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mardi 19 janvier 2021
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Centrafrique : la tension monte après des élections controversées

Les résultats provisoires des élections du 27 décembre 2020 publiés par l’Autorité nationale des élections donnent vainqueur le président sortant Faustin-Archange Touadéra. L’opposition rejette ces résultats, alors que les rebelles menacent de prendre la capitale.

La Centrafrique traverse une zone de turbulences après la publication, par l’Autorité nationale des élections (ANE), des résultats provisoires de l’élection présidentielle du 27 décembre dernier qui donnent vainqueur, dès le premier tour, le président sortant Faustin-Archange Touadéra, avec 53,92 % des suffrages exprimés.

Faustin-Archange Touadéra, élu en 2016, semble assuré d’un autre mandat de 5 ans, après avoir affronté une quinzaine d’adversaires, dont Anicet-Georges Dologuélé, ancien premier ministre et économiste de renom, qui est arrivé deuxième, loin derrière, avec 21,01 %.

Annulation des élections ?

Les candidats mécontents demandent l’annulation des élections, au motif qu’elles ont été entachées d’irrégularités

Si l’annonce de la victoire de Faustin-Archange Touadéra a été accueillie favorablement par ses partisans, dix candidats à la présidentielle ont catégoriquement rejeté les chiffres publiés par l’Autorité nationale des élections (ANE) et promis de saisir la Cour constitutionnelle qui a jusqu’au 19 janvier 2021 pour se prononcer sur les recours. Ces candidats mécontents demandent l’annulation des élections, au motif qu’elles ont été entachées d’irrégularités.

L’ANE a indiqué que le taux de participation s’élevait à plus de 76 %. Ce chiffre peut paraître surprenant, car les opérations de vote n’ont eu lieu que dans les circonscriptions électorales où les conditions minimales de sécurité pouvaient être réunies. Ces opérations se sont déroulées dans un pays coupé en deux depuis plusieurs années et contrôlé aux deux tiers par des groupes armés. On estime que près d’un électeur sur deux a pu remplir son devoir civique dans ce pays où quelque 1,8 million de personnes sont inscrites sur les listes électorales.

« Près de la moitié des électeurs, autour de 52 %, sont des laissés-pour-compte. Ce n’est pas de leur faute. Ils étaient préparés à voter, mais les actions de groupes armés les ont empêchés de voter. Nous ne pouvons pas les ignorer », explique Anicet-Georges Dologuélé. 

Les textes en vigueur en Centrafrique sont muets sur le seuil minimum de votants nécessaire à la validation des résultats du scrutin. C’est ainsi que plusieurs analystes s’attendent à la confirmation, par la Cour constitutionnelle – qui n’est pas connue pour se rebeller régulièrement contre l’ordre institutionnel -, des résultats annoncés par l’organe chargé de l’organisation des élections.

Processus électoral discrédité ?

Les griefs retenus contre l’ANE ne se limitent pas à la faible participation

Les griefs retenus contre l’ANE ne se limitent pas à la faible participation. Les partisans de la reprise des élections épinglent d’autres « anomalies » qui, selon eux, jettent le discrédit sur tout le processus électoral.

« Pour la première fois dans l’histoire du pays, aucun représentant d’un candidat n’a été capable de sortir du bureau de vote avec la preuve de son score. Un document officiel est rendu obligatoire par le Code électoral à cet effet. Mais aucun représentant de candidat n’a pu avoir une copie du procès-verbal. Personne n’a les moyens de défendre les chiffres qui lui sont attribués. C’est une anomalie gravissime », affirme Anicet-Georges Dologuélé.

Offensive rebelle

Au cours de la semaine qui a précédé le vote, est apparu un nouveau regroupement de mouvements armés appelé Coalition des patriotes pour le changement (CPC). Cette alliance hétéroclite, constituée de six des plus puissants groupes rebelles parmi les quatorze qui sévissent dans le pays, s’était prononcée contre la tenue des élections dans les délais et pour l’ouverture d’un dialogue.

L’offensive de la CPC, qui menaçait de ‘‘marcher sur Bangui’’, semble avoir été stoppée après le réaménagement du dispositif des Casques bleus dans le pays

Un dialogue ? Un dialogue de plus ? Pour quoi faire ? Les autorités centrafricaines et les groupes rebelles ont conclu une série d’accords. Le dernier en date, signé en février 2019, tarde à produire ses effets. Cet accord prévoit, entre autres, l’arrêt de la lutte armée et l’insertion de combattants dans la vie civile ainsi que la mise en place d’une commission Vérité et Réconciliation.

L’offensive de la CPC, qui menaçait de « marcher sur Bangui », semble avoir été stoppée après le réaménagement du dispositif de la mission onusienne déployée dans le pays depuis une dizaine d’années. La mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (Minusca), forte de 14 500 personnes, a jusque-là permis aux autorités d’éviter le pire.

Des rebelles se sont néanmoins signalés dans la ville de Bangassou, à environ 750 km à l’est de Bangui, qui est passée sous leur contrôle

Des rebelles se sont néanmoins signalés dans la ville de Bangassou, à environ 750 km à l’est de Bangui, qui est passée sous leur contrôle après le retrait des forces régulières, malgré les démentis mous du gouvernement.

Les troupes gouvernementales, mal équipées et démotivées, ont du mal à reprendre les régions contrôlées par les rebelles qui prélèvent des taxes illégales et se livrent à toutes sortes de rapines. Des ressources naturelles de la Centrafrique, un pays presque aussi grand que la France et riche en or et en diamants, sont exportées illégalement vers des pays voisins. Cette pratique enrichit les chefs de guerre et appauvrit l’État qui a du mal à boucler ses fins de mois et survit grâce à l’aide extérieure.

François Bozizé de plus en plus isolé

L’ex-président a pris tout le monde de court en appelant, quelques heures avant l’ouverture des bureaux de vote, au boycott du scrutin, sous prétexte que les dés étaient pipés.

L’ancien président François Bozizé, qui s’empara du pouvoir à la faveur d’un putsch en 2003, est accusé d’être l’instigateur de la CPC. Une accusation rejetée par son parti, Kwa na Kwa. Celui qui fut renversé par une rébellion à dominante islamique en 2013 a une épée de Damoclès au-dessus de sa tête : un mandat d’arrêt lancé contre lui par la justice centrafricaine pour crimes contre l’humanité et actes de génocide, peu après sa chute. Après son exclusion de la course à la présidentielle, François Bozizé a apporté son soutien au candidat Anicet-Georges Dologuélé.

Mais l’ex-président a pris tout le monde de court en appelant, quelques heures avant l’ouverture des bureaux de vote, au boycott des élections, sous prétexte que les dés étaient pipés. Cet appel, lancé par le biais d’un enregistrement diffusé sur les réseaux sociaux, est resté lettre morte dans un pays où le taux de pénétration de l’Internet est très faible. La grande majorité de la population, estimée dans son ensemble à environ 5 millions d’âmes, n’a pas accès aux nouvelles technologies de l’information.

Son appel au boycott et son soutien à la nouvelle coalition de groupes armés semblent apporter de l’eau au moulin du gouvernement 

Son appel au boycott des scrutins et son soutien à la nouvelle coalition de groupes armés semblent apporter de l’eau au moulin du gouvernement qui le soupçonne de préparer un coup d’État. À 74 ans, l’ancien putschiste, qui a dû quitter Bangui pour gagner son fief de Bossangoa, paraît de plus en plus isolé sur la scène politique et à court d’imagination. Certains de ses alliés de circonstance prennent peu à peu leurs distances. 

« Nous avions un accord électoral qui prévoyait que son électorat vote pour moi. Mais dès lors que François Bozizé a apporté son soutien à la CPC et demandé à ses électeurs de ne pas se rendre aux urnes, les électeurs ont compris ce qu’ils devaient comprendre. Cet accord n’existe plus », souligne Anicet-Georges Dologuélé.

L’incertitude plane sur la suite

L’incertitude plane sur la situation sécuritaire. Les forces gouvernementales sont-elles capables de tenir ? La CPC bénéficie-t-elle d’un appui extérieur ?

La dégradation de la situation a poussé les autorités à décréter, le 7 janvier, un couvre-feu sur l’ensemble du territoire national, de 20 heures à 5 heures. Il est toutefois peu probable que la mesure soit respectée dans les régions qui échappent au contrôle du gouvernement. Malgré une forte présence onusienne sur place, l’armée, mal équipée et démotivée, peine à reprendre du terrain. Dans ce contexte, la réunification du pays ressemble à un vœu pieux. Les positions tenues par les uns et les autres n’ont pas bougé considérablement ces dernières années. Faut-il pour autant redéfinir le rôle de la Minusca ?

Malgré une forte présence onusienne sur place, les forces gouvernementales mal équipées et démotivées peinent à reprendre du terrain.

 « Le mandat de la Minusca est clairement défini. C’est un mandat fort, qui a même été  renforcé en 2020. Cette mission dispose de moyens nécessaires pour mettre en application son mandat. Mais cela fait 5 ans que nous attendons cela. Beaucoup de pays nous aident à rebâtir notre armée, mais il y a une absence de volonté politique. On envoie cette armée au front, alors qu’elle n’est pas encore aguerrie », regrette Anicet-Georges Dologuélé.

En attendant, la Russie et le Rwanda ont renforcé leur présence militaire en Centrafrique. Moscou et Kigali, qui ont des agendas différents, ont choisi de se ranger dans le camp du président Faustin-Archange Touadéra, qui est généralement considéré comme un dirigeant faible et doté d’une marge de manœuvre réduite. Sur le plan militaire, le soutien de ces deux alliés risque toutefois d’être insuffisant pour changer durablement la donne. L’insécurité ambiante constitue l’une des principales préoccupations des Centrafricains qui vivent dans un pays en proie à des flambées de violences depuis plusieurs années. La fin de leur calvaire n’est pas pour bientôt : la récente poussée de fièvre liée aux élections a contraint plusieurs milliers de personnes à grossir les rangs des déplacés internes et des réfugiés centrafricains dans les pays voisins.

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