptué, décédé en 2021, virologue et un des pionniers de la découverte du virus du Sida, a établi un partenariat avec l’université Toulouse III-Paul Sabatier, qui validait les programmes et les diplômes. L’ISST est parrainé par l’école polytechnique de Saint Étienne (France) et le CMPM a l’appui de la Haute école d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud (Suisse). Aujourd’hui, l’UdM a une vingtaine de partenariats avec des universités au Cameroun, en Europe, dont une majorité en France, aux États-Unis, en Chine et en Afrique.

Les états généraux

L’UdM peut se prévaloir de succès, mais elle n’est pas exempte de crises et de dysfonctionnements. « À l’Université des Montagnes, il y a certainement eu des fautes de gestion et des dérapages », a reconnu Henri Njomgang, le président de l’AED.  En outre, vingt-deux ans après sa création, la société camerounaise et le monde ont évolué. Les besoins en formation ne sont plus les mêmes. C’est pour toutes ces raisons qu’en novembre 2021, l’association a décidé d’organiser ses états généraux, qui ont eu lieu les 18 et 19 juillet derniers. « Il était temps de tourner une page de l’histoire et de tester la capacité de l’AED à affronter un monde autour de nous en pleine mutation », a souligné le président de l’Udm, Charles Awono Onana, à l’ouverture des assises.  

Bilan

Service dentaire des CUM

L’analyse du passé a mis en évidence les causes qui ont affecté le fonctionnement et les revenus de l’AED et, par ricochet, de l’UdM, des CUM et du CMPM. L’une est l’entrée en vigueur, en 2013, du numerus clausus pris par le Minesup, qui concerne l’admission à la formation médicale, pharmaceutique et odonto-stomatologique. Soumise à des quotas qui ne lui permettent pas d’organiser des concours dans les filières contingentées, régies par le gouvernement, notamment en médecine, l’UdM a vu ses effectifs et ses revenus baisser.

D’autres problèmes, internes, portent sur l’insuffisance des instruments de formation pratique (laboratoires, ateliers, plateaux techniques, etc.), le mode de financement, principalement basé sur les frais de scolarité, le manque de stabilité du corps enseignant, les disparités salariales, à l’origine de dissensions, et un déficit de vision commune.

Recommandations pour l’AED

Les deux jours de débats ont débouché sur des recommandations, assorties d’objectifs généraux et spécifiques, pour l’ensemble des structures. Pour l’AED, qui a deux volets, l’un éducatif et l’autre axé sur le développement, le constat est clair. Pendant les 25 ans passés, l’association s’est focalisée sur l’éducation. Place aujourd’hui au développement. Ce qui implique d’isoler le volet développement, pour en faire une structure avec une forme juridique propre.

Ce qui implique d’isoler le volet développement, pour en faire une structure avec une forme juridique propre.

L’idée est de le transformer en société commerciale et, à l’horizon 2026, en société anonyme de services (études de faisabilité, recherche de financements et autres prestations diverses), dont les revenus seront réinjectés dans l’UdM. Outre la révision de ses statuts et de son règlement intérieur, l’objectif est de renforcer ses partenariats, d’augmenter le nombre d’adhérents, notamment parmi la diaspora, dont l’apport pédagogique, financier, relationnel,  technique et intellectuel est très important.

Perspectives pour l’UdM

L’ambition pour l’UdM est d’en faire une université régionale de recherche en Afrique centrale, à l’horizon 2030. Cet établissement pourrait essaimer dans la sous-région (Tchad, RCA), via la création de campus où les étudiants seraient formés avec ses programmes. À terme, le but est de l’inscrire dans le top 5 du classement des universités nationales en 2027, dans le top 100 de celui des universités africaines en 2035 et dans le top 25 du classement général des universités africaines dans une discipline donnée, en 2031.

Les filières à renforcer, pour répondre aux besoins futurs du pays, sont l’agriculture, la pisciculture et l’élevage laitier, ainsi que les questions environnementales et de transition énergétique, encore peu enseignées. Un plan permettra de mieux cibler ces filières.

Université à l’américaine

Le montant des frais de scolarité sera réévalué à la hausse pour permettre à l’UdM de devenir une université d’élite, de haute facture, à l’image de certaines universités américaines, dont le bilinguisme (français-anglais) serait par ailleurs l’identité forte. Sans exclusion sociale ni régionale. Actuellement, la majorité des étudiants sont des enfants d’agriculteurs de l’Ouest, qui se cotisent (tontines) pour payer les études de leurs progénitures.

Le montant des frais de scolarité sera réévalué à la hausse, pour permettre à l’UdM de devenir une université d’élite de haute facture, à l’image de certaines universités américaines.

Pour attirer des étudiants de toutes les régions du pays, rien de mieux que de mettre en place des laboratoires et des plateaux techniques de pointe et un système de bourse pour les étudiants défavorisés. Renforcer les partenariats, définir une politique d’accueil d’étudiants de l’UdM dans les universités partenaires, homologuer les formations et les faire accepter par le gouvernement pour que l’UdM ait le statut d’université, sont d’autres solutions.  

Si le système LMD (Licence, master, doctorat), adopté en 2005, est appliqué, force est de reconnaître que l’accent n’a pas suffisamment été mis sur la jonction entre formation et emploi. Place, dans le futur, au renforcement des stages pratiques, avec notamment la signature de conventions avec des entreprises et le Gicam, le syndicat patronal, et à l’enseignement de la culture d’entreprise et de l’auto-emploi.

Les Cliniques universitaires des Montagnes à Bangangté.

CUM et CMPM

Situées sur la N°4, l’une des trois nationales les plus fréquentées du Cameroun, sur l’axe Yaoundé-Bafoussam, les CUM sont connues pour soigner les blessés de la route mais aussi réputées pour la qualité de leurs soins. L’idée est d’en faire un centre régional de référence, spécialisé en infectiologie, cardiologie et oncologie. Ce qui nécessite la construction de nouveaux bâtiments, le renforcement des équipements et sa numérisation à tous les niveaux.

Placé sous la tutelle du ministère de l’Emploi, qui valide ses programmes, le CMPM recrute par concours et délivre un brevet de technicien supérieur. L’objectif est de professionnaliser les métiers, de renforcer ses liens avec l’UdM et de tisser des partenariats avec le monde de l’entreprise.

Faire des CUM un centre régional de référence, spécialisé en infectiologie, cardiologie et oncologie.

Miser sur l’excellence

« Ces assises ont permis de faire le bilan de ce que nous avons fait depuis la création ; de voir s’il y a eu des défaillances, comment les redresser, de discuter des projets nouveaux et voir comment nous allons nous préparer pour bien les gérer et les amorcer », a conclu Henri Njomgang à la clôture des assises.

Parmi les recommandations communes à toutes les structures figurent l’élaboration de plans d’action, l’amélioration de la gouvernance juridique, financière, organisationnelle, administrative et de la qualité des ressources humaines, l’exploration de nouvelles pistes pour de nouveaux projets, la consolidation des partenariats universitaires et du réseau de la diaspora et la recherche de solutions tenant compte des enjeux mondiaux et de la culture locale. Telles sont d’ailleurs les options de l’IEA et de l’ISST, qui a implanté un jardin botanique où sont expérimentées et étudiées des plantes médicinales de la pharmacopée traditionnelle.  

Appliquées,  ces recommandations devraient permettre de ne pas faire mentir la devise de l’Université : « Semper Altissime Ascendere » (Monter toujours plus haut).  

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