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jeudi 29 septembre 2022
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Kenya : la justice tranchera le contentieux électoral

Raila Odinga, le leader de l’opposition, a saisi la justice qui est appelée à se prononcer sur le « vrai » vainqueur de l’élection présidentielle du 9 août. Soutenu par le président sortant, ce candidat a rejeté les résultats publiés par le président de la Commission électorale qui déclare élu son principal adversaire, William Ruto. Les Kényans sont suspendus à la décision de la Cour suprême de justice.

Qui sera le prochain président du Kenya ? La Cour suprême de justice doit répondre à cette question qui n’est pas encore tranchée après les élections du 9 août. L’incertitude sera bientôt levée : le nom de celui qui prendra la succession du chef de l’État sortant, Uhuru Kenyatta, qui ne pouvait pas constitutionnellement briguer un troisième mandat, sera connu dans les prochains jours.  

Selon les chiffres annoncés par le président de la Commission électorale Wafula Chebukati, le vice-président William Ruto, déclaré vainqueur, a obtenu 50,49 % des suffrages exprimés, alors que Raila Odinga, le leader de l’opposition, est arrivé deuxième, avec un score de 48,85 %. Les deux autres candidatures, plutôt folkloriques, ont attiré au total moins de 1 % des voix.

Raila Odinga, qui ne s’avoue pas vaincu, a saisi la Cour suprême. « La victoire du peuple ne sera pas volée », a-t-il lâché. Raila Odinga et ses proches collaborateurs affirment disposer de tous les éléments qui viennent à l’appui de leurs réclamations et se montrent optimistes quant à l’issue de la bataille judiciaire qu’ils ont décidé d’engager face à William Ruto.

La Cour suprême a deux semaines, à partir de la réception du dossier, pour rendre sa décision. Deux options se présentent à elle : soit elle valide les résultats de la Commission électorale, soit elle les annule. En cas d’annulation, les électeurs devraient être à nouveau convoqués aux urnes dans les 60 jours.

Conduits par la vice-présidente Julianne Cherera, quatre des sept membres de la Commission électorale, se sont désolidarisés des résultats annoncés par Wafula Chebukati, au motif que la compilation s’est effectuée dans l’opacité.

Une justice relativement indépendante

Dans le passé, la justice a pu faire preuve d’indépendance vis-à-vis des acteurs politiques. C’est ainsi que la Cour suprême avait invalidé le scrutin remporté par Uhuru Kenyatta en 2017 et ordonné sa reprise. Reste à savoir à quel camp la plus haute juridiction du pays, composée de sept membres et dirigée par Mme Martha Koome Karambu, donnera raison cette fois-ci. La Cour suprême, dont les arrêts définitifs font jurisprudence, se prononcera après avoir passé au crible les « preuves » que Raila Odinga et son équipe d’avocats disent avoir rassemblées.

Kenya : Les sept juges de la Cour suprême

Mais à 77 ans, Raila Odinga, qui semble parti pour être, pour la cinquième fois, un candidat malheureux à l’élection présidentielle, a-t-il quelques chances d’obtenir gain de cause ? Il pointe d’ores et déjà les dissensions qui se font jour au sein de la Commission électorale.

Les membres de cette structure censée incarner la probité et l’indépendance ne parlent pas d’une même voix. Conduits par la vice-présidente Julianne Cherera, quatre des sept membres de la Commission électorale, se sont désolidarisés des résultats annoncés par Wafula Chebukati, au motif que la compilation s’est effectuée dans l’opacité. Raila Odinga entend s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte par cet organe. Si la Commission électorale a mis un terme au suspense qui devenait de plus en plus insoutenable, six jours après la fermeture des bureaux de vote, elle a, au passage, quelque peu terni son image en étalant sur la place publique ses tiraillements internes.

William Ruto se présente comme le candidat des « débrouillards », en référence aux millions de personnes qui ont du mal à boucler leur budget

Le candidat des pauvres

William Ruto, 55 ans, se veut rassurant. Peu après l’annonce de sa victoire électorale, les premiers mots de celui qui semble désormais se comporter en rassembleur ont été apaisants. Il a tendu la main à tous les Kenyans.  « Nous devons travailler ensemble pour que le Kenya soit prospère », a-t-il déclaré. 

William Ruto aime prendre la posture d’un homme qui s’est fait lui-même. Il répète souvent qu’il n’est pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Natif de la vallée du rift, dans l’ouest du pays, il aime également rappeler qu’il a, dans sa jeunesse, vendu des poulets pour subvenir, dans la mesure du possible, aux besoins de sa modeste famille. Le probable prochain président a obtenu un premier diplôme en sciences (botanique et zoologie) à l’université de Nairobi en 1990. Il a par la suite décroché un master en science de l’environnement.  

Il se présente comme le candidat des « débrouillards », en référence aux millions de personnes qui ont du mal à boucler leur budget dans ce pays pourtant considéré comme la locomotive économique de l’Afrique de l’Est.

Le « candidat des pauvres » a apparemment réussi à faire oublier le fait qu’il est aujourd’hui l’un des hommes les plus riches du pays.

William Ruto semble avoir transcendé les divisions ethniques pour jouer sur les clivages sociaux dans un pays où le vote ethnique est une vieille tradition. Le « candidat des pauvres » a apparemment réussi à faire oublier le fait qu’il est aujourd’hui l’un des hommes les plus riches du pays. Homme d’affaires prospère, il est à la tête d’une entreprise d’élevage de volailles, en plus d’être un grand propriétaire de terres qu’il aurait d’ailleurs acquises dans des conditions contestables.

William Ruto a vivement critiqué les dynasties qui occupent une place centrale dans l’arène politique kényane. Uhuru Kenyatta est un fils de Jomo Kenyatta, le tout premier président du Kenya indépendant, alors que Raila Odinga est, lui, un fils d’Oginga Odinga, ancien vice-président de la République. Les Odinga et les Kenyatta sont parmi les familles les plus riches du pays. Contre toute attente, Uhuru Kenyatta a apporté son soutien à Raila Odinga, le candidat de l’opposition, au détriment de son propre vice-président, William Ruto. Cet adoubement a été largement perçu comme une manœuvre des nantis visant à perpétuer l’entre-soi. Le message de William Ruto semble avoir eu un écho dans les quartiers déshérités où la priorité de beaucoup de foyers reste la lutte quotidienne pour la survie.

La dette publique, estimée à plus de 73 milliards de dollars, a sensiblement augmenté sous la présidence d’Uhuru Kenyatta.

Réputation sulfureuse

William Ruto s’est-il pour autant débarrassé de la réputation sulfureuse qu’il traîne depuis plusieurs années et qui lui a valu des poursuites de la Cour pénale internationale ? Uhuru Kenyatta et lui ont été accusés de « crimes contre l’humanité » en rapport avec les violences meurtrières consécutives aux élections de 2007. William Ruto était notamment accusé d’être derrière ces tueries. La Cour, qui siège à La Haye, a néanmoins abandonné ses poursuites en 2016.

Lors de sa campagne électorale, William Ruto s’est trouvé une nouvelle cible : la Chine qu’il accuse d’être derrière le lourd endettement du Kenya. Il a promis de tout mettre en œuvre pour désendetter le pays. La dette publique, estimée à plus de 73 milliards de dollars, a sensiblement augmenté sous la présidence d’Uhuru Kenyatta. Elle a notamment permis de financer de gigantesques projets d’infrastructures. C’est ainsi que le pays a modernisé son réseau ferroviaire et nettement amélioré son réseau routier.

Croyant jouer à fond la carte de la transparence, les médias n’ont fait qu’exacerber la tension qui était palpable dans le pays.

Ajouter la confusion à la confusion

Depuis 2002, les élections dans ce pays donnent lieu à des contestations. Soit la justice s’interpose et tranche, soit la rue prend le relais de ces vagues de mécontentement suscitées, pour l’essentiel, par un déficit de transparence du processus électoral.

Après la clôture des récentes opérations de vote, des médias s’étaient mis à publier les chiffres qui leur parvenaient au fur et à mesure. Cependant, ces résultats, qui n’avaient pas obtenu l’aval de la Commission électorale, étaient contradictoires. Ce qui a ajouté la confusion à la confusion.

Croyant jouer à fond la carte de la transparence, les médias n’ont fait qu’exacerber la tension qui était palpable dans le pays. Ils ont eu la « sagesse » d’interrompre cette opération controversée, après avoir réalisé qu’elle s’est révélée contre-productive. 

Quelques scènes d’exaspération populaire très localisées ont été signalées dans le pays après l’annonce des résultats, mais la situation n’a pas dégénéré pour autant.

Violences post-électorales

Le Kenya est habitué aux violences post-électorales sur fond de divisions ethniques. Entre 1100 et 1500 personnes avaient perdu la vie après le rejet, par Raila Odinga, des résultats officiels de la présidentielle de décembre 2007, remportée par le président sortant, Mwai Kibaki.

Les violences générées par les élections de 2017 ont fait plusieurs dizaines de morts. Tout était parti, là aussi, de la volonté de Raila Odinga de ne pas reconnaître les chiffres publiés par la Commission électorale. En sera-t-il autrement en 2022 ? Quelques scènes d’exaspération populaire très localisées ont été signalées dans le pays après l’annonce des résultats, mais la situation n’a pas dégénéré pour autant. La très attendue décision de la Cour suprême mettra-t-elle le feu aux poudres ou calmera-t-elle les esprits ? Est bien malin celui qui peut prévoir l’issue de cette partie de bras de fer judiciaire.

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