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mercredi 29 mai 2024
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RDC. Yannick N’Salambo : l’art de transformer ses passions en métiers

Yannick N’Salambo de Wouters a quatre passions : l’entrepreneuriat, l’informatique et ses diverses applications comme la robotique et l’intelligence artificielle, la construction et la capoeira, une danse brésilienne marquée par des figures acrobatiques et de combat. De ces passions sont nées deux entreprises, aux services diversifiés, et une association, centrée sur la capoeira, qui permet à des jeunes gens marginalisés et défavorisés en RDC de se réinsérer socialement. Retenu en novembre 2018 parmi les 100 jeunes qui ont été décorés dans le cadre de l’initiative « 100 Jeunes, Pages d’Espoir », ce jeune entrepreneur a continué à prouver sa capacité à entreprendre et à innover. Portrait.

Doué en maths, physique et informatique

Si l’idée de créer sa propre entreprise lui est venue assez jeune, ce sont sa passion pour les mathématiques et la physique ainsi que la découverte, entre 12 et 13 ans, de l’ordinateur et du fameux système d’exploitation MS Dos, qui ont été déterminantes dans les choix entrepreneuriaux de Yannick. « J’aime tout ce qui vient de l’ordinateur et de l’automatisme. J’avais de très bonnes notes en informatique. Je fréquentais l’école le Cartésien à Limete, qui était alors l’un des rares établissements scolaires à enseigner ces matières. Tout est parti de là », se souvient-il.

Cet attrait pour l’informatique l’amène à l’Université de Kinshasa où il obtient une licence en génie logiciel (Bac+5). Puis il se spécialise en mécatronique (mécanique et électronique) et en intelligence artificielle (IA) en suivant des cours à l’université.  

« J’aime tout ce qui vient de l’ordinateur et de l’automatisme. J’avais de très bonnes notes en informatique… »

Création de DigiNeuro

Courant 2013, alors qu’il est encore étudiant, il crée sa première entreprise qu’il formalise en décembre et baptise DigiNeuro. Et le voilà, à tout juste 26 ans, à la tête d’une société de développement de solutions informatiques pour des entreprises et des particuliers. Le défi est grand. Il lui faut désormais transformer ses passions de jeune étudiant en métiers et faire ses preuves en tant que chef d’entreprise. « L’entrepreneuriat est un parcours difficile, mais j’aime les défis et j’aime tester mes limites », confie-t-il.

Une diversité d’offres de service

Développement de logiciels, services IT (Information Technology) et télécoms, installation de réseaux d’infrastructures systèmes et de vidéosurveillance (CCTV), interconnexion de sites, robots et drones autonomes ou télé-opérés, imprimantes 3D et autres systèmes embarqués, etc… Au fil des ans, en fonction de l’évolution des technologies et des opportunités du marché, les offres de services de DigiNeuro, dont le siège est situé dans l’enceinte de l’Institut national du bâtiment et des travaux publics, à Kintambo Magasin, se sont étendues et diversifiées. « Au début, nous étions spécialisés en génie logiciel, car mon but était de développer des logiciels. Mais, très vite, on s’est tourné vers la robotique, un créneau que j’avais exploré dès la fin de mes études », précise-t-il.   

Au fil des ans, en fonction de l’évolution des technologies et des opportunités du marché, les offres de services de DigiNeuro se sont étendues et diversifiées

Un marché kinois

Ce qui fait actuellement vivre l’entreprise, ce sont principalement les prestations de services en matière d’informatique, réalisées pour le compte d’ambassades dont celle du Brésil et de l’Agence allemande de la coopération Internationale (GIZ), avec lesquelles DigiNeuro a des contrats d’assistance depuis 2014. « Il est difficile de trouver des systèmes automatiques fonctionnels dans nos entreprises et nos administrations. Le marché est essentiellement à Kinshasa. On a essayé à Goma, d’où je suis originaire, mais en raison des problèmes politico-militaires, on a dû abandonner. On n’a pas pu explorer l’ex-Katanga, par manque de contacts localement », informe Yannick.

La robotique

De tous ses savoir-faire, Yannick a une petite préférence pour la robotique et l’intelligence artificielle. Pour preuve, son mémoire universitaire portait sur les « systèmes embarqués et robotique ». À cette époque, il avait développé un robot, qui, selon l’environnement, pouvait décider où aller, comment y aller et que faire. « Mon petit robot était conçu pour éviter des obstacles. Je voulais démontrer qu’en RDC, on était capable d’entrer dans le domaine de la robotique et d’apporter quelque chose au monde ».

De tous ses savoir-faire, Yannick a une petite préférence pour la robotique et l’intelligence artificielle.

En 2016, il a été invité au Japon pour concourir à la Compétition internationale de robotique où il a fini 3ème sur 64 (pays). « Le robot que j’ai présenté à ce concours, ne devait plus éviter les obstacles mais au contraire les attaquer », explique-t-il.

Selon Yannick, la demande de robotique est forte en RDC, mais l’offre quasiment inexistante. « La robotique attire, on peut donc la développer. Mais fabriquer un robot demande des fonds. C’est là que ça bloque ». Si certains de ses produits robotiques et systèmes embarqués sont encore en projets, DigiNeuro dispose de prototypes, qu’elle peut facilement développer.

Lire aussi: Les pays africains sont-ils prêts pour l’intelligence artificielle ? https://www.makanisi.org/les-pays-africains-sont-ils-prets-pour-lintelligence-artificielle/

L’Intelligence artificielle

En matière d’IA, la demande vient surtout du privé, très peu du secteur public, sauf pour la conception de petits logiciels. Pourtant, les jeunes, eux, s’intéressent à l’IA. En tant qu’assistant de son ancien professeur, Yannick donne des cours sur la robotique et l’IA à l’université. Des concours s’organisent ici et là. « Toutefois, il n’y a pas de débouchés clairs. Ce secteur pâtit du manque de ressources financières pour se développer et l’organisation d’ateliers spécialisés est rare. J’ai programmé un concours pour les robots, mais je n’ai obtenu aucun financement malgré mes multiples démarches », signale le jeune entrepreneur.

Une poubelle intelligente

Outre trois drones, une imprimante 3 dimensions, des applications comme le contrôle des lumières dans la rue, DigiNeuro a conçu une « poubelle intelligente » (Fulu ya mayele, en langue lingala) qui s’inscrit dans le cadre de la domotique, un créneau de l’IA qui permet de piloter à distance des équipements d’un logement, d’un bâtiment ou d’une ville.

DigiNeuro a conçu une « poubelle intelligente » (Fulu ya mayele, en langue lingala) qui s’inscrit dans le cadre de la domotique, un créneau de l’IA qui permet de piloter à distance des équipements dans un logement ou une ville

Reliée à une centrale, chaque poubelle compte trois compartiments, destinés, chacun, à une catégorie de déchets : les plastiques, les déchets biodégradables, les papiers et autres rebuts. Une fois la poubelle remplie, un signal est envoyé à la centrale pour l’avertir de la quantité récoltée et planifier l’évacuation des déchets. Après le tri, la dernière étape consiste au recyclage et à la transformation des déchets en compost, pavés, matériaux de construction et autres. Le système permet ainsi une économie circulaire.

« Cette poubelle n’est pas encore en service, mais nous avons conçu les logiciels et les matériels (poubelles, machines de compactage-déchiquetage, etc.). Un tel système est utile pour une ville », précise Yannick. Dans le cas d’une ville comme Kinshasa, le coût d’installation et de mise en fonctionnement du dispositif serait de 14 millions de dollars pour un retour sur investissement d’environ 280 millions de dollars, au bout de quelques années.

Un pas dans la construction avec ABP

Comment et pourquoi ce spécialiste de l’IT s’est-il lancé dans la construction ? Quand il était à l’université, son père, entrepreneur, construisait des appartements et aimait associer ses enfants à son activité. « J’ai appris à manipuler des briques et, plus tard, cela m’a donné le goût de me lancer aussi dans la construction ». Pour Yannick, le lien entre IA et construction ne fait pas de doute. « Les deux se marient car l’intelligence artificielle participe au bon fonctionnement d’un bâtiment et facilite le quotidien », déclare-t-il.

Pour Yannick, le lien entre IA et construction ne fait pas de doute. « Les deux se marient car l’intelligence artificielle participe au bon fonctionnement d’un bâtiment »

En 2015, Yannick s’associe avec des cousins installés en Belgique pour créer, en RDC, la société ABP, spécialisée dans la production et la vente de Staboblocs. Une machine fabriquant des parpaings est ainsi installée à Kinshasa, autour de laquelle l’activité s’est déployée. Yannick est devenu plus tard gérant de la société. Mais, pour diverses raisons, il a pris des distances avec ABP, qui devrait être liquidée courant 2025.

Lire aussi : Congo. Ils entreprennent… Gilles Tchamba, DG de L’Archer Capital. https://www.makanisi.org/congo-ils-entreprennent-gilles-tchamba-dg-de-larcher-capital-2-3/

Kidel Entreprise

En 2017, N’Salambo crée Kidel Entreprise avec deux associés, dont l’activité était, à l’origine, principalement axée sur le BTP et le génie civil. D’autres services sont venus s’ajouter à cette branche comme la fabrication et la vente de staboblocs et de citernes métalliques.

En 2017, N’Salambo crée Kidel Entreprise avec deux associés, dont l’activité était, à l’origine, principalement axée sur le BTP et le génie civil.

Constatant qu’il devait se fournir en matériaux divers à l’extérieur, N’Salambo a décidé de développer un service intégré complet, en ajoutant d’autres branches d’activité : l’agro-alimentaire, l’import-export, les mines, l’installation de circuits de distribution de gaz, etc.

Il a alors transformé Kidel en groupe, dont la branche construction est la plus connue et la plus active. Outre ses propres marchés à Kinshasa, l’entreprise a établi des partenariats de sous-traitance avec Parkland (groupe Rawji) et Milvest, le groupe turc qui construit le Centre financier de Kinshasa.

Les valeurs de la capoeira

S’il est fan d’informatique et de construction, ce jeune chef d’entreprise est aussi passionné d’arts martiaux, dont le Kung Fu, mais surtout la capoeira, qu’il pratique depuis 2006. « C’est mon sport favori, que j’ai appris en regardant des vidéos sur YouTube et des festivals. J’ai participé à des compétitions au Brésil et au Japon ». 

Quels bénéfices Yannick tire-t-il de ce sport ? « De la stabilité physique et psychique. Cela me donne de l’énergie tout au long de la journée, me permet de rester en mouvement et de maintenir mon tonus et ma détermination. Quand on a une activité très prenante, c’est important. Ce sport m’a aussi permis de développer des qualités d’altruisme et de tisser des réseaux sociaux».

Mais la pratique de la capoeira a eu un rôle important dans la reconstitution identitaire de Yannick qui s’intéresse beaucoup à l’histoire et aime voyager. « J’ai découvert l’histoire de la traite transatlantique entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques, peu enseignée dans nos écoles. J’ai pu reconstituer notre histoire et m’identifier à nos traditions culturelles africaines ». 

La pratique de la capoeira a eu un rôle important dans la reconstitution identitaire de Yannick

Président fondateur de la Fédération Capoeira Kongo

Notant que les jeunes de son quartier s’intéressaient à cette danse qu’il pratiquait avec des amis, Yannick N’Salambo de Wouters a décidé de transformer sa passion en une technique de réinsertion sociale de jeunes défavorisés. D’où la création d’une association devenue la Fédération Capoeira Kongo dont il est le président. À Kinshasa, elle cible les jeunes issus de familles précaires ou vivant dans la rue et s’adresse aussi aux paraplégiques car la capoeira leur permet d’améliorer leur mobilité.

Notant que les jeunes de son quartier s’intéressaient à cette danse qu’il pratiquait avec des amis, Yannick N’Salambo a décidé de transformer sa passion en une technique de réinsertion sociale de jeunes défavorisés.

En 2013, il a déployé le projet à Goma, avec pour cibles les jeunes issus des groupes armés, que la Monusco et l’Unicef encadraient dans des centres d’orientation avant de les réintégrer dans leurs familles. Mais beaucoup de familles refusaient d’accueillir ces jeunes qu’elles percevaient comme des monstres pour avoir tué et violé.

Déterminée à jouer un rôle de catalyseur, l’association s’est donné pour objectifs d’inculquer la discipline à ces jeunes et de leur permettre de s’exprimer positivement via ce sport. « Des enfants refusaient tous les ordres, ils étaient agressifs et impolis. La capoeira a restructuré leur psychologie. À travers des démonstrations de cette danse, ils ont pu renvoyer une image positive et disciplinée d’eux-mêmes et donné de la fierté à leur famille et à leur communauté », assure Yannick. Aujourd’hui il y a environ 13 000 jeunes capoeiristes à Goma et ailleurs dans le Nord-Kivu et un peu moins à Kinshasa.

 « À travers des démonstrations de cette danse, ils ont pu renvoyer une image positive et disciplinée d’eux-mêmes et donné de la fierté à leur famille et à leur communauté »

Avec le Haut-Commissariat aux Réfugiés, Yannick a lancé un projet similaire, mais avec une nouvelle cible : des jeunes réfugiés centrafricains dans l’Équateur (nord-ouest) et burundais dans le Sud-Kivu (est), qui ont appris la danse puis fondé des petites écoles de capoeira de retour dans leur pays. Yannick a initié le même projet dans le nord de Madagascar, à Diego Soares. « Je suis 25000 capoeiristes depuis 20 ans. Je donne le coup d’envoi et j’assure le suivi ».

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