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lundi 29 novembre 2021
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Cave 72 de Fann Attiki : un portrait burlesque de l’autoritarisme tropical

Premier roman du jeune Fann Attiki, « Cave 72 », a reçu le prix littéraire Voix d’Afriques 2021, créé en partenariat avec RFI et la Cité internationale des arts à Paris et destiné à mettre en lumière les nouvelles voix littéraires africaines. Composé à partir d’emprunts à des aspects de la vie politique du Congo-Brazzaville, pays de l’auteur, ce roman, tel un blues tragi-comique, épanche le tourment au moyen de l’art.

Un bar, une ville, une dictature et ses petites mains. Tel est le contexte dans lequel se niche Cave 72, le premier roman de Fann Attiki, tout juste âgé de 29 ans. Didi, Ferdinand, Verdass et Stéphane, la vingtaine, fourmillant de réflexions puisées dans leurs lectures, en sont les principaux protagonistes.

Un absurdistan dirigé par le Guide providentiel

À grand renforts de citations de Barthes, Nietzche, Soni Labou Tansi, etc. les quatre amis, désabusés par une éducation supérieure aux abois et des espérances obstruées par la crise qui accable le pays, refont le monde. La terrasse de Cave 72, le nganda (bar) où ils ont leurs habitudes, forme un excellent poste d’observation : elle leur offre, quoiqu’en miniature, des aspects notables de la vie brazzavilloise. Tacots bondés, routes cahoteuses, femmes « aux courbures tentatrices », prostituées, jeunes et moins jeunes désœuvrés et aînés nostalgiques du passé sont le spectacle quotidien du quatuor.

La terrasse de Cave 72, le nganda (bar) où ils ont leurs habitudes, forme un excellent poste d’observation : elle leur offre, quoiqu’en miniature, des aspects notables de la vie brazzavilloise.

Pas en reste des échanges des amis, leurs propos sur l’actualité du pays, un absurdistan dirigé par le Guide providentiel, attirent l’attention sur eux. Les autocraties ne faisant pas bon ménage avec « les jeunes qui ont encore la volonté d’ouvrir des livres, de raisonner », bref, avec ceux qui « réfléchissent trop », la bande des quatre est accusée d’avoir baigné dans un complot : « Son troisième rapport révéla donc que le camarade (…) était à la tête d’une faction nommée « Pouvoir Au Peuple » (PAP) ; que Cave 72, un nganda du quartier PK, en était le fief ; que quatre jeunes communistes invétérés étaient ses complices ».

Nécessité du témoignage

Exploiter une thématique usée jusqu’à la corde n’assure pas la qualité d’une fiction, cela va sans dire ; nombre d’écrivains s’étant déjà distingués par l’exploitation de l’oppression, Attiki enfonçait une porte ouverte en se lançant dans son roman. Audace d’artiste ou attachement au devoir d’expression, il ne s’est pas laissé décourager par la quantité et le renom de ses devanciers. Formuler en les esthétisant les travers de son pays ne répondait ni à une envie mimétique ni à l’attrait d’un filon, mais manifestait la nécessité du témoignage. Les cris naissent des douleurs aigües et opiniâtres. Il aura donc fallu du talent à Fann Attiki pour que, tissé à partir d’un cadre rebattu, son roman emporte les suffrages du jury du prix Voix d’Afriques et, maintenant, des lecteurs.

Une puissance évocatrice

L’atteste sa langue d’un vigoureux attrait dès les premières lignes. Concise, dense et rythmée, la phrase attikienne emporte par sa puissance évocatrice. Le registre de l’humour d’où elle tire l’essentiel de sa tonalité, sans toutefois la priver de sa charge douloureuse, favorise la mise à distance ironique des faits, esquivant un pesant pathos. Par un mélange d’effets hyperboliques et de finesse caustique, il semble que sous la baguette d’Attiki, Rabelais et Voltaire, mâtinés de piment congolais harmonisent leurs rires. Se fût-on arrêté là, que les compliments eussent encore afflué. Si les coloristes du verbe exploitent à satiété la palette des adjectifs, le jeune auteur, lui, réhausse sa phrase par sa dextérité dans l’usage des verbes. Sous l’effet de leur puissance et de leur dynamisme, sujets et situations palpitent dans l’esprit du lecteur qui lui en sait gré.

Le jeune auteur, lui, réhausse sa phrase par sa dextérité dans l’usage des verbes.

Les méthodes du Guide Providentiel

Le plaisir de la langue est donc au rendez-vous dans ce roman qui portraiture avec une fausse naïveté et une franchise burlesque des régimes autoritaires et sourds à la soif de progrès d’une jeunesse en mal de pain et d’avenir. Ubuesque, le tout puissant Guide Providentiel, plus que les caricaturer, croque l’épaisseur des hommes forts tropicaux. Divinement sage, « il contrôle tout » et encourage littéralement l’incompétence et la malhonnêteté. « Ce pays devient l’exemple même de l’absurde ! Tu fais ton job correctement, ça te coûte ton poste. En prime, tu es taxé de traître » déplore un personnage. N’ayant d’égards que pour la longévité de son règne, le Guide Providentiel piège le peuple échaudé par des guerres civiles meurtrières dans la crainte de nouvelles violences.

N’ayant d’égards que pour la longévité de son règne, le Guide Providentiel, piège le peuple échaudé par des guerres civiles meurtrières dans la crainte de nouvelles violences.

Lorsque cela ne suffit plus, ses services imaginent des complots contre son pouvoir et sa personne, cautions d’une oppression et de mesures d’exception broyeuses d’innocents. Bien qu’évoquées d’un trait fugace, les intimidations de l’opposition et le bâillonnement de la presse complètent la liste des nuisances par lesquelles se distinguent encore trop de chefs d’États africains. L’égarement des petites mains du régime ou des quémandeurs de faveurs éclatent dans les figures du colonel Olonga et de Jonas, son subalterne, surnommé « The King Yellow » par les quatre compères. Si l’élite politico-sécuritaire de ce type de régimes est brocardée, la passivité des populations n’est pas en reste, précisément leur « lâcheté face à l’oppression, leur silence face à l’impunité de ceux qui détournent les fonds ».

Des gouvernances oublieuses de l’intérêt général

Si l’on espère retrouver dans un texte les propriétés habituelles des personnages (individualisés par des traits soulignés, une psychologie manifeste et une évolution discernable), leur esquisse en touches légères dans Cave 72 pourrait donner une impression de superficialité. Toutefois cette manière correspond au projet de l’auteur. Fresque sur plusieurs plans, Cave 72 présente les infirmités sociales liées aux gouvernances oublieuses de l’intérêt général. Suffisamment soulignés pour servir cette ambition, les protagonistes objectivent victimes et acteurs de ces systèmes.

Cave 72 présente les infirmités sociales liées aux gouvernances oublieuses de l’intérêt général.

Promenade à travers Brazzaville

Appréhendant la ville d’une façon semblable, mutatis mutandis, au traitement de l’urbanité dans les romans d’Alaa El Aswany, Cave 72 propose une promenade à travers Brazzaville : sa faune, ses quartiers populaires, ses policiers féroces, ses philosophes des bars, le petit peuple assujetti à une existence médiocre. Les deux rives de la rue d’Asia, – celle de Pandore qui s’étire « en un long chapelet de troquets» et celle dite sainte, où se succèdent les églises dites de réveil -, symbolisent deux tendances entre lesquelles oscillent les Congolais pour se vider l’esprit : le nganda et l’église.

Les deux rives de la rue d’Asia, – celle de Pandore qui s’étire « en un long chapelet de troquets» et celle dite sainte, où se succèdent les églises dites de réveil -, symbolisent deux tendances entre lesquelles oscillent les Congolais pour se vider l’esprit : le nganda et l’église.

À travers le mérite de son roman, Fann Attiki souligne qu’aucune thématique, si éculée soit-elle, n’est relégable dans les fosses de la littérature tant qu’elle permet de signaler les gémissements de nos frères en humanité.

Fann Attiki

Auteur : Fann Attiki

  • Titre : Cave 72
  • Éditeur :  JC Lattès
  • Parution :  septembre 2021
  • Nombre de pages : 256 pages
  • Prix public : 19 euros

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